10e Pentecôte (18 août - excommunication)

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Excommunication et anathème

L’épître de ce jour (1 Co 12, 3) évoque un mot célèbre, passé dans le langage courant dans des expressions comme : « lancer - » ou « jeter l’anathème sur ». Qu’en est-il donc en réalité de l’excommunication (I) et de l’interdit (II) ? Cette question va, a contrario, nous permettre d’aborder, comme en creux, la réalité de la communion ecclésiale (III).

  1. Les excommunications

D’après le Pontifical Romain[1] issu du concile de Trente, l’anathème est en réalité le troisième degré de l’excommunication. On parle en effet d’excommunication mineure, majeure et d’anathème ou excommunication majeure solennelle.

Dans l’ancien pontifical et son Ordo excommunicandi et absolvendi, on était rapidement concerné :

  • L’excommunication mineure était contractée par celui qui entretenait des relations sociales avec un excommunié (en priant, parlant, mangeant ou buvant avec lui). Un simple prêtre pouvait en dispenser. Qui aujourd’hui ne connaîtrait pas une personne ayant pratiqué l’avortement par exemple ?
  • L’excommunication majeure est celle à laquelle on pense communément aujourd’hui. Elle exclut donc de la communion de l’Église et revêt deux formes : celle qui est prononcée est dit ferendæ sententiæ (de sentence à porter) et doit survenir après plusieurs monitions, au moins 4 avertissements dans le Pontifical Romain. L’autre forme est appelée latæ sententiæ (de sentence tombant d’elle-même) : elle concerne des peines suffisamment graves pour être connues de tous. Dès l’acte posé, l’excommunication vaut[2] :
    • l’apostasie (can. 1364-1), définie au can. 751 comme « le rejet total de la foi chrétienne »,
    • le schisme : « refus de soumission au Pontife Suprême ou de communion avec les membres de l’Église qui lui sont soumis » (ibid.),
    • l’hérésie : « négation obstinée, après la réception du baptême, d’une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique, ou le doute obstiné sur cette vérité »,
    • la violence physique contre le pape (can. 1370-1) ;
    • l’absolution par un prêtre d’un « complice d’un péché contre le sixième commandement du Décalogue », c’est-à-dire d’une personne ayant librement commis avec ce prêtre un tel péché contre la chasteté (can. 1378) ;
    • la profanation des espèces (pain ou vin) consacrées (can. 1367) ;
    • la consécration épiscopale sans mandat pontifical : vaut pour l’évêque consécrateur et le consacré (can. 1382)[3]. En Chine, la situation se présente souvent dans l’Église « patriotique ».
    • la violation directe du secret de la confession par le prêtre (can. 1388),
    • l’avortement réussi, vaut pour la mère si elle est consentante et tous ceux qui y concourent activement (can. 1398),
    • Benoît XVI a rajouté en 2013 à cette liste la violation du secret du conclave (Normas Nonnullas 48 et 55).

Il n’est pas parfaitement clair si s’appliquent ici aussi les trois conditions qui doivent être réunies pour que soit imputable un péché mortel : une condition objective (la matière grave, indiquée dans le catéchisme, est ici évidente) et deux subjectives (que la personne ait connaissance de la gravité de l’acte et qu’elle soit libre de le poser : si un évêque chinois est menacé pour consacrer, il n’est pas réellement libre). En effet, latæ sententiæ indique que ces prescriptions sont tenues comme évidentes pour tout chrétien. Il est vrai qu’on se charge bien aujourd’hui d’entretenir l’ignorance sur les conséquences de tels actes au nom d’une pastorale mielleuse que j’appelle à la Michel Polnareff : « on ira tous au Paradis ». Sauf qu’il n’est pas docteur de l’Église que je sache.

Seuls les cas de profanation, violence contre le pape, absolution d’un complice sexuel, violation du seau sacramentel et du secret du conclave sont réservés au pape et sont donc confiés à l’un des 3 tribunaux suprêmes de l’Église[4] : la pénitencerie apostolique. Les autres cas sont réservés à l’évêque qui généralement délègue (c’est le cas à Lourdes en tout cas), surtout pour l’avortement en raison de la fréquence. Le pape François a désormais accordé ce droit à tous les prêtres après l’année de la miséricorde.

Aujourd’hui, l’excommunication n’indique pas un jugement sur l’éventuelle damnation de la personne si elle persiste jusqu’à sa mort dans de telles dispositions. Dans le code de 1917, il était certes interdit d’être enterré en terre chrétienne avec messe d’inhumation. Mais concrètement, elle ne peut plus recevoir les sacrements (donc assister à la messe), occuper une charge dans l’Église. Cela n’a rien à voir avec la non-réception des sacrements de pénitence et de l’Eucharistie par les divorcés-remariés qui ne tombent pas sous le coup d’une excommunication, même si partiellement leur vie concrète a quelques points communs avec celle des excommuniés.

