Août 2020

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13e Pentecôte (30 août - conversion Christ seul sauveur) 0

13e dimanche après la Pentecôte (30 août 2020)

 

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Seule la relation vivante à Jésus sauve

 

L’Évangile de la guérison des 10 lépreux (Lc 17, 11-19) et l’épître (Ga 3, 16-22) sur l’unique médiation du Christ traitent en fait une même vérité de foi. Pour être sauvé, il faut avoir une relation vivifiante avec Jésus Christ, l’unique sauveur.

 

 

I)     Est sauvé du péché celui qui revient vers Jésus

a)    Contexte historique et géographique : Jésus au milieu des pécheurs

 

Vers la fin de Sa vie terrestre, le Seigneur partit de Galilée, son lieu de résidence habituel (Nazareth, Tibériade, Capharnaüm) et se rendit à Jérusalem, chef-lieu de Judée et traversa donc la Samarie. Or, « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) et Samarie, composaient l’ancien royaume du Nord ou d’Israël après la partition en deux d’avec le Sud après Salomon. Ces deux régions étaient mixtes, plus ouvertes aux influences étrangères à cause de l’invasion assyrienne plus ancienne du Nord (722 av. JC) que la Judée, au Sud qui tomba face aux Babyloniens plus d’un siècle après (598 av. JC) et ne fut pas colonisées de la même manière par les païens. Les Juifs les considéraient comme impures comme Nathanaël s’exclamant devant Philippe lorsqu’il eût appris que Jésus venait de là : « De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ? » (Jn 1, 46).

 

b)    La lèpre du péché

 

Alors que Jésus se trouvait en chemin, vinrent à lui dix lépreux. Ils symbolisent l’impureté non pas uniquement rituelle, les excluant de la communauté juive, mais aussi morale du péché comme la Samaritaine au puit de Jacob. Ils n’approchèrent pas de Jésus, pour ne pas lui communiquer leur impureté. Car pour toutes les confessions non chrétiennes, c’est l’impureté qui est contagieuse, au contraire de chez nous où c’est la pureté qui se répand[1]. Ils furent guéris à distance, par la parole du Fils de Dieu et de leur côté par un acte de foi inchoative (débutant). Ils se mirent d’abord en route vers les prêtres, accomplissant le rituel normal de purification des lépreux (Lév 14, 2-32) et ils crurent donc avant que le miracle n’intervînt sur la route.

 

Mais ils prirent au pied de la lettre le commandement d’aller et ne revinrent pas. Ils ne comprenaient pas que le sacerdoce de l’ancienne Alliance ne pouvait que constater la guérison tandis que le sacerdoce nouveau de Jésus Christ passé à ceux qu’il s’est choisi comme ses successeurs, les prêtres catholiques, a le pouvoir de purifier de la lèpre du péché par le baptême et la confession. C’est très similaire à la parabole du Bon Samaritain de la semaine dernière : les Juifs passent outre, s’en vont, continuant leur chemin.

 

c)     Le véritable miracle

 

L’un des dix lépreux revient pourtant. Il fit demi-tour (hypostréphô, v. 15, 18, apparenté au verbe de la conversion : épistréphô en Mt 13, 15 et Jn 12, 40) pour approcher Jésus, au pied duquel il se prosterna, tombant face contre terre (la face, ici prósôpon, désigne aussi le masque [de théâtre] qu’il tombe finalement, mettant à nu toute sa personne). Il tomba de la hauteur de l’orgueil humain pour se reconnaître humblement créature de Dieu, à sa juste place, adorant et donc reconnaissant en lui Dieu.

 

Jésus reproche cela aux autres. Ils ne revinrent pas, comme des ingrats. Ils n’entrèrent pas dans l’action de grâce, attitude eucharistique (eucharistôn autô, v. 16). Or l’Eucharistie laisse entrer corporellement le Fils de Dieu en moi, par la manducation de l’hostie consacrée. Le lépreux samaritain guéri vint réellement au contact de Jésus, le reconnaît dans sa divinité. Les autres eurent besoin de Lui, allèrent voir les prêtres, symboles de la Loi de Moïse et passèrent leur chemin. Ils restaient toujours à distance finalement, sans entrer en relation avec le Christ, unique Sauveur.

 

Pour Jésus, bénéficier d’un grand miracle ne signifie pas être sauvé. Au seul Samaritain est donné le Salut : « lève-toi, va, ta foi t’a sauvé ». ‘Lève-toi’ (v. 19 anastas signifie aussi ‘ressuscite’. Les neuf Juifs ne furent guéris que corporellement. Ils furent incapables de revenir, de faire un retour sur eux-mêmes, vivre une conversion et se laisser rencontrer par le Christ. On ne peut être sauvé si l’on ne puise pas à la source du Salut qu’est la personne même de Jésus.

 

 

II)  Le Christ, unique médiateur du salut

a)    La loi se contente de débusquer le péché

 

L’épître aborde le même thème. St. Paul récuse ceux qui croient être sauvés par le seul ministère de la Loi. Se montrer aux prêtres, revient à suivre ce que prescrit l’Ancienne Alliance que Jésus demande de respecter jusqu’à la Nouvelle Alliance de la Croix. Mais la Loi n’est pas une relation vivante à Dieu. Elle est nécessaire, oui, mais pas suffisante. Elle dénonce le péché sans permettre de vivre de la grâce. La Loi était destinée à tous les pécheurs de la maison d’Israël et au-delà, à la multitude. Jésus, l’unique Fils de la promesse de Dieu, est l’unique véritable descendance d’Abraham car l’unique pur, capable de sauver, l’unique médiateur[2] entre Dieu et les hommes pécheurs, en attente de salut.

 

L’Évangile de dimanche dernier montrait déjà que la Loi ne pouvait sauver. Le Messie qu’on n’attendait pas (le Bon Samaritain), sauvait en ne se désintéressant de personne contrairement aux prêtre et lévite. L’Abbé Rupert de Deutz (cité par Dom Guéranger dans l’Année liturgique) précise : « La proximité voulue de cet Évangile jette une grande lumière sur notre Épître, ainsi que sur toute la Lettre aux Galates d’où elle est tirée. Le prêtre et le lévite de la parabole, en effet, c’est toute la Loi représentée ; et leur passage auprès de l’homme à demi-mort qu’ils voient, sans chercher à le guérir, marque ce qu’a fait la Loi. Elle n’allait point à l’encontre des promesses de Dieu, mais par elle-même ne pouvait justifier personne. Quelquefois le médecin qui ne doit pas venir encore envoie au malade un serviteur expert dans la connaissance des causes de maladie, mais inhabile à composer le remède contraire, et pouvant seulement indiquer à l’infirme les aliments, les breuvages dont il doit s’abstenir de crainte que son mal, en s’aggravant, n’amène la mort. Telle fut la Loi, établie, nous dit l’Épître, à cause des transgressions, comme simple surveillante, jusqu’à l’arrivée du Bon Samaritain, du médecin céleste. L’homme, en effet, tombé dès son entrée dans la vie entre les mains des voleurs, naît dépouillé de ses biens surnaturels et couvert des plaies que lui a faites le péché d’origine ; s’il ne s’abstient des péchés actuels, de ces transgressions pour l’indication desquelles la Loi a été établie, il court risque de mourir tout à fait sans retour ».

