11e dim ap Pentecôte (20 août)

Homélie du 11e dimanche après la Pentecôte (20 août 2017)

Pour écouter l'homélie en ligne, cliquez ici

Ephpheta — Ouvre-toi et le baptême

Les dimanches après la Pentecôte présentent deux thématiques principales. Tantôt, ils nous montrent deux images opposées (le bon et le mauvais arbre, les enfants du monde et les enfants de lumière, l’homme spirituel et l’homme charnel, l’humble publicain et l’orgueilleux pharisien). Tantôt, ils nous rappellent notre baptême et la conversion qu’il doit signifier. Le dimanche est une petite fête de Pâques, et le rappel de notre baptême se fait par le rite initial de l’« asperges me ». Tout dimanche est un renouvellement de la grâce du baptême mais celui-ci plus encore. L’Évangile d’aujourd’hui (Mc 7, 31-37) a une telle importance qu’il fut repris par le rituel du baptême. Il convient donc d’en approfondir la richesse.

  1. Jésus rejoint par l’Incarnation les hommes pécheurs
    1. Jésus (se) met à part

Jésus quitte le territoire de Tyr (v. 31), sur la côte libanaise (appelée à l’époque Syro-Phénicie) où il avait guéri une jeune fille païenne possédée mais dont la mère avait une grande foi (démontrée par sa métaphore des miettes de la table des enfants tombées pour les petits chiens). Il retourne dans un territoire des païens (Gentils) mais cette fois-ci à l’Est du Jourdain et de la Mer de Galilée (Golan, Sud-Ouest de la Syrie et Ouest de la Jordanie). Un sourd-muet lui est amené (v. 32). L’infirmité est liée au démon comme pour la possédée.

Jésus préfère se mettre à l’écart (v. 33) pour opérer son miracle pour plusieurs raisons. La première d’entre elles est l’humilité. Souvent Notre Seigneur demandait le silence aux témoins de Ses miracles. Il n’ignorait pourtant pas que leur légitime admiration ne tiendrait aucun  compte de Ses recommandations. Mais il voulait ainsi apprendre à Ses disciples, appelés à faire des œuvres encore plus grandes (Jn 14, 12) qu’ils devaient se méfier de la vaine gloire ou de toute poussée d’orgueil. Pour s’en prémunir, il convient de faire recours aux paroles mêmes de la Sainte-Écriture pour nourrir une oraison jaculatoire : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre nom, donnez la gloire » (Ps 113 B, 1) ou « De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ » (Lc 17, 10).

La seconde raison est que la foule tumultueuse représente les passions et vaines pensées (Bède sur Marc 2) qui l’avaient rendu sourd pour le Ciel ; à quoi servirait-il en effet de le guérir, si, les causes de sa maladie n’étant pas éloignées, il devait retomber aussitôt ? D’une certaine manière, le baptême, qui nous rend saint en nous faisant appartenir à Dieu, nous met à part, à l’écart du monde voué à Satan et au péché (« le Seigneur a mis à part Son fidèle », Ps 4, 4 et Ga 1, 15). La sainteté fait entrer dans le Saint des Saints, derrière le rideau du Temple de Dieu comme on l’a vu pour l’Assomption, alors que le profane est littéralement « pro fano » devant le temple (fanum), indigne d’y pénétrer. Il y a donc séparation pour consacrer.

  1. Jésus rouvre l’accès à Dieu qui était fermé depuis Adam

Le mode opératoire de Jésus peut surprendre et sûrement choquera les adeptes d’un hygiénisme exacerbé : Il « lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue » (v. 33). Certes, il aurait aussi bien pu guérir à distance d’une seule parole comme pour le serviteur du centurion (Mt 8, 8) mais Jésus voulait insister ici moins sur Sa puissance que sur la manière habituelle qu’Il a de nous guérir spirituellement de notre péché par les sacrements. Dans la logique de l’Incarnation du Fils de Dieu, le Verbe fait chair[1], Il joint un geste signifiant et efficace à la parole.

La nature humaine, à cause de la faute d’Adam, avait encouru la souffrance et l’infirmité des membres et des sens. Par sa venue, le Christ rendit manifeste en Lui-même la perfection de la nature humaine faite pour interagir avec Dieu dont elle est le vis-à-vis, seule créature voulue pour elle-même (CEC 356, citant Gaudium et Spes 24, 3). Il était après tout celui qui avait servi de modèle pour créer l’homme. L’infirme était sourd pour entendre Sa voix, muet pour implorer Dieu. Les deux routes qui pouvaient le conduire à la délivrance spirituelle étaient fermées pour lui. Transposons au cas de toute l’humanité. Avant le baptême, l’homme est pour ainsi dire sourd-muet. Il ne peut parler à Dieu dans la prière parce qu’il n’a pas la foi, qui comme l’affirme St. Paul, vient de l’ouïe : fides ex auditu (Rm 10, 17 : « Or la foi naît de ce que l’on entend ; et ce que l’on entend, c’est la parole du Christ »). Ainsi donc, pour le royaume de Dieu, le païen est sourd-muet.