  1. L’anathème

Originellement, le terme était assez neutre. Il désignait en grec ce qu’on mettait (tithèmi) en haut (ana), à savoir ce qui était accroché, par exemple aux colonnes d’un temple. Il s’agissait donc d’une offrande[5], puis cela désigna ce qui n’appartient plus qu’à Dieu, exclusivement (le sacré) et qui est donc de ce fait retranché du monde des vivants, car c’est souvent pour être livré à la colère de Dieu, voué à l’anéantissement[6].

L’anathème est donc une excommunication majeure mais encore plus forte et solennisée[7]. L’évêque venait fulminer l’anathème, accompagné de 12 prêtres, avec des cierges en main. Après avoir prononcé leur excommunication et malédiction, ils devaient jeter à terre les cierges pour les éteindre en les foulant au pied, symbolisant ainsi la lumière du Christ dont étaient privés les anathématisés[8].

Comme on ne retrouve plus aujourd’hui dans le nouveau code l’anathème, on doit revenir à l’ancien pontifical romain. La formule était assez pompeuse mais devait produire son effet :

« Puisque X, par la ruse du démon, n’a pas craint, par apostasie, d’abandonner la promesse chrétienne qu’il a professé au baptême, de dévaster l’Église de Dieu, de voler les biens ecclésiastiques et d’opprimer les pauvres du Christ, c’est pourquoi nous sommes soucieux qu’il ne se perde pas, par négligence pastorale, pour laquelle nous serons contraints à rendre des comptes dans le terrifiant jugement devant le premier des pasteurs, Notre Seigneur Jésus Christ, suivant ce que le Seigneur lui-même a dit en menaçant terriblement : ‘Si vous ne prévenez pas l’injuste de son iniquité, je te demanderai compte de son sang’, nous l’avons averti canoniquement, une fois, deux fois, trois fois et même quatre fois pour le convaincre de sa malice en l’invitant à s’amender, faire satisfaction et pénitence et en le corrigeant paternellement. Mais lui, véritablement, quel malheur ! dédaignant les avertissements salutaires de l’Église de Dieu qu’il lèse, enflé d’un esprit orgueilleux, a méprisé de satisfaire. Mais nous sommes bien informés par les préceptes du Seigneur et des Apôtres sur la façon dont il convient que nous traitions ce genre de prévaricateurs. Le Seigneur a dit en effet : ‘si ta main droite entraîne ta chute, coupe-la et jette-la loin de toi’ (Mt 18, 8) et l’Apôtre ’Ôtez donc du milieu de vous l’homme mauvais’ et encore : ‘celui qui porte le nom de frère, mais qui est débauché, ou profiteur, idolâtre, ou diffamateur, ivrogne, ou escroc : il ne faut même pas prendre un repas avec un homme comme celui-là’ (1 Co 5, 11 ) et Jean, avant tous les autres, le disciple préféré du Seigneur, interdit de saluer un tel homme néfaste en disant : ‘ne le recevez pas dans votre maison et ne lui adressez pas votre salutation, car celui qui le salue participe à ses œuvres mauvaises’ (2 Jn 1, 11). Remplissant les préceptes du Seigneur et des Apôtres, nous retranchons du corps de l’Église par le fer de l’excommunication le membre putride et malsain qui refuse tout remède, pour que les autres membres du corps ne soient pas infestés par un mal aussi pestilentiel comme par un venin. C’est pourquoi, parce qu’il a méprisé nos avertissements et nos exhortations répétées, parce qu’y ayant été appelé trois fois suivant le précepte du Seigneur, il a dédaigné de s’amender et faire pénitence, parce qu’il n’a pas réfléchi sur sa faute ni ne l’a confessée, ni n’a présenté une quelconque excuse à l’ambassade envoyée ni n’a demandé pardon, mais son cœur étant endurci par le démon, il a persévéré dans la malice dans laquelle il avait commencé, suivant ce que dit l’Apôtre : ‘avec son cœur endurci, qui ne veut pas se convertir, il accumule la colère contre toi pour ce jour de colère’ : c’est pourquoi, par le jugement de Dieu, le Père tout puissant, du Fils et du Saint-Esprit, et du Bienheureux Pierre, prince des Apôtres, et de tous les saints, ainsi que par l’autorité de notre humilité et par le pouvoir de lier et de délier au Ciel et sur la Terre qui nous a été donnée divinement, avec tous ses complices et ses partisans, nous séparons de la communauté de tous les Chrétiens et de la réception du précieux corps et sang de Notre Seigneur et excluons des limites de la Sainte-Mère Église au Ciel et sur la Terre et le déclarons excommunié et anathématisé et le jugeons damné avec le diable, ses anges et tous les réprouvés dans le feu éternel jusqu’à ce qu’il ne vienne à résipiscence des embûches du démon et ne revienne à s’amender et à faire pénitence et qu’il satisfasse l’Église de Dieu qu’il a lésée, le livrant à Satan dans la mort de la chair pour que son esprit puisse être sauvé au jour du Jugement ».