 

b)    La nouvelle Alliance seule peut sauver par Jésus

 

L’épître aux Galates dont commence aujourd’hui la lecture suivie montre que l’alliance entre Abraham et Dieu précède chronologiquement la Loi (vers 1750-1650 av JC). Elle constitue le peuple élu, issu de la descendance de celui qui n’en avait pas. Isaac est, par le miracle d’une femme stérile enfantant dans son grand âge, fils de la promesse. Offert de nouveau à Dieu au Mont Moriah par le sacrifice, il est rendu à son père et devient l’ancêtre de tous les Juifs. Après Isaac, vient sous son fils Jacob l’exil en Égypte (et l’épisode de Joseph détesté de ses 11 frères). 430 ans plus tard (très grosso modo) et la sortie d’Égypte, la Loi fut donnée à Moïse (vers 1220 av JC). Cette nouvelle forme de l’Alliance (après l’arc en ciel sous Noé et la circoncision sous Abraham) apparaît pour St. Paul plus indirecte. Elle fut faite par l’entremise des anges et d’un médiateur, Moïse. Abraham avait une plus grande proximité avec Dieu. Jésus lui est référencé plus directement comme sa descendance, nouvel Isaac. Abraham est d’ailleurs le seul personnage de l’Ancien Testament cité dans les deux principaux cantiques à l’office (Benedictus aux laudes et Magnificat aux vêpres).

 

Le Bx. Cardinal Schuster, dans son Liber Sacramentorum, explique que « l’Apôtre fait observer que la Loi donnée à Moïse quatre cent trente ans après la divine promesse faite à Abraham et à sa postérité, ne put en abolir les effets, celle-ci étant antérieure, gratuite et absolue, tandis que celle-là eut le caractère d’un contrat temporaire, bilatéral et sujet à annulation du fait de l’une et de l’autre parties. Israël a, le premier, annulé le contrat en reniant le Messie ; il est donc juste que Dieu, lui aussi, abroge la Loi, la remplaçant par l’Évangile. En conséquence, tout monopole religieux cesse dès lors pour les Hébreux, et tous les croyants sont appelés à avoir part à l’héritage de foi promis à Abraham »[1].

 

Conclusion

 

L’Église ne dit rien d’autre dans la déclaration Dominus Iesus de la Congrégation de la Doctrine de la Foi (cardinal Ratzinger avec approbation en forme spécifique de Jean-Paul II) : sur l’unicité et l’universalité salvifique de Jésus Christ et de l’Église (6 août 2000). Le dialogue avec les autres confessions (œcuménique : entre Chrétiens) et avec les autres religions (interreligieux) ne saurait faire oublier que, si des quelques parcelles de vérité sont contenues dans les autres traditions religieuses, l’intégralité de la Vérité et des moyens de salut sont contenus dans la seule Église catholique car « il n’y a pas sous le ciel d’autre nom donné aux hommes [que celui de Jésus], par lequel nous devions être sauvés » (Ac 4,12). Mais ne croyons pas que ce qui arriva aux Juifs ne puisse nous survenir à nous aussi. Pour être sauvés, nous devons avoir la foi et les œuvres (Jc 2, 18) qui manifestent la relation vivante au Christ sauveur qu’il faut aimer de l’intérieur (charité) et non seulement servir de l’extérieur (religion).

 

 

[1] Cela explique que les reliques soient fabricables : il suffit qu’un petit morceau d’os du crâne par ex. soit mis dans un autre ou qu’on introduise dans de nouveaux clous de la limaille de ceux de la Passion ou une écharde du bois de la vraie Croix dans un nouveau morceau. Depuis l’Antiquité, on fait toucher au tombeau d’un saint des morceaux d’étoffe moderne (les brandea). Idem, la bénédiction d’un scapulaire donnée lors de l’imposition passe au nouveau quand on doit le changer.

[2] Cf. catéchèse de Benoît XVI du 16 janvier 2013 : « En Jésus, la médiation entre Dieu et l’homme trouve également sa plénitude. Dans l’Ancien Testament, il existe une série de figures qui ont eu cette fonction, en particulier Moïse, le libérateur, le guide, le ‘médiateur’ de l’alliance, comme le définit également le Nouveau Testament (cf. Ga 3, 19 ; Ac 7, 35 ; Jn 1, 17). Jésus, vrai Dieu et vrai homme, n’est pas simplement l’un des médiateurs entre Dieu et l’homme, mais il est ‘LE médiateur’ de l’alliance nouvelle et éternelle (cf. He 8, 6 ; 9 ; 15 ; 12, 24) ; ‘car Dieu est unique — dit Paul —, unique aussi le médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus’ (1 Tm 2, 5 ; cf. Gal 3, 19-20). En Lui nous voyons et nous rencontrons le Père ; en Lui nous pouvons invoquer Dieu sous le nom ‘d’Abbà Père’ ; en Lui nous est donné le salut ».

10e Pentecôte (9 août 2020 - lect. thom.) 0

Homélie du 10e dimanche après la Pentecôte (9 août 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Lc 18, 9-14)

 

Notre Seigneur enseigna le zèle pour la prière par la parabole de la veuve et du juge (Lc 18, 1-8). Ici, il nous apprend, par le pharisien et le publicain, les conditions de nos prières pour qu’elles ne soient pas stériles, car le pharisien fut condamné pour avoir mal prié. Jésus condamne l’orgueil. La foi ne peut être donnée aux orgueilleux, mais est le partage des humbles : « Il dit encore cette parabole pour quelques-uns qui avaient en eux-mêmes la conviction d’être justes et qui méprisaient les autres ».

 

 

I)              L’orgueil du pharisien

a.     Un travers tellement humain, trop humain (Nietzsche)

 

L’orgueil, parmi toutes les passions, tourmente le plus le coeur des hommes. L’orgueil méprise Dieu, car toutes les fois qu’on s’attribue à soi-même le bien qu’on fait, et non à Dieu, on nie Dieu. Toujours nous devrions alors nous répéter : « non pas à nous, Seigneur, mais à ton nom, donne la gloire » (Ps 113b). Son maintien trahit déjà une âme superbe et son attitude un orgueil excessif. On devrait s’en souvenir quand on voit ce qui demeure de la génuflexion dans la messe de Vatican II.

