13e dimanche Pentecôte (19 août)

Homélie du 13e dimanche après la Pentecôte (19 août 2018)

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La foi (1) : son objet

Les deux lectures de ce dimanche mentionnent la foi : « Mais l’Écriture a tout enfermé sous la domination du péché, afin que ce soit par la foi en Jésus Christ que la promesse s’accomplisse pour les croyants » (Ga 3, 22) et « Jésus lui dit : ‘Relève-toi et va : ta foi t’a sauvé’ » (Lc 17, 19). Qu’enseigne saint Thomas de cette vertu théologale si importante ? Pour commencer : en quoi consiste son objet ? Avoir foi, croire en quoi ou plutôt en qui ?

  1. La foi s’attache à la vérité première qu’est Dieu
    1. L’objet de la foi

Formellement, l’objet de la foi est Dieu auquel elle s’attache par une adhésion de l’intellect[1]. Dieu est connaissable partiellement par la raison comme objet de la philosophie (philosophie théologique) mais aussi et surtout par sa révélation. Par exemple, si un philosophe arrive à l’existence et unicité de Dieu, il ne peut prouver sa providence, omnipotence (II-II, 1, 8, ad 1). La foi matériellement a pour objet d’autres choses que Dieu lui-même car pour accéder à Dieu, il faut aussi connaître et accepter les moyens de le rejoindre, d’être sauvé en étant admis en son Paradis, ce qui implique une dimension morale. On dit souvent que le magistère de l’Église s’étend à la foi et aux mœurs puisque vivre chrétiennement implique des vertus (II-II, 1, 1).

Du point de vue de Dieu, donc de celui en qui on croit, cette vérité est simple. Mais du point de vue du croyant, elle est complexe. En effet, les choses connues sont dans le sujet connaissant suivant son mode propre. Or l’intelligence humaine connaît la vérité par composition et division, suivant une certaine complexité dans le raisonnement (II-II, 1, 2). Mais l’énoncé des vérités de foi n’est qu’un moyen pour parvenir à l’union à Dieu, objet réel de la foi (ad 2). La foi, se fondant sur la vérité divine, ne peut se tromper. Par contre, certaines conjectures humaines peuvent errer, comme par exemple ceux qui attendaient le Messie déjà né qui leur prêchait l’Évangile (II-II, 1, 3, ad 3). C’est toujours le drame des Juifs.

  1. La foi, un entre-deux entre science et opinion

L’intelligence humaine adhère à quelque chose de deux façons.

  1. Premièrement, elle peut y être portée par l’objet même qui est :
    • Soit connu par soi-même comme les principes premiers évidents par eux-mêmes (logique : principe de non-contradiction (II-II, 1, 7), le tout est plus grand que la partie ; syndérèse : il faut faire aux autres le bien qu’on voudrait qu’on nous fasse).
    • Soit connu par autre chose comme les raisonnements déductifs qui aboutissent à conclusions, ce qui est l’objet de la science.
  2. Deuxièmement, l’intelligence n’est pas pleinement portée à adhérer à quelque chose par son objet propre mais volontairement, par choix.
    • Si l’on prend ce parti avec un reste d’hésitation et de crainte en faveur de l’autre, on aura une opinion[2].
    • Si l’on prend parti avec certitude et sans aucun reste d’une telle crainte, on aura la foi.

Mais le mode secondaire, par choix libre, repose sur des choses qui ne sont pas vues (par les sens ou l’esprit) et partant pas connues comme objet de science (II-II, 1, 4). « La foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (He 11, 1). En effet, une chose ne peut être à la fois crue et vue ou sue par la même personne[3]. Par contre, une même réalité peut être perçue suivant ces différents modes par plusieurs personnes. Ainsi, les anges et les bienheureux voient le Dieu un et trine au Paradis face à face tandis que ceux qui sont en chemin vers la patrie céleste doivent se contenter de le croire. « Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Cor 13, 12). Ceux qui ne croient pas ont fait le choix de ne pas croire tandis que le croyant lui, sait que ce qu’il croit est crédible et y adhère avec une certitude morale, d’ailleurs parfaitement compatible avec l’intelligence discursive puisque la théologie n’en est pas moins une vraie science (II-II, 1, 5, ad 2) qui, à partir de premiers principes issus de la révélation, tire des conséquences logiques[4]. Les saints et les docteurs nous enseignent qu’il est possible et même tout à fait raisonnable de croire (théologie fondamentale ou crédibilité de la foi).