On voit bien la différence d’avec l’excommunication. Celle-ci sépare de la communio fidelium (la communauté des fidèles) tandis que l’anathème sépare ab ipso corpore Christi (donc de la communion de l’Église mystique aussi)[9]. On sort de la seule Église militante, visible, pour impliquer l’Église souffrante du Purgatoire et triomphante du Paradis, l’Église invisible aux mérites desquelles on ne peut plus avoir aucune part. Il y a un accent mis sur la malédiction, comme voué aux peines de l’enfer, même si le rituel prévoit explicitement une possible levée de l’anathème en cas de repentance sincère.

L’anathème a été utilisé durant des siècles pour les conciles et pour la dernière fois en 1871, au concile de Vatican I. La tradition était en effet de conclure les décrets conciliaires par une formulation du type : « qui dit le contraire (de ce qui vient d’être affirmé avec toutes les possibilités courantes d’erreurs doctrinales), qu’il soit anathème (anathema sit[10]». Le grand avantage était une clarté doctrinale. Cet usage a été abandonné pour le dernier concile qui se voulait pastoral et ouvert sur le monde, miséricordieux plutôt que condamnant. Toutefois, force est de constater qu’il vaut presque mieux une liste de choses condamnées qui soit claire car elle laisse la porte ouverte à tout le reste comme champ possible d’exploration théologique plutôt qu’un théologiquement correct insidieux qui est une censure plus intolérante mais ne disant pas son nom.

  1. La communion de l’Église

La communion se comprend de deux manières :

  • verticale : c’est la communion hiérarchique (il s’agit d’une hiérarchie de liens d’obéissance : le prêtre obéissant à l’évêque obéissant lui-même au pape.
  • horizontale : c’est la communion entre les fidèles. Pour qu’elle soit pleine communion, sont requis trois liens (vinculum – vincula au pluriel) :
    • le lien de la foi (vinculum fidei) : il convient d’adhérer entièrement à toute la doctrine catholique. Catholique signifie « universel » et l’universalité n’est certainement pas que géographique (même si nous sommes la seule religion qui soit présente dans absolument tous les pays du monde) mais avant tout dogmatique : on ne fait pas son marché au supermarché de la foi. On adhère à l’intégralité du dépôt de la foi (depositum fidei).
    • le lien des sacrements (vinculum Sacramentorum) : il convient de participer dans de bonnes dispositions à tous les sacrements. Aujourd’hui, force est de constater qu’en réalité, une part non-négligeable des « catholiques » de nom est devenue protestante de fait. On a oublié nombre de sacrements : on ne se marie plus (on concubine), on ne croit plus en l’Enfer alors pourquoi se confesser puisque tout le monde irait au Paradis, on a donc pas non plus besoin des secours particuliers de l’onction des malades, la confirmation n’est plus reçue que par un nombre infime de baptisés. Bref, on n’est pas loin de la sacramentaire protestante réduite à 2 voire 3 sacrements plutôt que 7 !
    • le lien de la discipline (vinculum disciplinæ) qui reconnaît la hiérarchie, donc in fine, la suprématie du pape.

Respectivement par rapport à ces trois liens, on peut perdre la communion par l’apostasie, l’hérésie ou le schisme.

Conclusion

L’excommunication, en ces différents modes, est avant tout un moyen efficace de sollicitude pastorale auquel on a tort de renoncer si facilement depuis quelques décennies, surtout qu’on lui préfère une peine moins adaptée comme la réduction à l’état laïque pour les prêtres coupables de pédophilie. Elle permet de souligner qu’une ligne rouge a été franchie. Or, n’oublions jamais que celui qui a charge d’âme a le devoir d’essayer de sauver, toujours, les pécheurs. Il n’a pas d’obligation de résultat, certes mais de moyen, oui. Et là, il pouvait clairement indiquer que la personne était en train de se perdre. N’oublions pas cette monition sévère de Dieu en Ez 3, 18 : « Si je dis au méchant : ‘Tu vas mourir’, et que tu ne l’avertis pas, si tu ne parles pas pour avertir le méchant d’abandonner sa conduite mauvaise afin qu’il vive, le méchant, lui, mourra de sa faute, mais c’est à toi que je demanderai compte de son sang. Si au contraire tu as averti le méchant et qu’il ne s’est pas converti de sa méchanceté et de sa mauvaise conduite, il mourra, lui, de sa faute, mais toi, tu auras sauvé ta vie ».