 

Il « priait en lui-même » indique l’oraison mentale mais semble aussi montrer qu’elle tourne autour de lui-même. Rendre grâces à Dieu n’est évidemment pas répréhensible mais sembler ne plus rien désirer pour soi-même, oui. L’orgueilleux se croit parfait, avoir tout en abondance et n’avoir plus besoin de dire : « pardonnez-nous nos offenses ». À l’époque des self-made men du business, il est bon de ne pas tomber dans son équivalent spirituel. Le pélagianisme est l’hérésie consistant à croire qu’on parviendrait à se sauver par ses propres efforts alors que la grâce est toujours première, même si elle faut y acquiescer. Dire : « C’est Dieu qui m’a fait homme, c’est moi-même qui me fais juste » est encore pire que ce pharisien qui pourtant mettait tous les hommes dans le même panier tout en se mettant à part.

 

b.     Fausse vertus

 

Le pharisien énumère les défauts dont il est exempt, puis les vertus qu’il croyait avoir, ne se considérant pas comme mendiant de la rédemption divine mais créditeur envers Dieu. Pour S. Grégoire, l’orgueil se manifeste sous quatre formes. Soit nous nous imaginons que le bien qui est en nous vient de nous-mêmes. Soit nous confessons l’avoir reçu de Dieu mais ce don serait dû à nos mérites personnels. Soit nous nous vantons de vertus que nous n’avons pas. Soit nous nous arrogeons une exclusive pour le bien que nous pouvons faire tout en méprisant celui des autres comme ce pharisien.

 

L’orgueilleux ne diffère de l’insulteur que par l’extérieur. Celui-ci abaisse les autres par ses outrages, celui-là s’élève au-dessus par sa présomption. Il outrage son prochain et par là-même, nuit aux autres comme à lui-même. Il rend plus mauvais celui qui l’écoute : s’il est pécheur, il est joyeux d’avoir trouvé un complice ; s’il est juste, les fautes des autres le portent à l’orgueil. Il nuit à l’Église, car les témoins de ces outrages généralisent en condamnant le christianisme, le faisant blasphémer alors que les bonnes œuvres le font glorifier. Il se fait de l’outragé un ennemi et encoure le châtiment pour ses paroles outrageantes et coupables.

 

Parmi les actes bons qu’il met en avant. Les pharisiens jeûnaient le second et le cinquième jour (lundi et jeudi) et montre qu’il est maître de soi. Il distribue aussi ses biens par la dîme due à Dieu. Mais au lieu de prier, il se loue lui-même et insulte en son cœur son prochain. Certains pères y voyaient le travers des Juifs se croyant meilleurs que les goyim.

 

 

II)           L’humilité du publicain

a.     L’humilité attire la miséricorde de Dieu

 

Le publicain, quant à lui, n’osait lever les yeux au ciel, exprimant le repentir de son âme qui s’était attardée sur les choses de la Terre. En battant sa coulpe par le geste de frapper sa poitrine, il meurtrissait son coeur pour le punir de ses mauvaises pensées et le réveiller de son sommeil. Comme David, il recourait à la seule miséricorde de Dieu : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. (…). Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère (…). Si j'offre un sacrifice, tu n'en veux pas, tu n'acceptes pas d'holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé » (Ps 50).

 

Dieu pardonne au publicain car le Très-haut abaisse ses regards sur les humbles qui l’attirent. La conscience du publicain l’accablait, l’espérance le relevait, il frappait sa poitrine, il se punissait lui-même ; aussi le Seigneur lui pardonnait-il les péchés qu’il confessait si humblement. Alors que, tel le démon, l’orgueilleux jugeait son frère au for interne, relevant exclusivement de la compétence divine. « Car il est rejeté, l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre Dieu » (Ap 12, 10). « Dire du mal de son frère ou juger son frère, c’est dire du mal de la Loi et juger la Loi. Or, si tu juges la Loi, tu ne la pratiques pas, mais tu en es le juge. Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ? » (Jc 4, 11-12). Certes, nous ne parlons pas là de péchés publics mais du for interne car il faut dénoncer le mal.

 

b.     Une course gagnée par la tortue plus chargée

 

Pour S. Jean Chrysostome, la parabole évoque deux chars dans une arène. L’un porte la justice unie à l’orgueil, l’autre le péché avec l’humilité. Le char du péché dépasse celui de la justice, non par ses propres forces, mais par l’humilité qui lui est unie, tandis que le char de la justice reste en arrière, retardé non par la faiblesse de la justice, mais par le poids de l’orgueil. Qui aurait fait beaucoup d’actions vertueuses mais en tirerait présomption, perdrait tout le fruit de sa prière. Au contraire, une conscience chargée d’une multitude de fautes mais s’estimant la dernière de tous peut se présenter devant Dieu avec une grande confiance. Or, si l’humilité jointe au péché marche si rapidement qu’elle dépasse la justice unie à l’orgueil, quelle ne sera pas la rapidité de sa course, si vous l’unissez à la justice ? Elle se présentera avec confiance devant le tribunal de Dieu au milieu de l’assemblée des anges.

 

Théophylacte établit un intéressant parallèle car on pourrait s’étonner que ce peu de paroles dites à sa louange eussent suffi pour faire condamner le pharisien, tandis que Job qui fit plusieurs discours pour se justifier, fut récompensé de Dieu. C’est que le pharisien, en se vantant de ses bonnes œuvres, accusait les autres sans motif aucun, tandis que Job accusé par ses amis, et pressé par la souffrance fut forcé de faire l’énumération de ses vertus dans l’intérêt de la gloire de Dieu, et afin que les hommes ne fussent pas découragés.

 

12e Pentecôte (23/08 - lect. thom. Bon Samaritain) 0

Homélie du 12e dimanche après la Pentecôte (23 août 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile du Bon Samaritain (Lc 18, 23-37)

 

 

I)              Heureux ceux qui voient et entendent Jésus, Fils de Dieu

a.     Le Fils de Dieu entraperçu par certains de l’Ancienne Alliance

 

Le Fils est venu révéler qui était le Père aux disciples, ce qui leur vaut cette béatitude de le voir avec les yeux de la foi, le reconnaissant comme le Fils incarné du Père éternel venu pour nous sauver par amour pour nous. D’autres comme les pharisiens ne voulaient pas le voir. C’est déjà une béatitude car c’est une jouissance de l’âme anticipant le Ciel car possédant déjà cette vie divine qui veut nous rendre semblable à lui par la sainteté et la justice. Cela fut entraperçu (cf. He 11, 13 ; 1 Co 13, 2) seulement par certains anciens, un petit nombre des justes d’Israël, des prophètes et rois, comme d’Abraham dont il est dit qu’il a vu le jour du Christ et qu’il s’en est réjoui. Personne ne peut avoir le désir de ce qu’il ne conçoit pas dans son esprit : ils ont donc connu le Fils de Dieu.

