8e dimanche (4/8 - héritage)

Homélie du 8e dimanche après la Pentecôte

Pour écouter l’homélie en ligne, cliquez ici

L’héritage

En ce huitième dimanche de Pentecôte, méditons, à partir des textes bibliques, sur la notion d’héritage. On verra tout d’abord l’héritier, puis le juste rapport entre la chair et l’esprit (c’est-à-dire au fond quel est l’héritage), enfin la manière de bien le gérer.

  1. L’héritage

D’après saint Paul, nous sommes héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ. D’habitude, un héritage est quelque chose de matériel et éventuellement spirituel, mais en tout cas extérieur à la personne. On l’attend jusqu’à ce que cette personne, généralement c’est le père, meure. À sa mort, on entre en possession de l’héritage. Ici, l’héritage a une autre signification, ce n’est pas autre chose que Dieu lui-même.

En latin (substantia) comme en grec (ta hyparkhonta) (même si encore d’autres mots sont possibles dans l’Évangile), l’héritage pourrait tout aussi bien désigner l’être dans un autre contexte. Cela veut dire qu’hériter de Dieu, c’est hériter l’être même de Dieu : donc finalement se laisser diviniser. Ici, on ne doit pas attendre la mort du Père pour hériter. On doit attendre la mort du Fils, l’héritier, pour hériter du Christ cette filiation. Pour participer en effet à cet héritage, nous devons attendre que lui meurt mais aussi ressuscite évidemment.

Cela fait penser à l’évangile des vignerons homicides (Mt 21, 33-46). Ils veulent attenter à la vie du Fils qui arrive parce qu’ils se disent qu’ils vont prendre son héritage, le tuer puis lui voler après qu’ils ont déjà assassinés les serviteurs envoyés par le maître. Pourquoi ? Parce que tout ce que le Père a, il l’a donné au Fils. Nous sommes donc appelés à devenir fils dans le Fils et à tout recevoir comme le Christ lui-même, à savoir nous laisser diviniser. Certes, Jésus est divin par nature, nous ne le serions que par adoption, ce qui fait tout de même une grosse différence.

Toujours dans l’optique de cet héritage, on peut faire le parallèle avec le fils prodigue (Lc 15, 11-32). Lui aussi a demandé sa part d’héritage, et il n’avait pas une volonté bonne, puisqu’il entend vivre la « belle vie », en réalité dilapider cet héritage. Mais en exigeant sa part d’héritage avant l’heure, il tuait symboliquement le père. Demander l’héritage revient à attendre la mort du père, ce qui est mauvais. Malgré tout, il se reprend, comprend qu’il est d’abord fils. Il n’a plus rien à espérer du point de vu matériel parce qu’il a déjà tout dilapidé mais il comprend que la filiation est le plus important.

Ces différents épisodes bibliques peuvent être regroupés dans un même filon d’interprétation. Nous sommes donc en résumé appelés à la filiation divine par adoption alors que le Christ avait une filiation biologique. Il veut étendre cette filiation à nous-mêmes. Dieu est pur esprit. Pour ressembler au Père, nous devrions nous laisser spiritualiser. Avoir un juste rapport au Père dans l’esprit fait penser à Jésus face à la Samaritaine : « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père » (Jn 4,23).

  1. Juste rapport entre la chair et l’esprit

St Paul établit une opposition entre les êtres spirituels et les êtres charnels. La chair (en grec, sarx (σάρξ)) a quelquefois des œuvres mauvaises : par exemple, la gourmandise et la luxure. Mais il ne faut pas exagérer non plus en diabolisant la chair comme le fait une tendance extrêmement forte dans le christianisme. Il faut absolument arrêter cela et ne pas forcer le trait de ce que dit saint Paul au risque de tomber dans un dualisme manichéen. Penser que tout ce qui est chair est mauvais et tout ce qui est esprit est bon dans une opposition radicale ferait de nous des hérétiques cathares, héritiers des Bogomiles bulgares et zoroastriens du mazdéisme de l’Iran ancien (culte de Mithra).

La chair aussi est œuvre de Dieu. Le drame est qu’on peut rater le rendez-vous avec Dieu en commettant une erreur radicale. Pascal l’avait fait comprendre : « Qui veut faire l’ange fait la bête ». Vouloir se croire pur esprit revient à être orgueilleux comme le démon. Le démon, lui, est pur esprit. Mais il a péché par orgueil. Nous ne devons pas l’imiter en méprisant notre chair. Le Christ, lui aussi pur esprit avant l’Incarnation, a assumé une chair. Si nous, êtres composés d’esprit et de chair, nous prenons pour de purs esprits, jouant les anges alors que le Christ, lui, a décidé de s’abaisser en prenant une chair humaine, on peut très bien finalement le manquer. Le péché ne vient pas que de la chair, ce serait injuste envers elle, il vient aussi de l’esprit. Le Christ l’affirme lui-même : « Vous avez entendu dire qu’il ne fallait pas commettre l’adultère et Moi, Je vous dis que celui qui a convoité dans son cœur – voilà pour le spirituel – la femme de quelqu’un a déjà commis le péché » (Mt 5, 27-28). Comme pour Satan, le péché a aussi une dimension spirituelle à l’origine.

