10e Pentecôte (9 août 2020 - lect. thom.)

Homélie du 10e dimanche après la Pentecôte (9 août 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile (Lc 18, 9-14)

 

Notre Seigneur enseigna le zèle pour la prière par la parabole de la veuve et du juge (Lc 18, 1-8). Ici, il nous apprend, par le pharisien et le publicain, les conditions de nos prières pour qu’elles ne soient pas stériles, car le pharisien fut condamné pour avoir mal prié. Jésus condamne l’orgueil. La foi ne peut être donnée aux orgueilleux, mais est le partage des humbles : « Il dit encore cette parabole pour quelques-uns qui avaient en eux-mêmes la conviction d’être justes et qui méprisaient les autres ».

 

 

I)              L’orgueil du pharisien

a.     Un travers tellement humain, trop humain (Nietzsche)

 

L’orgueil, parmi toutes les passions, tourmente le plus le coeur des hommes. L’orgueil méprise Dieu, car toutes les fois qu’on s’attribue à soi-même le bien qu’on fait, et non à Dieu, on nie Dieu. Toujours nous devrions alors nous répéter : « non pas à nous, Seigneur, mais à ton nom, donne la gloire » (Ps 113b). Son maintien trahit déjà une âme superbe et son attitude un orgueil excessif. On devrait s’en souvenir quand on voit ce qui demeure de la génuflexion dans la messe de Vatican II.

 

Il « priait en lui-même » indique l’oraison mentale mais semble aussi montrer qu’elle tourne autour de lui-même. Rendre grâces à Dieu n’est évidemment pas répréhensible mais sembler ne plus rien désirer pour soi-même, oui. L’orgueilleux se croit parfait, avoir tout en abondance et n’avoir plus besoin de dire : « pardonnez-nous nos offenses ». À l’époque des self-made men du business, il est bon de ne pas tomber dans son équivalent spirituel. Le pélagianisme est l’hérésie consistant à croire qu’on parviendrait à se sauver par ses propres efforts alors que la grâce est toujours première, même si elle faut y acquiescer. Dire : « C’est Dieu qui m’a fait homme, c’est moi-même qui me fais juste » est encore pire que ce pharisien qui pourtant mettait tous les hommes dans le même panier tout en se mettant à part.

 

b.     Fausse vertus

 

Le pharisien énumère les défauts dont il est exempt, puis les vertus qu’il croyait avoir, ne se considérant pas comme mendiant de la rédemption divine mais créditeur envers Dieu. Pour S. Grégoire, l’orgueil se manifeste sous quatre formes. Soit nous nous imaginons que le bien qui est en nous vient de nous-mêmes. Soit nous confessons l’avoir reçu de Dieu mais ce don serait dû à nos mérites personnels. Soit nous nous vantons de vertus que nous n’avons pas. Soit nous nous arrogeons une exclusive pour le bien que nous pouvons faire tout en méprisant celui des autres comme ce pharisien.

 

L’orgueilleux ne diffère de l’insulteur que par l’extérieur. Celui-ci abaisse les autres par ses outrages, celui-là s’élève au-dessus par sa présomption. Il outrage son prochain et par là-même, nuit aux autres comme à lui-même. Il rend plus mauvais celui qui l’écoute : s’il est pécheur, il est joyeux d’avoir trouvé un complice ; s’il est juste, les fautes des autres le portent à l’orgueil. Il nuit à l’Église, car les témoins de ces outrages généralisent en condamnant le christianisme, le faisant blasphémer alors que les bonnes œuvres le font glorifier. Il se fait de l’outragé un ennemi et encoure le châtiment pour ses paroles outrageantes et coupables.

 

Parmi les actes bons qu’il met en avant. Les pharisiens jeûnaient le second et le cinquième jour (lundi et jeudi) et montre qu’il est maître de soi. Il distribue aussi ses biens par la dîme due à Dieu. Mais au lieu de prier, il se loue lui-même et insulte en son cœur son prochain. Certains pères y voyaient le travers des Juifs se croyant meilleurs que les goyim.