 

Une fois encore, Jésus fut tenté par les pharisiens et scribes qui l’appellent maître mais refusent de suivre sa doctrine. On l’interroge sur l’un des thèmes préférés du Seigneur, sur la vie éternelle. Mais Jésus, qui n’ignorait bien sûr pas son dessein perfide, ne lui répondit qu’en citant la loi de Moïse (cf. Dt 6, 5 ; Lv 19, 18, réfutant au passage l’hérésie des partisans de Valentin, de Basilide, de Marcion qui rejetaient l’Ancien Testament). Ses ennemis ignoraient le sens profond de la loi qu’ils prétendaient enseigner.

 

b.     Jésus est venu accomplir la loi

 

L’amour de Dieu doit être sans partage normalement. L’âme humaine est composée de trois parties : la végétative comme les plantes (pour l’accroissement), la sensible comme les animaux (pour connaître le réel) et la rationnelle (pour le comprendre et dominer et interagir). Cette dernière nous distingue et élève au-dessus des autres créatures matérielles, nous rapprochant des anges, purs esprits. « De tout votre coeur » fait allusion au premier niveau, « de toute votre âme » au sensible et « de tout votre esprit » à la partie rationnelle spécifiquement humaine (S. Grégoire de Nysse). Tout ce qui s’attache dans notre âme aux choses de la terre est volé à Dieu si la créature n’est pas aimée en Dieu et pour lui et donc il faut y mettre toute notre ardeur (« et de toutes vos forces »). Cela s’oppose à la triple inclination du monde vers la cupidité, la gloire et la volupté, trois tentations auxquelles Jésus-Christ fut lui-même soumis.

 

L’amour ne s’apprend pas. Dieu a déposé dans notre nature de quoi aimer car nous aimons naturellement tout ce qui est bon ; nous aimons aussi nos parents, nos proches, et nous accordons spontanément toute notre affection à ceux qui nous font du bien. Dieu est le bien suprême et il cultive vers la perfection ce qui serait naturel si ce n’était vicié par le péché. Dieu nous a comblés de bienfaits et mérite donc d’être aimé en premier. Mais comme nous sommes créés êtres sociaux, nous devons aimer les prochains. Le modèle de l’amour du prochain doit être la mesure divine.

 

Le docteur de la loi agit comme le pharisien du 10e dimanche avec le publicain : « Mais cet homme, voulant faire paraître qu’il était juste, dit à Jésus : ‘Et qui est mon prochain ?’ ». Il s’estimait juste et donc meilleur que les autres, sans vis à vis qui lui fût comparable, idoine. Il s’imaginait que personne ne pût lui être comparé sous le rapport de la justice. Il n’avait aucun amour pour le prochain, puisqu’il ne croyait pas qu’il pût avoir un prochain. Il n’avait par conséquent aucun amour pour Dieu, car puisqu’il n’aimait pas son frère qu’il voyait, il ne pouvait pas aimer Dieu qu’il ne voyait pas (1 Jn 4, 20).

 

 

II)           La parabole du bon Samaritain

a.     Symbolique de l’homme à demi-mort par le péché

 

Le prochain est en théorie tout homme même si l’ordre de la charité prescrit d’abord ceux avec qui nous vivons (parents par cercles concentriques de plus en plus éloignés, amis, collègues). Tous ceux qui ont avec vous une même nature sont votre prochain. Devenez donc aussi leur prochain, non pas proche par le lieu, mais proche par l’affection et les soins que leur état réclame. L’humanité irait à sa perte, à son tombeau sans l’amour du prochain qui est le signe effectif de l’amour de Dieu.

 

Cet homme représente Adam et tout le genre humain qui quitta la Jérusalem céleste, cité de paix (à env. 750 m d’altitude), dont l’homme a perdu la félicité par son péché. Jéricho est situé sous le niveau de la mer (à env. – 240 m), symboliquement enterrée et près de la mer morte bien nommée. Peut-être manquait-il de prudence en ne se préparant pas à affronter les dangers de la route. Symboliquement, il fut saisi par les mauvais anges et quitta la voie des commandements de Dieu. L’homme fut dépouillé par la ruse du démon des vêtements de l’innocence et de l’immortalité (la grâce et les dons préternaturels). Les mauvais anges l’ont couvert de blessures, en affaiblissant en lui la force du libre arbitre (l’action vitale pour S. Augustin) qui nous fait ajouter de nombreux péchés personnels à celui que nous contractons : demi-morts car vivants physiquement et capables de connaître Dieu mais morts spirituellement par le péché. L’homme gisait là, étendu, incapable de se relever par ses propres forces, aussi appelait-il le médecin, c’est-à-dire Dieu, pour le guérir.

 

b.     Insuffisance de la loi pour sauver

 

Le premier qui passa était un prêtre, comme Aaron puis un lévite comme Moïse, qui par le sacrifice juif et la loi ne pouvaient sauver l’homme (S. Jean Chrysostome et S. Augustin). Le genre humain ne put être guéri à aucune de ces deux époques de la loi et des prophètes car si la loi donne bien la connaissance du péché, elle ne le détruit pas. (Rm 3, 20; 8, 3.). « Il passa » car la loi vint et ne dura que jusqu’au temps que Dieu lui avait marqué.

 

La victime était pourtant israélite, comme les passants mais d’aucun secours pour leur propre peuple au cœur endurci (Mt 19, 8). Finalement, le Samaritain, étranger par la race (si méprisé car au sang mêlé descendant d’envahisseurs païens mal convertis au contraire des Judéens), se fit proche par la compassion. Jésus voulut être représenté dans ce Samaritain qui signifie gardien. Or, c’est de lui qu’il est dit : « Non, il ne dort pas, ne sommeille pas, le gardien d'Israël » (Ps 120) et il fut accusé par les Juifs : « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » (Jn 8, 48). Il nia uniquement le second point mais accepta d’être vu comme le gardien des infirmes, lui le médecin venu pour les malportants et non pour ceux qui se croient en bonne santé. On pourrait transposer ce propos de Knock (Jules Renard) : « tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ». « Tout homme se croyant juste est un pécheur qui ignore avoir un besoin vital d’être sauvé ».

 

c.     Jésus est le bon Samaritain : la descente de l’Incarnation

 

Ce Samaritain descendait lui aussi mais par l’Incarnation, non par le péché. Car quel est celui qui est descendu du ciel, si ce n’est celui qui est monté au ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel ? (Jn 3, 13). C’est en prenant une nature humaine qu’il se fit proche de nous, revêtu de la ressemblance de la chair de péché (Rm 8, 3) et par sa compassion.

