10e dim ap Pentecôte (13 août)

Homélie du 10e dimanche après la Pentecôte (13 août 2017)

Le désespoir

St. Jean-Paul II, dans sa lettre Ecclesia in Europa (28 juin 2003) parlait d’obscurcissement de l’espérance (n°7-9). Or, je crois qu’il faut reprendre la méditation sur ce thème à l’heure si sombre que traversent la société et l’Église actuellement. Un constat objectif et pragmatique de la crise actuelle ne doit pas entamer en nous la vertu théologale d’espérance. N’oublions pas que l’Église attribue cette parole de l’Écriture à la Très Sainte Vierge Marie dont nous fêterons bientôt l’Assomption au Ciel : « ego mater pulchræ dilectionis et timoris, et agnitionis et sanctæ spei » (Sir 24, 18) : « Je suis la mère du bel amour, de la crainte de Dieu et de la connaissance et aussi de la sainte espérance. J’ai reçu toute grâce pour montrer le chemin et la vérité. En moi est toute espérance de vie et de force ». Avant de parler de la vertu d’espérance le 15 août, remettons un peu clairement les pendules à l’heure sur ce qu’est vraiment le péché mortel du désespoir.

  1. Le désespoir est un péché (I-II, 20, 1)

Il y a, d’après Aristote, un lien entre le vouloir mal du péché et le penser mal. Si l’on a une idée fausse de Dieu (penser mal, connaissance fausse sur l’être divin), donc que l’on est hérétique, on va donc tomber dans le péché aussi dans l’action. Il faut donc connaître la vérité sur Dieu pour tâcher au moins d’agir bien. Or, l’intelligence droite constate que Dieu veut le salut des hommes : « Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant – oracle du Seigneur Dieu – et non pas plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive ? » (Éz 18, 23). Or, il est évident que le salut ne peut venir de l’homme pécheur, mais de Dieu et c’est ce qui fonde l’espérance théologale. Au passage, on constate à quel point nous sommes éloignés d’un simple optimisme béat, trop horizontal. L’espérance est toute orientée vers le salut et pas vers un avenir meilleur ici-bas. Il est donc faux de croire que Dieu refuserait le pardon au pécheur repentant, ou qu’Il ne convertirait pas à Lui les pécheurs par la grâce qui les justifie. Le désespoir qui pense cela est donc un péché.

Comment ne pas voir le lien avec le péché contre l’esprit (Mt 12, 31-32) ? Judas va se pendre car il estime que son péché ne pourrait pas être pardonné par Dieu. Pierre, qui a trahi tout autant le Seigneur, demande pardon pour son triple reniement par sa triple déclaration d’amour et est fait pierre de fondation de l’Église. Le péché contre l’esprit est donc aussi une forme de désespoir du pécheur face à la miséricorde de Dieu, cherchant à lui imposer des limites. Une forme d’orgueil dans le mal.

Le désespoir naît d’une exagération de ce qui serait vertueux simpliciter : la crainte de Dieu ou l’horreur des péchés personnels. Ainsi le don de l’Esprit qu’est la crainte doit-il être tempéré par la piété qui nous permet d’avoir une confiance filiale. De plus, on sait bien que c’est Dieu qui fait l’essentiel en nous attribuant Sa grâce : un moyen surnaturel pour atteindre une fin surnaturelle. Si sur terre, quelqu’un désespérait d’atteindre ce qu’il n’est pas par nature appelé à posséder ou ne lui est pas dû, ne commettrait pas un péché : par exemple un médecin qui désespérerait de la guérison d’un malade, ou un homme qui désespérerait de posséder un jour des richesses.

  1. Classification par rapport aux autres péchés
    1. Désespoir et infidélité (II-II, 20, 2)

Les vertus théologales ont un ordre : foi, espérance et charité. Aussi leur opposé, les vices en ont-ils un : infidélité, désespoir et haine de Dieu. L’espérance vient après la foi. Donc, a contrario, on peut perdre l’espérance sans pour autant perdre la foi. L’infidélité touche à l’intelligence. Le désespoir à la volonté. La première porte sur l’universel, la seconde, vers les choses particulières. Il ne manque pas d’hommes ayant un jugement droit dans l’universel, qui n’agissent pourtant pas comme il faut dans le vouloir car il fait un mauvais jugement particulier à cause de la déviation due à un vice ou à une passion. Quelqu’un peut savoir dans l’absolu que la fornication est un péché mortel tout en ne réussissant pas à éviter une occasion de chute dans le concret.