 

 

II)           L’humilité du publicain

a.     L’humilité attire la miséricorde de Dieu

 

Le publicain, quant à lui, n’osait lever les yeux au ciel, exprimant le repentir de son âme qui s’était attardée sur les choses de la Terre. En battant sa coulpe par le geste de frapper sa poitrine, il meurtrissait son coeur pour le punir de ses mauvaises pensées et le réveiller de son sommeil. Comme David, il recourait à la seule miséricorde de Dieu : « Pitié pour moi, mon Dieu, dans ton amour, selon ta grande miséricorde, efface mon péché. Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense. Oui, je connais mon péché, ma faute est toujours devant moi. Contre toi, et toi seul, j'ai péché, ce qui est mal à tes yeux, je l'ai fait. (…). Moi, je suis né dans la faute, j'étais pécheur dès le sein de ma mère (…). Si j'offre un sacrifice, tu n'en veux pas, tu n'acceptes pas d'holocauste. Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est un esprit brisé ; tu ne repousses pas, ô mon Dieu, un coeur brisé et broyé » (Ps 50).

 

Dieu pardonne au publicain car le Très-haut abaisse ses regards sur les humbles qui l’attirent. La conscience du publicain l’accablait, l’espérance le relevait, il frappait sa poitrine, il se punissait lui-même ; aussi le Seigneur lui pardonnait-il les péchés qu’il confessait si humblement. Alors que, tel le démon, l’orgueilleux jugeait son frère au for interne, relevant exclusivement de la compétence divine. « Car il est rejeté, l’accusateur de nos frères, lui qui les accusait, jour et nuit, devant notre Dieu » (Ap 12, 10). « Dire du mal de son frère ou juger son frère, c’est dire du mal de la Loi et juger la Loi. Or, si tu juges la Loi, tu ne la pratiques pas, mais tu en es le juge. Un seul est à la fois législateur et juge, celui qui a le pouvoir de sauver et de perdre. Pour qui te prends-tu donc, toi qui juges ton prochain ? » (Jc 4, 11-12). Certes, nous ne parlons pas là de péchés publics mais du for interne car il faut dénoncer le mal.

 

b.     Une course gagnée par la tortue plus chargée

 

Pour S. Jean Chrysostome, la parabole évoque deux chars dans une arène. L’un porte la justice unie à l’orgueil, l’autre le péché avec l’humilité. Le char du péché dépasse celui de la justice, non par ses propres forces, mais par l’humilité qui lui est unie, tandis que le char de la justice reste en arrière, retardé non par la faiblesse de la justice, mais par le poids de l’orgueil. Qui aurait fait beaucoup d’actions vertueuses mais en tirerait présomption, perdrait tout le fruit de sa prière. Au contraire, une conscience chargée d’une multitude de fautes mais s’estimant la dernière de tous peut se présenter devant Dieu avec une grande confiance. Or, si l’humilité jointe au péché marche si rapidement qu’elle dépasse la justice unie à l’orgueil, quelle ne sera pas la rapidité de sa course, si vous l’unissez à la justice ? Elle se présentera avec confiance devant le tribunal de Dieu au milieu de l’assemblée des anges.

 

Théophylacte établit un intéressant parallèle car on pourrait s’étonner que ce peu de paroles dites à sa louange eussent suffi pour faire condamner le pharisien, tandis que Job qui fit plusieurs discours pour se justifier, fut récompensé de Dieu. C’est que le pharisien, en se vantant de ses bonnes œuvres, accusait les autres sans motif aucun, tandis que Job accusé par ses amis, et pressé par la souffrance fut forcé de faire l’énumération de ses vertus dans l’intérêt de la gloire de Dieu, et afin que les hommes ne fussent pas découragés.