 

Pourtant, quelle distance plus grande pourrait-on imaginer qui séparât Dieu de l’homme ? Il possédait deux biens, la justice et l’immortalité, et nous avions, au contraire, deux maux, l’injustice et la mortalité. Or, s’il eût pris les deux maux qui étaient notre partage, il fût devenu semblable à nous, et il aurait eu besoin comme nous d’un libérateur. Et comme il ne voulait pas se rendre entièrement notre égal, mais s’approcher seulement de nous, il ne s’est point fait pécheur à notre exemple, mais il s’est fait mortel ; il a pris sur lui le châtiment sans prendre la faute, et il a ainsi détruit la faute et le châtiment (S. Augustin).

 

Le Samaritain bande les plaies : il réprime les péchés. L’huile représente la douce consolation de l’espérance donnée par la miséricorde divine, qui nous obtient le bienfait de la réconciliation ; le vin, l’exhortation à une vie fervente dans l’Esprit-Saint. Ou bien les sacrements avec ces deux matières (baptême, confirmation, ordination et extrême-onction ; Eucharistie) nous guérissent et nous élèvent vers Dieu. Il a versé le vin, c’est-à-dire le sang de sa passion, et l’huile, c’est-à-dire l’onction sainte, dans le dessein que le pardon de nos fautes nous fût donné par son sang, et la sanctification de notre âme par l’onction de l’huile sainte.

 

La monture est sa chair et la foi en son Incarnation. Il porte lui-même nos péchés en souffrant pour nous (Is 53). L’homme, en effet, est devenu semblable aux animaux (Ps 48), il nous a donc placés sur sa monture, afin que nous ne soyons pas semblables au cheval et au mulet (Ps 31, 9), et pour détruire l’infirmité de notre chair en se revêtant lui-même de notre corps. Il a fait de nous des membres de son corps.

 

L’hôtellerie où l’on prit soin de lui, c’est l’Église « hôpital de campagne » qui reçoit tous ceux qui viennent fatigués des voies du monde, et accablés sous le poids de leurs péchés. C’est là qu’après avoir déposé le fardeau de ses fautes, le voyageur harassé se repose et reprend de nouvelles forces au festin salutaire qui lui est préparé. Pour entrer dans l’hôtellerie, il faut avoir été baptisé en devenant membre de son corps mystique.

 

Le Samaritain ne pouvait demeurer et devait repartir. L’hôtelier est toutefois doté de deux derniers : les deux Testaments portant tous deux gravée l’image du roi éternel par le mérite desquels nos blessures sont guéries ou les deux préceptes de la charité (Dieu et le prochain) donnés aux Apôtres. Jésus reviendra le jour du Jugement où toute chair le verra revenir sur la terre. Il rendra alors ce qu’il doit aux bienheureux, puisqu’il a voulu être leur débiteur.

 

Ainsi, la dignité sacerdotale, la science de la loi sont inutiles si elles ne sont mises en pratique par les bonnes œuvres de miséricorde tant corporelles que spirituelles. Aussi le Sauveur ajoute-t-il : « Allez et faites de même ».

 

11e Carême (16/08 - effetah, le baptême) 0

Homélie du 11e dimanche après la Pentecôte (16 août 2020)

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Ephpheta — Ouvre-toi et le baptême

 

Les dimanches après la Pentecôte présentent deux thématiques principales. Tantôt, ils nous montrent deux images opposées (le bon et le mauvais arbre, les enfants du monde et les enfants de lumière, l’homme spirituel et l’homme charnel, l’humble publicain et l’orgueilleux pharisien). Tantôt, ils nous rappellent notre baptême et la conversion qu’il doit signifier. Le dimanche est une petite fête de Pâques, et le rappel de notre baptême se fait par le rite initial de l’« asperges me ». Tout dimanche est un renouvellement de la grâce du baptême mais celui-ci plus encore. L’Évangile d’aujourd’hui (Mc 7, 31-37) a une telle importance qu’il fut repris par le rituel du baptême. Il convient donc d’en approfondir la richesse.

 

 

I)              Jésus rejoint par l’Incarnation les hommes pécheurs

a.     Jésus (se) met à part

 

Jésus quitte le territoire de Tyr (v. 31), sur la côte libanaise (appelée à l’époque Syro-Phénicie) où il avait guéri une jeune fille païenne possédée mais dont la mère avait une grande foi (démontrée par sa métaphore des miettes de la table des enfants tombées pour les petits chiens). Il retourne dans un territoire des païens (Gentils) mais cette fois-ci à l’Est du Jourdain et de la Mer de Galilée (Golan, Sud-Ouest de la Syrie et Ouest de la Jordanie). Un sourd-muet lui est amené (v. 32). L’infirmité est liée au démon comme pour la possédée.

 

Jésus préfère se mettre à l’écart (v. 33) pour opérer son miracle pour plusieurs raisons. La première d’entre elles est l’humilité. Souvent notre Seigneur demandait le silence aux témoins de ses miracles. Il n’ignorait pourtant pas que leur légitime admiration ne tiendrait aucun compte de ses recommandations. Mais il voulait ainsi apprendre à ses disciples, appelés à faire des œuvres encore plus grandes (Jn 14, 12) qu’ils devaient se méfier de la vaine gloire ou de toute poussée d’orgueil. Pour s’en prémunir, il convient de faire recours aux paroles mêmes de la Sainte-Écriture pour nourrir une oraison jaculatoire : « Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre nom, donnez la gloire » (Ps 113 B, 1) ou « De même vous aussi, quand vous aurez exécuté tout ce qui vous a été ordonné, dites : ‘Nous sommes de simples serviteurs : nous n’avons fait que notre devoir’ » (Lc 17, 10).

 

La seconde raison est que la foule tumultueuse représente les passions et vaines pensées (Bède sur Marc 2) qui l’avaient rendu sourd pour le Ciel ; à quoi servirait-il en effet de le guérir, si, les causes de sa maladie n’étant pas éloignées, il devait retomber aussitôt ? D’une certaine manière, le baptême, qui nous rend saint en nous faisant appartenir à Dieu, nous met à part, à l’écart du monde voué à Satan et au péché (« le Seigneur a mis à part Son fidèle », Ps 4, 4 et Ga 1, 15). La sainteté fait entrer dans le Saint des Saints, derrière le rideau du Temple de Dieu alors que le profane est littéralement « pro fano » devant le temple (fanum), indigne d’y pénétrer. Il y a donc séparation pour consacrer.