D’ailleurs, plus fondamentalement, le monde moderne qui prétend être fondé sur la science ne la considère presque plus que sous l’angle de sa dérivée technique qui utilise les choses, mais croit pratiquement voire revendique théoriquement l’incapacité de l’homme à connaître le monde tel qu’il est et pourquoi il est ainsi. Depuis Kant au moins, la philosophie ne s’intéresse plus aux choses en elles-mêmes mais juste à la manière dont elle se présentent à nous, sous-entendu comment on peut en faire un usage intéressant pour nous. Par exemple l’existence de Dieu est une chose que peut prouver la philosophie qui est une science mais peut, comme toute entreprise humaine, mal tourner.

  1. La foi est résumée dans les symboles
    1. Utilité des symboles

Suivant l’intelligence discursive de l’homme, il est préférable d’exposer l’objet matériel de la foi dans des résumés organiques appelés symboles ou credo. Les articles qui les composent sont un certain ajustement de parties distinctes comme les organes d’un corps. Si le nombre des articles varie suivant la version du symbole, le principe est de séparer tout ce qui a une raison spéciale dans l’ensemble des choses divines qui ne sont pas vues. Par exemple, comme il n’est pas évident de comprendre que Dieu ait souffert et l’autre raison pour laquelle il est mort et ressuscité, on a distingué l’article de la résurrection d’avec celui de la Passion. Mais qu’il ait souffert, qu’il soit mort et qu’il ait été enseveli se rattachent à un seul article, puisque ces points ressortent de la même difficulté, de sorte que l’un d’eux étant admis, il n’est pas difficile d’admettre les autres (II-II, 1, 6).

Il existe deux principaux résumés de la foi : le symbole de Nicée-Constantinople repris par la messe traditionnelle tel qu’il a été défini par les deux conciles de 325 et 381 mais avec l’ajout postérieur du Filioque ; et le symbole dit des apôtres, un peu plus bref, souvent préféré à tort dans la forme ordinaire. Normalement, un concile général a seul le pouvoir de statuer sur la formulation adéquate du contenu de la vraie foi. Or, il relève aujourd’hui du pouvoir pontifical de le réunir (II-II, 1, 10). Mais de facto, l’Histoire montre que l’empereur byzantin s’est parfois arrogé l’initiative, en particulier dans ces premiers conciles.

La foi n’a pas bougé substantiellement avec le cours de l’Histoire. « Quant à la substance des articles de foi, la suite des temps ne les a pas augmentés, car tout ce que leurs successeurs ont cru était contenu dans la foi des Pères qui les avaient précédés, quoique ce fût de manière implicite. Mais quant à leur explicitation, les articles ont augmenté en nombre ; certaines vérités furent explicitement connues par les derniers Pères, qui ne l’étaient pas par les premiers (…). C’est ce que dit l’Apôtre (Ep 3, 5) : ‘Le mystère du Christ n’a pas été communiqué aux autres générations comme il est maintenant révélé à ceux qui en sont les saints apôtres et prophètes’ » (II-II, 1, 7). Mais il est certain qu’il a fallu, pour lutter contre les hérésies, développer certains articles attaqués (II-II, 1, 9, ad 1 et 10, ad 1).

Cela relève de la pédagogie divine. Car du point de vue de Dieu, tout est déjà là mais comme un professeur, il ne faut donner ce qui peut être porté par l’élève, au risque de l’écraser autrement, ainsi que le Seigneur l’avait annoncé : « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais pour l’instant vous ne pouvez pas les porter. Quand il viendra, lui, l’Esprit de vérité, il vous conduira dans la vérité tout entière » (Jn 16, 12-13). On passe donc à un plus grand degré de perfection, mais uniquement du point de vue de la cause matérielle et pas de la cause agissante. La création artistique par exemple fait passer une intuition parfaite vue dans sa tête de génie dans la matière où le rendu sera sans doute moins bon. On passe donc du parfait à l’imparfait. Mais la nature elle, fait l’inverse : on nait imparfait (ne sachant pas parler, marcher, manger seul, se laver) et on progresse vers la perfection. Or, dans la révélation de la foi, Dieu est comme un agent, puisqu’il possède de toute éternité une science parfaite et l’homme est comme la matière recevant l’influx du Dieu agent. Et c’est pourquoi il a fallu que la connaissance de foi avance de l’imparfait au plus parfait parmi les hommes. Il est vrai que les docteurs de la foi ont rempli le rôle de cause agissante, ayant reçu ce charisme de (1 Co 12, 7).