De même, quelqu’un peut savoir, par une foi droite, dans l’absolu, que l’Église permet la rémission des péchés, tout en éprouvant du désespoir en croyant à tort que pour lui, dans son état actuel, il n’y aurait pas à espérer le pardon. Lorsque Caïn dit : « Mon crime est trop grand pour que je puisse en obtenir le pardon » (Gn 4, 13[1]), ce n’est pas forcément qu’il désespère dans l’absolu qu’aucun homme ne puisse jamais obtenir le pardon de ses péchés, comme s’il avait perdu la foi (infidélité) dans la miséricorde de Dieu. Simplement, là, la situation lui est trop pénible à porter sur le moment. Finalement, Dieu l’exauce bien en aménageant sa peine.

Les donatiens eux, sont hérétiques et donc n’ont pas la vraie foi (ils sont devenus infidèles) car ils considèrent qu’il n’y aurait pas de rémission du péché pour les lapsi, ces fidèles qui, face aux persécutions, avaient apostasié et sacrifié aux idoles sous Dèce (250) mais l’avaient regretté ensuite et demandé à être réintégré dans la communion de l’Église. Le pape Corneille avait accédé à leur requête et fut jugé laxiste à leur endroit par Donatien.

  1. Le désespoir : le plus grave des péchés (II-II, 20, 3)

Les péchés s’opposant aux vertus théologales sont, par leur genre même, plus graves que les autres car ils impliquent directement et principalement une aversion loin de Dieu. Prises en elles-mêmes, haine et infidélité sont plus graves que le désespoir. Dans l’infidélité, l’homme ne croit pas à la vérité même de Dieu. Dans la haine de Dieu, la volonté de l’homme s’oppose à la bonté divine. Les deux s’opposent donc à Dieu dans son être même, tandis que le désespoir, par lequel l’homme n’espère pas participer lui-même à la bonté de Dieu dans Sa gloire, est plus secondaire.

Mais rapporté à nous (quoad nos et non quoad Deum), le désespoir est le plus périlleux de tous les péchés, car c’est par l’espérance que nous nous détournons du mal et commençons à rechercher le bien. Lorsque l’espérance a disparu, les hommes, sans aucun frein, se laissent aller aux vices et abandonnent tout effort vertueux, par exemple pour le combat de la foi qu’on n’a plus envie de mener (2 Tim 4, 7 : « J’ai mené le bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi »). D’où l’expression de St. Isidore déclare : « désespérer, c’est descendre en enfer ».

  1. Désespoir et acédie (II-II, 20, 4)

L’espérance est une vertu de l’irascible qui implique, contrairement au concupiscible, une dimension ardue. Elle vise donc un bien difficile à obtenir, mais qu’il est quand même possible d’atteindre. Certes lorsqu’il s’agit de la vie éternelle, ce sera essentiellement par autrui, c’est-à-dire par la grâce divine plus que par soi-même. L’espérance d’obtenir la béatitude, donc d’aller au Ciel, peut défaillir de deux manières. La première est que ce ne serait pas un bien ardu car grand et donc vraiment désirable (le présomptueux quant à lui ne verra pas la difficulté et se croira pardonné sans faire l’effort d’une réelle contrition de ses péchés). Souvent l’affectivité est infectée par l’amour des plaisirs corporels, surtout sexuels. Ce qui conduit l’homme à prendre en dégoût les biens spirituels. Le désespoir et causé par la luxure dit St. Thomas. Mais on pourrait aussi imaginer le cas où quelqu’un tomberait dans la luxure par désespoir, donc l’inverse[2]. Cherchant à s’élever vers les réalités d’en-haut mais ne parvenant pas à les goûter, il chercherait dans les plaisirs terrestres une forme de compensation, cela transparaît d’ailleurs dans la Sainte-Écriture : certains « qui, de désespoir, se sont livrés à la débauche au point de s’adonner sans retenue à toutes sortes d’impuretés » (Ep 4, 15)[3]. En effet, on s’éloigne du bien immuable qu’est Dieu (espérant ainsi le rejoindre en Son Paradis à notre mort) et comme l’âme doit nécessairement s’attacher à quelque bien, elle en choisit des « plus à sa portée immédiate » et donc se tourne vers des biens inférieurs comme compensation.