 

b.     Jésus rouvre l’accès à Dieu qui était fermé depuis Adam

 

Le mode opératoire de Jésus peut surprendre et sûrement choquera les adeptes d’un hygiénisme exacerbé : Il « lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue » (v. 33). Certes, il aurait aussi bien pu guérir à distance d’une seule parole comme pour le serviteur du centurion (Mt 8, 8) mais Jésus voulait insister ici moins sur Sa puissance que sur la manière habituelle qu’Il a de nous guérir spirituellement de notre péché par les sacrements. Dans la logique de l’Incarnation du Fils de Dieu, le Verbe fait chair[1], Il joint un geste signifiant et efficace à la parole.

 

La nature humaine, à cause de la faute d’Adam, avait encouru la souffrance et l’infirmité des membres et des sens. Par sa venue, le Christ rendit manifeste en Lui-même la perfection de la nature humaine faite pour interagir avec Dieu dont elle est le vis-à-vis, seule créature voulue pour elle-même (CEC 356, citant Gaudium et Spes 24, 3). Il était après tout celui qui avait servi de modèle pour créer l’homme. L’infirme était sourd pour entendre Sa voix, muet pour implorer Dieu. Les deux routes qui pouvaient le conduire à la délivrance spirituelle étaient fermées pour lui. Transposons au cas de toute l’humanité. Avant le baptême, l’homme est pour ainsi dire sourd-muet. Il ne peut parler à Dieu dans la prière parce qu’il n’a pas la foi, qui comme l’affirme St. Paul, vient de l’ouïe : fides ex auditu (Rm 10, 17 : « Or la foi naît de ce que l’on entend ; et ce que l’on entend, c’est la parole du Christ »). Ainsi donc, pour le royaume de Dieu, le païen est sourd-muet.

 

Jésus regarde vers le Ciel (v. 34) : les réponses et les remèdes de toutes les infirmités doivent être demandés au Ciel. Le gémissement est une allusion à l’Esprit-Saint car les secours divins viennent de l’Esprit-Saint qui nous enseignent aussi comment prier : « Bien plus, l’Esprit Saint vient au secours de notre faiblesse, car nous ne savons pas prier comme il faut. L’Esprit lui-même intercède pour nous par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26). Mais ce gémissement peut exprimer encore à quel point Jésus prend en pitié cette humanité tombée si bas par la ruse du démon (St. Jean Chrysostome). Comme homme Il lève les yeux au ciel et adresse dans un gémissement une prière à Dieu, mais aussitôt après, empli de force, dans sa majesté divine Il opère d’un seul mot une guérison comme le Verbe lors de la Création (Bède).

 

 

II)           Une figure du baptême

a.     Exorcisme et ouverture des sens pour communiquer avec Dieu

 

« Ephphata » (v. 34) en araméen signifie « ouvre-toi ». Aussitôt, les oreilles s’ouvrirent pour entendre et la langue fut déliée pour parler correctement. C’est vraiment à cette parole et à ce geste qu’on voit l’allusion la plus manifeste au baptême. Car c’est par le baptême que l’homme reçoit l’ouïe spirituelle et la parole véritable. Devenu enfant de Dieu, il reçoit la vie de la grâce sanctifiante. Le Saint-Esprit demeure en lui, servant d’intermédiaire entre Dieu et son âme. Le Saint-Esprit est pour ainsi dire la langue qui peut parler à Dieu, l’oreille qui entend la voix de Dieu.

 

Avant de plonger dans le bain sacré le néophyte, des rites d’exorcisme interviennent dans le baptême traditionnel, bien plus nombreux et puissants que dans la version moderne qui cherche souvent à mettre de côté Satan[2]. En effet, le prêtre qui baptise dispose alors de grands pouvoirs, alors qu’il n’est sinon pas habilité normalement au ministère d’exorciste qui réserve la pratique des grands exorcismes au prêtre délégué par l’évêque, qui alors peut pratiquer ces exorcismes imprécatifs (s’adressant directement par imprécation, ordonnant au démon : « Sors de ce corps ! ») au lieu des simples exorcismes mineurs déprécatifs (Dieu, délivrez-nous de l’emprise du démon).

 

Le prêtre dépose aussi sur sa langue le sel de la Sagesse (= sapientia vient de sapida scientia : sagesse savoreuse) puis il répète les gestes et la parole du Christ sur le sourd-muet : il mouille avec un peu de la salive les oreilles de l’enfant en disant en latin : « Ephpheta, c’est-à-dire : ouvre-toi … ». Il touche aussi le nez en disant : « …à la bonne odeur du Christ. Quant à toi, démon, prends la fuite, car le jugement de Dieu approche ». On voit bien le lien avec l’exorcisme tel que pratiqué dans les versets bibliques précédant immédiatement notre passage. Voici ce qu’il veut exprimer par-là : le baptême ouvre l’ouïe spirituelle mais il doit aussi répandre dans le baptisé le parfum des vertus.

 

Ce que le baptême a commencé, la Sainte Eucharistie doit le continuer et le compléter. Vous venez aujourd’hui à la messe comme de pauvres sourds-muets. Les bruits du monde vous empêchent d’entendre ce que Dieu vous dit. Vous vous tenez devant Dieu comme un enfant bégayant et vous ne trouvez pas une parole convenable. La grâce de la messe d’aujourd’hui doit vous restituer l’ouïe spirituelle, délier votre langue et vous rendre de plus en plus aptes à faire partie, un jour, du chœur des anges pour chanter la louange de Dieu. Ainsi donc le baptême doit être continué par la messe d’aujourd’hui (Dom Pius Parsch).

 

b.     La diffusion de l’œuvre de recréation

 

Le commandement du Seigneur n’est pas respecté car en effet, si l’humilité précède toujours la gloire, « une ville située sur une montagne ne peut être cachée » (Mt 5, 14) : les œuvres bonnes sont aussi faites pour glorifier Dieu. D’ailleurs, la métaphore de Jésus se réfère aussi à la Décapole juste à l’Est du lac de Tibériade (Antioche Hippos ou Sussita en hébreu).

 

La langue guérie doit confesser Dieu par le Credo et louer le Seigneur par les hymnes, les cantiques et les psaumes (Col 3, 16). Ni les menaces ni les coups ne peuvent la retenir comme en témoignèrent Pierre et Jean devant le Sanhédrin : « Quant à nous, il nous est impossible de nous taire sur ce que nous avons vu et entendu » (Ac 4, 20).

 

La conclusion : « Il a bien fait toutes choses : il fait entendre les sourds et parler les muets » (v. 37) est explicitement une annonce messianique dans la bouche de Jésus : « Jésus leur répondit : ‘Allez annoncer à Jean ce que vous entendez et voyez : Les aveugles retrouvent la vue, et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, et les sourds entendent, les morts ressuscitent, et les pauvres reçoivent la Bonne Nouvelle’ » (Mt 11, 5). Elle signifie qu’à part celui de Jésus, « aucun autre nom n’est donné aux hommes, qui puisse nous sauve » (Ac 4, 12).