Contre les Protestants qui croient souvent pouvoir se contenter de la Bible plutôt que de la Tradition qu’ils ne reconnaissent pas comme seconde source de la Révélation, on pourrait citer saint Thomas : « La vérité de foi est contenue dans la Sainte Écriture d’une manière diffuse, sous des modes fort divers, et par endroits obscurs, à tel point que pour l’extraire de cette Écriture, il faut beaucoup d’études et d’efforts. Tous ceux à qui il est nécessaire de connaître la vérité de foi ne peuvent y parvenir, car la plupart d’entre eux, occupés à d’autres affaires, ne peuvent vaquer à l’étude. Voilà pourquoi il a été nécessaire de tirer des sentences de la Sainte Écriture un recueil concis et clair qu’on pourrait proposer à la foi de tous. Ce n’est aucunement ajouté à la Sainte Écriture, bien plutôt c’en est tiré » (II-II, 1, 9, ad 1).

  1. Le cœur de la foi et la structure des symboles

Le cœur de la foi pourrait se résumer ainsi : « croire que Dieu existe et qu’il pourvoit au salut des hommes, comme dit l’Apôtre (He 11, 6) : ‘pour s’avancer vers lui, il faut croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent’ ». De là dérive les vérités éternelles sur Dieu, accessibles au Paradis (ce que Rahner appellerait la Trinité immanente) et par ailleurs le moyen de le rejoindre (sa Trinité économique). Par exemple, dans la foi à la rédemption de l’humanité se trouvent implicitement contenues et l’incarnation du Christ et sa passion (II-II, 1, 7).

« La vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jn 17, 3). Le symbole décline donc cette double réalité : le secret de la divinité, dont la vision nous rend bienheureux ; et le mystère de l’humanité de « notre Seigneur Jésus Christ, lui qui nous a donné, par la foi, l’accès à cette grâce dans laquelle nous sommes établis » (Rm 5, 1-2). Chacune comporte sept articles, soit quatorze au total. Sur la majesté de la divinité, on nous propose trois vérités à croire : 1) l’unité de la divinité ; 2) la trinité des personnes (un article par personne) ; 3) les œuvres propres à la divinité : la création et la grâce qui sanctifie l’homme ; la gloire (résurrection de la chair et vie éternelle). Sur l’humanité du Christ, 1) l’incarnation ou conception du Christ ; 2) sa naissance de la Vierge ; 3) sa passion, mort et sépulture ; 4) sa descente aux enfers ; 5) la résurrection ; 6) l’ascension ; 7) son retour pour le jugement. Cela explique l’apparente disproportion sur le Fils surtout et l’Esprit-Saint par rapport au Père qui jamais ne fut envoyé vers l’homme, contrairement aux deux autres personnes divines (II-II, 1, 8, ad 4)[5].

Conclusion :

Demandons cette vertu théologale qui vient pour Dieu et a Dieu pour objet.

 


[1] Cf. « fides importat assensum intellectus ad id quod creditur » (II-II, 1, 4).

[2] Cf . « Scientia enim cum opinione simul esse non potest simpliciter de eodem, quia de ratione scientiæ est quod id quod scitur existimetur esse impossibile aliter se habere ; de ratione autem opinionis est quod id quod quis existimat, existimet possibile aliter se habere » (II-II, 1, 5, ad 4).

[3] « Non autem est possibile quod idem ab eodem sit creditum et visum (…). Unde etiam impossibile est quod ab eodem sit scitum et creditum » (II-II, 1, 5).

[4] « rationes quæ inducuntur a Sanctis ad probanum ea quæ sunt fidei non sunt demonstrativæ, sed persuasiones quædam manifestantes non esse impossibile quod in fide proponitur. Vel procedunt ex principiis fidei, scilicet ex auctoritatibus sacræ Scripturæ (…). Ex his autem principiis ita probatur aliquid apud fideles sicut etiam ex principiis naturaliter notis probatur aliquid apud omnes. Unde etiam theologia scientia est » (II-II, 1, 5, ad 2).

[5] Saint Thomas précise bien qu’on ne devrait jamais dire : je crois en l’Église (credere + Acc) mais je crois l’Église car elle ne saurait se placer au même niveau que les personnes divines (credere in + Acc).