En effet, l’excommunication est une « peine médicinale » : on espère que le délinquant va se réformer, se convertir et donc être réintégré dans l’Église. Ce lien pénitentiel est clairement exprimé d’ailleurs par la formule traditionnelle de l’absolution, qui dans sa finale dit : « Que notre Seigneur Jésus-Christ vous absolve. Et moi par son autorité, je vous relève de tout lien d’excommunication (suspension[11]) et d’interdit[12], dans la mesure où j’en ai le pouvoir et où vous en avez besoin. Et maintenant, je vous pardonne vos péchés, au nom du Père, et du Fils, + et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il »[13].

 


[1] Le pontifical romain est un livre liturgique contenant les rituels des fonctions réservées habituellement aux pontifes, c’est-à-dire aux évêques : sacres épiscopaux, ordinations presbytérales, diaconales et aux sous-ordres, confirmation, bénédiction abbatiale, consécration des vierges, dédicace des églises et des autels.

[2] Francesco d’Ostilio, Prontuario del codice di diritto canonico, Libreria Editrice Vaticana, 1996, p. 505.

[3] Cette excommunication fut utilisée contre Mgr. Marcel Lefebvre et ses 4 candidats le 30 juin 1988, avant d’être levée par Benoît XVI le 21 janvier 2009 sans qu’ils n’eussent renié quoi que ce soit.

[4] Les deux autres étant : la Sainte Rote et la Signature Apostolique.

[5] Exemple de cette acception très neutre Lc 21, 5 : « certains disaient du Temple qu’il était orné de belles pierres et d’offrandes votives ».

[6] Par ex : Deut 13, 16-18 : « S’il est bien avéré et s’il est bien établi qu’une telle abomination a été commise au milieu de toi, tu devras passer au fil de l’épée les habitants de cette ville, tu la voueras à l’anathème, elle et tout ce qu’elle contient, tu en rassembleras toutes les dépouilles au milieu de la place publique et tu brûleras la ville avec toutes ses dépouilles, l’offrant tout entière à YHWH ton Dieu. Elle deviendra pour toujours une ruine, qui ne sera plus rebâtie. De cet anathème tu ne garderas rien, afin que Yahvé revienne de l’ardeur de sa colère, qu’il te fasse miséricorde, qu’il ait pitié de toi » et Lév 27, 28 : « Cependant rien de ce qu’un homme voue par anathème au Seigneur ne peut être vendu ou racheté, rien de ce qu’il peut posséder en hommes, bêtes ou champs patrimoniaux. Tout anathème est chose très sainte qui appartient à YHWH. Aucun être humain voué par anathème ne pourra être racheté, il sera mis à mort ».

[7] Le Code de Droit Canonique (CIC) de 1917 dispose au n°2257 : « L’excommunication est une censure par laquelle quelqu’un est exclu de la communion des fidèles, avec les effets énumérés dans les canons qui suivent, et qui ne peuvent en être séparés. On l’appelle aussi anathème principalement si elle est infligée avec les solennités décrites dans le Pontifical romain ».

[8] Cf. Véronique Beaulande, La force de la censure : l’excommunication dans les conflits de pouvoir au sein des villes au XIIIes, in Revue Historique 2008/2, n°646, p.251-278.

[9] Cf. Françoise Montfrin, « Anathème » in Dictionnaire historique de la papauté (dir. Philippe Levillain), Fayard, 1994-2003.

[10] Cf. vocabulaire paulinien en 1 Co 16, 22 ; Ga 1, 8-9.

[11] Le fait que parmi les 3 peines possibles appelées « censures », l’une soit laissée de côté, la suspense ou privation de l’exercice du ministère sacerdotal, indique juste qu’elle ne vaut que pour les prêtres et donc que pour un fidèle, le prêtre qui absout au nom de Dieu les péchés, omet de le dire.

[12] Autrefois utilisé géographiquement comme lors de la suspension du culte catholique le 31 juillet 1926 par les évêques du Mexique lors de la Cristiada ou guerre des Cristeros. Cela correspond à jeter l’interdit sur le pays puisque les fidèles ne pouvaient plus recevoir les sacrements. C’était un moyen de faire pression sur l’État. Aujourd’hui, l’interdit n’est plus que personnel. Si une communauté ou paroisse est soumise à l’interdit, on doit aller à la messe ailleurs.

[13] En latin : Dominus noster Jesus Christus te absolvat ; et ego auctoritate ipsius te absolvo ab omni vinculo excommunicationis (suspensionis) et interdicti in quantum possum et tu indiges. Deinde, ego te absolvo a peccatis tuis in nomine Patris, et Filii, + et Spiritus Sancti. Amen.