Il arrive aussi que l’homme se croit incapable de pouvoir atteindre ce but. L’abattement excessif peut dominer l’affectivité de l’homme, lui faisant croire qu’il ne pourra jamais se redresser pour atteindre aucun bien. Le désespoir est alors engendré par l’acédie qui est une tristesse déprimant l’âme (St. Paul parle de « faire grâce et le réconforter, pour éviter qu’il ne sombre dans une tristesse excessive » en 2 Co 2, 7). L’un des remèdes semble être d’essayer de s’efforcer de contempler le mystère de l’Incarnation pour retrouver l’espérance : « Il n’y avait rien d’aussi nécessaire pour relever notre espérance que de nous manifester combien Dieu nous aime. Or, quelle preuve plus manifeste avons-nous de cet amour que de voir le Fils de Dieu daigner entrer en communauté avec notre nature ? » (St. Augustin). C’est de là en effet qu’on puise la certitude, la preuve même que Dieu nous aime et entend nous sauver. Nous devrons alors l’implorer de nous permettre d’accueillir la grâce qu’Il veut nous donner.

Conclusion :

Nous le voyons, le désespoir n’a rien à voir avec les réalités d’ici-bas. Désespoir n’est pas synonyme de pessimisme. Certes, la grâce s’enracine sur la nature qu’elle surélève. Il faut aussi voir que dans l’homme il peut toujours y avoir quelque chose de bien et que le pire n’est pas sûr, sans tomber dans l’angélisme aveugle sur la perversion humaine non plus.

Quoi qu’il en soit, on peut être persuadé que nous vivons dans une fin de civilisation sans pour autant tomber dans le péché. On peut aussi croire qu’on vivrait une époque formidable et commettre le péché mortel du désespoir, comme quelqu’un qui estimerait que le Paradis n’est pas pour lui et qui chercherait avec l’hédonisme, à se fuir lui-même par la recherche effrénée des plaisirs car il fuirait Dieu qui veut vivre en Lui. À un pénitent qui disait ne pas croire en Dieu, St. Padre Pio répondit que pourtant Dieu croyait en lui.

 


[1] Vulgate : « dixitque Cain ad Dominum maior est iniquitas mea quam ut veniam merear » car la nouvelle traduction lit : « Alors Caïn dit au Seigneur : « Mon châtiment est trop lourd à porter ! ».

[2] Dans l’ad 2 de II-II, 20, 4, St. Thomas envisage presque cet aspect cyclique : un cercle vertueux pour l’espérance et la joie, un cercle vicieux pour le désespoir et la tristesse/acédie. À rapprocher du sed contra du II-II, 20, 1.

[3] La Vulgate est bien traduite ici : « qui desperantes semet ipsos tradiderunt inpudicitiae in operationem inmunditiae omnis in avaritia » mais la Nouvelle Vulgate lit désormais : « qui indolentes semetipsos tradiderunt impudicitiae in operationem immunditiae omnis in avaritia » = « ayant perdu le sens moral, ils se sont livrés à la débauche au point de s’adonner sans retenue à toute sorte d’impureté » qui semble effectivement plus proche du grec original : « οἵτινες, ἀπηλγηκότες, ἑαυτοὺς παρέδωκαν τῇ ἀσελγείᾳ εἰς ἐργασίαν ἀκαθαρσίας πάσης ἐν πλεονεξίᾳ » car ἀπαλγέω, ἀπάλγω: (part. parf. ἀπηλγηκως) : cesser de ressentir la souffrance ou le chagrin, donc devenus insensibles à la vérité, à l’honneur et à la honte, comme ayant perdu l’esprit (dispirited en anglais, qui montre la parenté avec desperated : désespéré), comme quand on est fatigué de devoir se battre. Mais c’est pourtant ce même esprit qui leur donne leur dignité d’être humain !