Prenons un autre exemple. Quand on adore le Christ dans une exposition du Saint-Sacrement, il n’est pas rare que nous soyons distraits. Cette distraction vient de l’esprit et au final, c’est la chair, notre corps qui est agenouillé sur un prie-Dieu. C’est mon corps qui est présent à la présence réelle dans l’Eucharistie tandis que mon esprit batifole. Rejoignons le Christ dans sa présence incarnée en habitant notre corps. Comment ne pas l’habiter ? Cela peut paraitre idiot mais la distraction, voire une haine de son propre corps, peuvent nous faire fuir notre propre corps. Certes, la chair nous induit quelquefois à certains péchés. Mais l’esprit le fait aussi.

Nous devons essayer que notre esprit contrôle notre corps, mais de la juste manière : « politique » et non « despotique » pour reprendre les catégories de saint Thomas d’Aquin. Tout le domaine des passions doit être soumis au contrôle de la raison. Mais il compare ce contrôle à celui des parents envers leurs enfants qui ont une forme d’autonomie : « ils mènent et sont menés » dit-il. On ne les fait pas toujours marcher à la baguette : ils ont une volonté propre. Les passions ont aussi un mouvement propre : il faut les apprivoiser ou domestiquer mais pas les annihiler. Il faut arriver à un juste équilibre saint Thomas a une vision des vertus très positive parce qu’elles permettent de prendre un contrôle bienveillant pour utiliser toute l’énergie des passions et les mettre au service du progrès spirituel.

S’il y a bien une dette à payer envers Dieu (Rm 8,12), nous devons connaitre cette vérité anthropologique que nous sommes un composé de corps et d’âme et que nous avons à adorer Dieu en esprit et en vérité. L’esprit est incarné et non désincarné.

  1. Comment bien gérer cet héritage ?

Nous sommes dans le monde sans être du monde, (Jn 15, 18 ; 17, 16). Nous devons être des intendants de Dieu (1 P 4, 10). Dieu nous a tout donné et d’abord son Fils qui est son tout. Il nous donne aussi la grâce pour rejoindre le Christ. Nous devons savoir être de bons intendants, de bons gérants de la grâce qu’il nous donne et donc porter du fruit. Comment faire finalement pour porter du fruit ? Comme des usuriers demandant des taux d’intérêts exorbitants ou au contraire en pardonnant, c’est-à-dire en renonçant à quelque chose qui nous est dû.

Cet évangile de l’intendant est difficile à interpréter, mais il faut bien se lancer. L’intendant devait cent barils d’huile, il se contente de cinquante. Finalement son travail consistait, au nom de son maitre, à faire des prêts. Il renonce ici à l’intérêt (50% tout de même !) mais pas au capital, semble-t-il. 20% de remise sur le blé simplement parce que l’huile pouvait être trafiquée plus facilement en la coupant avec de la mauvaise huile, voire en la diluant un peu. L’intendant est-il malhonnête comme on traduit parfois ou simplement habile ?

L’intendant garde le capital mais a remis une partie des dettes comme quand on récite le Notre Père : « dimitte nobis debita nostra » = « remettez-nous nos dettes » littéralement. Il faut certes le comprendre au plan spirituel de rémission de nos péchés. Mais finalement, n’avons-nous pas, plutôt que de chercher à avoir du plus, à nous contenter d’avoir du moins en étant toujours capable de pardonner ? L’intendant a été généreux avec un bien qui ne lui appartenait pas, avec l’argent de son maitre. Mais nous, qu’avons-nous que nous n’ayons reçu (1 Co 4, 6) ? Nous recevons outre le don de la vie, la grâce d’être chrétiens, de la foi et d’essayer de persévérer. Dieu nous demande d’être fidèles, c’est-à-dire généreux avec ce que nous avons de lui, partageant ce trésor reçu de lui sans mérite. N’est-ce pas pour cela que le maitre loue ce serviteur qui parait de prime abord infidèle ?

Conclusion

Dieu ne nous appartient pas et il se donne à nous. Nous devons à notre tour le donner aux autres et ainsi nous saurons ainsi trouver le moyen d’être accueilli dans les demeures éternelles.