 

 

 

 

[1] « L'humanité du Christ n'est pas pour la divinité un instrument inanimé qui serait mû sans se mouvoir lui-même. C'est un instrument animé par une âme rationnelle, qui se meut en même temps qu'il est mû » (ST III, 7, 1, ad 3) et : « Ainsi donc la nature humaine chez le Christ fut l'instrument de la divinité en ce qu'elle était mue par sa propre volonté » (ST III, 8,1, ad 2).

[2] L’arbitraire d’un ministre du baptême peut choisir une version laissant vraiment dans l’anonymat le prince des ténèbres au moment de la renonciation : au lieu de « Renoncez-vous à Satan ? »  et « Renoncez-vous à toutes ses œuvres ? », on trouve alors : « Pour vivre dans la liberté des enfants de Dieu, rejetez-vous le péché ? » et « Pour échapper à l'emprise du péché, rejetez-vous ce qui conduit au mal ? ». Ou de la litote en liturgie « rénovée » !

Assomption (15 août 2020 - privilèges d'une mort partic.) 0

Homélie de l’Assomption (15 août 2020)

 

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L’Assomption de la Vierge Marie – privilèges d’une mort particulière

 

 

Nous célébrons aujourd’hui la véritable fête nationale de la France[1]. En effet, depuis le 10 février 1638, le roi Louis XIII consacra la France à Marie pour remercier la Mère de Dieu de lui donner un héritier. Sa femme Anne d’Autriche était enfin enceinte du troisième mois après 23 ans de mariage mais seulement 19 ans de consommation. Le petit Louis-Dieudonné, futur Louis XIV, naquit le 5 septembre 1638, 9 mois jour pour jour après la fin des neuvaines (du 8 novembre au 5 décembre 1637) célébrées en trois lieux à la demande de la Vierge elle-même à l’Augustin déchaussé Frère Fiacre. Cette fête reste chère au cœur des Français et fait du mois d’août un mois marial, comme mai ou octobre, surtout avec la neuvaine un peu prolongée entre la fête de Sainte-Marie-des-Neiges (5 août) et l’Assomption (15 août).

 

 

1.1.1.    Dormition versus Assomption ?

1.1.1.1.        Marie est emmenée directement dans la gloire du Ciel

 

L’Assomption signifie que la Vierge Marie, mère de Dieu, fut assumée ou prise par Dieu à ses côtés (ad-sumere en latin), donc élevée au Ciel corps et âme. Cela équivaut à l’Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ. L’allemand utilise indifféremment le mot Himmelfahrt, voyage au Ciel, auquel on ajoute Christi ou Mariæ pour spécifier duquel on parle. Ce rapprochement, par ses points communs et ses différences, éclaire l’Assomption de Marie.

 

Dans les deux cas, une personne monte au Ciel. Le dogme affirme que : « l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Le Ciel étant la demeure du Très-Haut, elle jouit de la gloire éternelle, de la vision béatifique. La plus parfaite des créatures contemple dans son corps et dans son âme Dieu, son Créateur, face à face et vit pleinement de l’amour qu’est Dieu Trinité.

 

1.1.1.2.        La Vierge Marie est-elle morte ?

 

À Malte, la servante de Dieu Karmni Grima (1838 – 1922), eut, le 22 juin 1883, un appel en rentrant des champs. Elle se rendit dans la chapelle de Ta’Pinu, sur l’île de Gozo, devenue depuis sanctuaire national maltais, comme cela lui était demandé. Elle n’avait plus pu le faire à cause d’une maladie pendant une année entière. Devant un tableau ancien de l’Assomption, elle reçut cette parole : « Récite 3 Ave Maria en l’honneur des 3 jours où je suis restée à la tombe ». Cette révélation privée n’oblige pas à l’adhésion de la foi mais affirme l’opinion théologique commune en Occident sur la fin de vie de la Mère de Dieu. Si la mort est, pour une personne normale, la séparation du corps et de l’âme, dans son cas, son corps ne connut pas la corruption du tombeau, la décomposition habituelle.

 

‘Assomption’ pourrait laisser penser que la Vierge ne serait pas morte. Les saintes Écritures n’utilisent pas ce mot[2], mais ‘translation’ pour le patriarche Hénoch (père de Mathusalem, arrière-grand-père de Noé) en He 11, 5 : « Par la foi, Hénoch fut enlevé [metetéthè = translatus], en sorte qu’il ne vit pas la mort, et on ne le trouva plus, parce que Dieu l’avait enlevé. Avant son enlèvement, en effet, il lui est rendu témoignage qu’il avait plu à Dieu ». De même, le prophète Élie fut enlevé au Ciel : « Or, comme ils marchaient en conversant, voici qu’un char de feu et des chevaux de feu se mirent entre eux deux [Élisée et Elie], et Élie monta au ciel [anelèmphthè = ascendit] dans le tourbillon » (2 R 2, 11). Dans ces deux exemples vétérotestamentaires, la personne ne connait pas la mort mais est admise au Ciel de son vivant.

 

La tradition orthodoxe de la Dormition laisse entendre la même chose ou plutôt une mort paisible. L’iconographie est trompeuse puisqu’on représente souvent le Christ psychopompe : il tient en ses mains l’âme de la Vierge Marie représentée comme un petit enfant emmailloté. Pourtant, les Orthodoxes admettent eux aussi qu’elle fut bien admise au Ciel corps et âme et non pas que dans son âme comme pour les saints du Paradis attendant la Résurrection finale pour reprendre leur corps glorifié.

 

 

1.1.2.    Le cas particulier de la mort de la Vierge

1.1.2.1.        Rappels sur la mort

 

L’Abbé Belmont s’interroge : la Vierge Marie est-elle morte, ou fut-elle glorifiée directement ? La définition dogmatique de la bulle Munificentissimus Deus du 1er novembre 1950 par Pie XII, laisse la question ouverte : « le cours de sa vie terrestre ayant été achevé » (expleto terrestris vitae cursu). La mort est à la fois un fait naturel et un châtiment. Elle est un fait naturel parce que nous sommes composés de deux principes substantiels – le corps et l’âme – et que tout composé tend naturellement à la séparation. Elle est un châtiment puisque, par un don préternaturel lié à la grâce sanctifiante, Adam et Ève étaient immortels.

