11e dimanche Pentecôte (5 août)

Homélie du 11e dimanche après la Pentecôte (05 août 2018)

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Le doigt de Dieu

Tout un chacun connaît la célèbre fresque du plafond de la chapelle Sixtine de Michel-Ange où Dieu touchait du doigt de sa main droite Adam qui tendait sa main gauche. Ainsi, il achevait cette créature en faisant de lui un homme véritable. Qu’en est-il de ce doigt de Dieu ?

  1. Dieu créateur

Le doigt de Dieu intervient d’abord dans l’Écriture Sainte pour désigner la puissance de Dieu. ’eṣba‘ ’ĕlōhîm ou daktulos tou theou relève certes d’un anthropomorphisme mais il manifeste surtout l’action divine par les membres du corps : le bras de Dieu (Dt 4,34), sa main (Ez 20), son doigt. Les cieux sont l’ouvrage des doigts de Dieu (Ps 8,4). Cela est reconnu même par les païens comme les mages de pharaon (Ex 8, 19).

Outre la Création, Dieu intervient dans l’élection en confiant au peuple hébreu son Alliance au travers des tables de la Loi données à Moïse et écrites par Dieu de son doigt (Ex 31, 18 : « il lui donna les deux tables du Témoignage, les tables de pierre écrites du doigt de Dieu » ; Dt 9,10 : « Le Seigneur m’a donné les deux tables de pierre écrites du doigt de Dieu, et portant toutes les paroles qu’il vous avait dites du milieu du feu, sur la montagne, le jour de l’Assemblée »). Mais nous n’avons pas à prendre cette affirmation trop littéralement comme le feraient les musulmans. La doctrine chrétienne de l’inspiration est assez claire et n’obère pas la part humaine dans la restitution du message divin révélé. Il suffit de se souvenir du refus de la première version du Caravage de son tableau sur l’inspiration de St Matthieu où l’ange tenait la main de l’apôtre et évangéliste. Sinon tout discours scientifique et critique sur le texte sacré devient impossible et on devient fondamentaliste et idolâtre du support de l’Écriture. Or nous ne sommes pas une religion du livre mais de l’Incarnation !

 

  1. Jésus recréateur

Jésus s’inscrit dans cette lignée. St Irénée de Lyon appelle Jésus et l’Esprit-Saint les deux mains du Père, dans la veine du Veni Creator : « Toi le doigt qui œuvres au nom du Père (Digitus paternae dexterae) ». Après la chute, il convient comme sur un palimpseste de reprendre à nouveau frais l’alliance en réécrivant une nouvelle loi, intérieure et gravée par l’Esprit sur les tables de chair de nos cœurs et non plus sur des tables de pierre (2 Co 3, 3). C’est sans doute la raison pour laquelle Jésus se sert de son doigt pour écrire sur le sol lors de la lapidation de la femme pécheresse : « Ils parlaient ainsi pour le mettre à l’épreuve, afin de pouvoir l’accuser. Mais Jésus s’était baissé et, du doigt, il écrivait sur la terre » (Jn 8, 6). Là il met en échec les gens prompts à accuser les autres pour excuser leurs propres manquements à cette dure loi.

Le doigt de Dieu dénomme aussi la puissance de Dieu à l’œuvre dans les exorcismes : « En revanche, si c’est par le doigt de Dieu que j’expulse les démons, c’est donc que le règne de Dieu est venu jusqu’à vous » (Lc 11, 20). Peut-être l’anthropomorphisme honni en Terre Sainte incite-t-il Matthieu qui s’adresse à des Juifs à le remplacer par l’Esprit de Dieu (Mt 12, 28) ? Car il faut à la fois proposer une nouvelle lecture plus intérieure des commandements et lutter contre l’instigateur des péchés ; rendre conforme au Christ mû par l’Esprit les Chrétiens et éradiquer l’influence de celui qui veut faire de nous des marionnettes.

Toutefois, dans l’évangile de ce dimanche, la démarche est plus positive et restaure la vocation de l’homme. Comment ne pas faire le parallèle avec Marc : « Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue » (Mc 7, 33). L’eau et la terre forment la boue, l’argile ou glaise dont est formé l’homme (Adam vient d’adamah : la terre). Jésus répète les gestes de la Genèse (Gn 2, 7 : « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol »). Il ajoute son souffle avec les paroles de vie (v. 34) comme lorsque le souffle (ruah) fut insufflé dans les narines d’Adam.

Ainsi, par ce geste, l’homme qui était sourd peut entendre la parole de vie qu’est le Christ, Verbe de Dieu et louer le Seigneur qui l’a pris en pitié. Il est donc rendu semblable aux anges qui louent à chaque instant le Fils de Dieu.

  1. Dieu juge

Dans Dn 5, on voit le doigt de Dieu sous la forme d’un jugement qui transit d’effroi Balthasar, le dernier roi babylonien qui mourut lors de l’invasion des Perses de Cyrus : « Soudain on vit apparaître, en face du candélabre, les doigts d’une main d’homme qui se mirent à écrire sur la paroi de la salle du banquet royal. Lorsque le roi vit cette main qui écrivait, il changea de couleur, son esprit se troubla, il fut pris de tremblement, et ses genoux s’entrechoquèrent » (v. 5-6). L’orgueil est la raison de l’abaissement de ce prétentieux : « Toi, son fils Balthazar, tu n’as pas abaissé ton cœur, et pourtant, tu savais tout cela. Tu t’es élevé contre le Seigneur du ciel ; tu t’es fait apporter les vases de sa Maison, et vous y avez bu du vin, toi, les grands de ton royaume, tes épouses et tes concubines ; vous avez entonné la louange de vos dieux d’or et d’argent, de bronze et de fer, de bois et de pierre, ces dieux qui ne voient pas, qui n’entendent pas, qui ne savent rien. Mais tu n’as pas rendu gloire au Dieu qui tient dans sa main ton souffle et tous tes chemins » (v. 22-23). L’inscription est : Mené, Teqèl, Ou-Pharsine. « Mené (c’est-à-dire “compté”) : Dieu a compté les jours de ton règne et y a mis fin ; Teqèl (c’est-à-dire “pesé”) : tu as été pesé dans la balance, et tu as été trouvé trop léger ; Ou-Pharsine (c’est-à-dire “partagé”) : ton royaume a été partagé et donné aux Mèdes et aux Perses » (v. 26-28).

Conclusion :

Dieu ne veut pas nous écraser sous le poids des tables de pierre de la Loi et veut au contraire faire plus que bouger le petit doigt pour en porter le poids (Mt 23, 4) au contraire des pharisiens et des scribes puisqu’il offre son fils pour porter le poids de notre infamie. Il veut pardonner comme au fils prodigue auquel il fait passer un anneau au doigt, signe de l’alliance retrouvée (Lc 15, 22). Il se laisse approcher même par des pécheurs, des hommes qui doutent comme Thomas qui est invité à mettre son doigt dans les plaies de Jésus (Jn 20, 25.27). C’est vouloir lui faire reproduire en quelque sorte le geste des sacrificateurs de l’ancienne alliance qui devaient de leur doigt prendre le sang de la victime pour en asperger l’autel (Ex 29, 12 ; Lv 4, 6.17.25) et les fidèles sept fois comme pour les sept sacrements. Celui qui ne veut pas vivre de l’Esprit du Christ, cet autre doigt qui donne les sept dons (Veni Creator), risque sinon comme le mauvais riche d’envier Lazare et d’implorer de l’enfer qu’on vienne tremper le bout de son doigt dans l’eau pour lui rafraîchir la langue, car il souffre terriblement dans cette fournaise (Lc 16, 24).