Jésus regarde vers le Ciel (v. 34) : les réponses et les remèdes de toutes les infirmités doivent être demandés au Ciel. Le gémissement est une allusion à l’Esprit-Saint car les secours divins viennent de l’Esprit-Saint qui nous enseignent aussi comment prier : « Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26). Mais ce gémissement peut exprimer encore à quel point Jésus prend en pitié cette humanité tombée si bas par la ruse du démon (St. Jean Chrysostome). Comme homme Il lève les yeux au ciel et adresse dans un gémissement une prière à Dieu, mais aussitôt après, empli de force, dans sa majesté divine Il opère d’un seul mot une guérison comme le Verbe lors de la Création (Bède).

  1. Une figure du baptême
    1. Exorcisme et ouverture des sens pour communiquer avec Dieu

« Ephphata » (v. 34) en araméen signifie « ouvre-toi ». Aussitôt, les oreilles s’ouvrirent pour entendre et la langue fut déliée pour parler correctement. C’est vraiment à cette parole et à ce geste qu’on voit l’allusion la plus manifeste au baptême. Car c’est par le baptême que l’homme reçoit l’ouïe spirituelle et la parole véritable. Devenu enfant de Dieu, il reçoit la vie de la grâce sanctifiante. Le Saint-Esprit demeure en lui, servant d’intermédiaire entre Dieu et son âme. Le Saint-Esprit est pour ainsi dire la langue qui peut parler à Dieu, l’oreille qui entend la voix de Dieu.

Avant de plonger dans le bain sacré le néophyte, des rites d’exorcisme interviennent dans le baptême traditionnel, bien plus nombreux et puissants que dans la version moderne qui cherche souvent à mettre de côté Satan[2]. En effet, le prêtre qui baptise dispose alors de grands pouvoirs, alors qu’il n’est sinon pas habilité normalement au ministère d’exorciste qui réserve la pratique des grands exorcismes au prêtre délégué par l’évêque, qui alors peut pratiquer ces exorcismes imprécatifs (s’adressant directement par imprécation, ordonnant au démon : « Sors de ce corps ! ») au lieu des simples exorcismes mineurs déprécatifs (Dieu, délivrez-nous de l’emprise du démon).

Le prêtre dépose aussi sur sa langue le sel de la Sagesse (= sapientia vient de sapida scientia : sagesse savoreuse) puis il répète les gestes et la parole du Christ sur le sourd-muet : il mouille avec un peu de la salive les oreilles de l’enfant en disant en latin : « Ephpheta, c’est-à-dire : ouvre-toi … ». Il touche aussi le nez en disant : « …à la bonne odeur du Christ. Quant à toi, démon, prends la fuite, car le jugement de Dieu approche ». On voit bien le lien avec l’exorcisme tel que pratiqué dans les versets bibliques précédant immédiatement notre passage. Voici ce qu’il veut exprimer par-là : le baptême ouvre l’ouïe spirituelle mais il doit aussi répandre dans le baptisé le parfum des vertus.

Ce que le baptême a commencé, la Sainte Eucharistie doit le continuer et le compléter. Vous venez aujourd’hui à la messe comme de pauvres sourds-muets. Les bruits du monde vous empêchent d’entendre ce que Dieu vous dit. Vous vous tenez devant Dieu comme un enfant bégayant et vous ne trouvez pas une parole convenable. La grâce de la messe d’aujourd’hui doit vous restituer l’ouïe spirituelle, délier votre langue et vous rendre de plus en plus aptes à faire partie, un jour, du chœur des anges pour chanter la louange de Dieu. Ainsi donc le baptême doit être continué par la messe d’aujourd’hui (Dom Pius Parsch).

  1. La diffusion de l’œuvre de recréation

Le commandement du Seigneur n’est pas respecté car en effet, si l’humilité précède toujours la gloire, « une ville située sur une montagne ne peut être cachée » (Mt 5, 14) : les œuvres bonnes sont aussi faites pour glorifier Dieu. D’ailleurs, la métaphore de Jésus se réfère aussi à la Décapole juste à l’Est du lac de Tibériade (Antioche Hippos ou Sussita en hébreu).

La langue guérie doit confesser Dieu par le Credo et louer le Seigneur par les hymnes, les cantiques et les psaumes (Col 3, 16). Ni les menaces ni les coups ne peuvent la retenir comme en témoignèrent Pierre et Jean devant le Sanhédrin : « Quant à nous, il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4, 20).

La conclusion : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets » (v. 37) est explicitement une annonce messianique dans la bouche de Jésus : « Jésus leur répondit : ‘Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle’ » (Mt 11, 5). Elle signifie qu’à part celui de Jésus, « aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauve » (Ac 4, 12).

 


[1] « L'humanité du Christ n'est pas pour la divinité un instrument inanimé qui serait mû sans se mouvoir lui-même. C'est un instrument animé par une âme rationnelle, qui se meut en même temps qu'il est mû » (ST III, 7, 1, ad 3) et : « Ainsi donc la nature humaine chez le Christ fut l'instrument de la divinité en ce qu'elle était mue par sa propre volonté » (ST III, 8,1, ad 2).

[2] L’arbitraire d’un ministre du baptême peut choisir une version laissant vraiment dans l’anonymat le prince des ténèbres au moment de la renonciation : au lieu de « Renoncez-vous à Satan ? »  et « Renoncez-vous à toutes ses œuvres ? », on trouve alors : « Pour vivre dans la liberté des enfants de Dieu, rejetez-vous le péché ? » et « Pour échapper à l'emprise du péché, rejetez-vous ce qui conduit au mal ? ». Ou de la litote en liturgie « rénovée » !