 

Dieu nous créa êtres sensibles et recourut au corps pour fournir à l’âme intellectuelle son moyen d’accès, par le sens, aux choses particulières à partir desquelles nous remontons aux universels. Mais tout corps, combinaison moyenne d’éléments, est corruptible par nécessité de la matière qui le compose. La mort est cette séparation de la forme et de la matière. Dieu avait choisi cette matière proportionnée à la forme mais pas la corruption qui en découle nécessairement. « Par exemple, pour obtenir une forme de scie, l’ouvrier choisit du fer, c’est-à-dire une matière qui puisse couper des corps durs ; mais, que les dents de la scie puissent s’émousser et se couvrir de rouille cela tient aux conditions nécessaires de cette matière » (I, 76, 5, ad 1). Dieu avait donc accordé à Adam et Ève pour y remédier le privilège de l’immortalité par don gratuit ou grâce (II-II, 164, 1, ad 1), don préternaturel.

 

Depuis le péché originel, la mort a raison de châtiment : son inconnu, ses douleurs et ses angoisses l’ont rendue bien plus pénible qu’elle ne l’aurait naturellement été. Étant totalement exempte du péché originel et de tout péché personnel, la sainte Vierge Marie n’était pas soumise à la mort comme châtiment, mais comme fait de nature.

 

1.1.2.2.        La Vierge serait morte mais d’une mort par en-haut ?

 

Jésus-Christ est mort pour notre salut d’une vraie mort humaine, séparation de l’âme et du corps. Mais cette mort n’eut pas l’effet de la mort commune, qui est de dissoudre la personnalité. En effet, sa personne est divine et éternelle, c’est la seconde personne de la sainte Trinité. Or, la personne est une substance individuelle complète de nature rationnelle. Mais l’âme séparée du corps n’est pas une substance complète. Si elle est bien sûr distincte de toutes les autres, elle n’est plus une personne à proprement parler mais une âme séparée.

 

Si la Vierge Marie est morte de la mort commune, son corps et son âme furent séparés comme l’âme du Christ partie chercher les patriarches dans les limbes le samedi saint. Mais l’Abbé Belmont n’imagine pas que la personnalité de la Mère de Dieu aurait cessé d’être, même un bref instant. S’inspirant de l’hypothèse du R.P. Guérard des Lauriers, il distingue deux morts bien différentes dans l’ordre spirituel : une mort par en bas (le péché) et une mort par en haut (le renoncement) et transpose dans l’ordre physique : la mort par en bas (la mort commune) et la mort par en haut (celle réservée à la sainte Vierge Marie, sans séparation corps/âme, donc une mort par analogie seulement) ?

 

 

1.1.3.    Une élévation au Ciel corps et âme, anticipation pour les croyants

1.1.3.1.        La béatitude incomplète des seules âmes séparées

 

Quoi qu’il en soit, la Vierge Marie est, sinon ressuscitée comme son Fils, du moins assumée au Ciel corps et âme. Son privilège est qu’elle déroge à la règle générale qui vaut même pour les saints. À notre mort, notre corps mortel est séparé de notre âme, immortelle et elle est jugée, destinée soit au Ciel, soit à l’enfer. Les saints du Paradis n’y sont pour l’instant qu’avec leur âme. Leur corps sera de nouveau uni à leur âme à la fin des temps, au Jugement Dernier, général, après le retour glorieux du Christ. Ce sont des « âmes séparées » aspirant à la résurrection des corps (I-II, 4, 5).

 

Il leur manque cette perfection que confère un corps glorifié. Pas une perfection constituant l’essence de la béatitude mais comme « ce qui ressortit à son être le meilleur » comme la beauté corporelle ou la promptitude d’esprit. L’âme humaine est faite pour informer un corps, contrairement aux anges. La pleine jouissance de la vision béatifique n’est pas empêchée par manière de contrariété, comme le froid empêche l’action de la chaleur mais par manière « d’un certain manque, en ce sens que la chose empêchée n’aura pas tout ce qui est requis à sa pleine et entière perfection (…). Aussi dit-on que la séparation de l’âme d’avec son corps la retarde, en l’empêchant de tendre de tout son élan vers la vision de l’essence divine. En effet, l’âme désire jouir de Dieu de telle manière que sa jouissance dérive par une sorte de rejaillissement vers le corps lui-même, selon qu’il en est capable. C’est pourquoi, tant qu’elle jouit de Dieu sans son corps, son appétit se repose en Dieu de telle sorte qu’elle désire toujours voir son corps parvenir lui aussi à la participation de ce bien » (I-II, 4, 5, ad 4). Le désir de l’âme n’est en repos que du côté de « l’objet » désiré (Dieu) mais pas du côté subjectif « car elle ne possède pas son bien de toutes les manières dont elle voudrait le posséder. C’est pourquoi, à la reprise de son corps, sa béatitude augmente, non pas en intensité, mais en extension » (I-II, 4, 5, ad 5).

 

1.1.3.2.        La Vierge Marie est bienheureuse dans l’intégrité de sa personne

 

Jusqu’à présent, en laissant de côté les cas plus flous de l’Ancien Testament, seul le Christ dans Sa nature humaine, par l’Ascension, avait vu après sa mort son corps entrer déjà dans la gloire. Mais lui, finalement, retournait d’où il était venu mais en ayant entretemps assumé un corps passé par la mort et la Résurrection. Comme lui, Marie, a connu la mort mais pas la « corruption du tombeau ». Son corps fut élevé au Ciel, à comprendre de manière uniquement passive (au contraire de Jésus en Jn 20, 17).

 

La Vierge entra dès maintenant corps et âme, dans l’unité de sa personne humaine, dans la gloire de Dieu. Mais elle, à la différence de son Fils, est simple créature. Elle jouit donc la première de ce qui nous attend tous, anticipant notre état futur parce que toute sa personne fut vraiment donnée à Dieu. L’Assomption nous fait contempler la vie qui nous attend car notre corps est vraiment le Temple de l’Esprit Saint, lieu de l’adoration du vrai Dieu (1 Co 6, 19) et destiné à jouir de la présence de Dieu, pourvu que nous nous donnions à lui corps et âme, par abandon d’amour.

 

 

 

[1] Le 14 juillet n’a été adopté comme jour de fête nationale qu’en 1880 par la IIIe République et n’a donc qu’un peu plus d’un siècle d’existence. Elle se réfère tant à 1789 (journée sanglante pour les braves défenseurs de la Bastille, cette horrible prison de l’arbitraire royal où n’étaient emprisonnés que 7 prisonniers : 4 en préventive pour escroquerie aux lettres de change, un débauché, 2 fous) qu’à 1790, fête plus consensuelle de la Fédération. Dès 1806, Napoléon, né un 15 août 1769, restaura la date du 15 août comme fête nationale (saint Napoléon).

[2] Le Seigneur fut emporté au Ciel (anephéreto = ferebatur, Lc 24, 51) et s’éleva (epèrthè = elevatus est, Ac 1, 9). « Hénok marcha avec Dieu, puis il disparut, car Dieu l’enleva » [metethèken = tulit] (Gn 5, 23).