12e Pentecôte (23/08 - lect. thom. Bon Samaritain)

Homélie du 12e dimanche après la Pentecôte (23 août 2020)

 

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Lecture thomiste de l’évangile du Bon Samaritain (Lc 18, 23-37)

 

 

I)              Heureux ceux qui voient et entendent Jésus, Fils de Dieu

a.     Le Fils de Dieu entraperçu par certains de l’Ancienne Alliance

 

Le Fils est venu révéler qui était le Père aux disciples, ce qui leur vaut cette béatitude de le voir avec les yeux de la foi, le reconnaissant comme le Fils incarné du Père éternel venu pour nous sauver par amour pour nous. D’autres comme les pharisiens ne voulaient pas le voir. C’est déjà une béatitude car c’est une jouissance de l’âme anticipant le Ciel car possédant déjà cette vie divine qui veut nous rendre semblable à lui par la sainteté et la justice. Cela fut entraperçu (cf. He 11, 13 ; 1 Co 13, 2) seulement par certains anciens, un petit nombre des justes d’Israël, des prophètes et rois, comme d’Abraham dont il est dit qu’il a vu le jour du Christ et qu’il s’en est réjoui. Personne ne peut avoir le désir de ce qu’il ne conçoit pas dans son esprit : ils ont donc connu le Fils de Dieu.

 

Une fois encore, Jésus fut tenté par les pharisiens et scribes qui l’appellent maître mais refusent de suivre sa doctrine. On l’interroge sur l’un des thèmes préférés du Seigneur, sur la vie éternelle. Mais Jésus, qui n’ignorait bien sûr pas son dessein perfide, ne lui répondit qu’en citant la loi de Moïse (cf. Dt 6, 5 ; Lv 19, 18, réfutant au passage l’hérésie des partisans de Valentin, de Basilide, de Marcion qui rejetaient l’Ancien Testament). Ses ennemis ignoraient le sens profond de la loi qu’ils prétendaient enseigner.

 

b.     Jésus est venu accomplir la loi

 

L’amour de Dieu doit être sans partage normalement. L’âme humaine est composée de trois parties : la végétative comme les plantes (pour l’accroissement), la sensible comme les animaux (pour connaître le réel) et la rationnelle (pour le comprendre et dominer et interagir). Cette dernière nous distingue et élève au-dessus des autres créatures matérielles, nous rapprochant des anges, purs esprits. « De tout votre coeur » fait allusion au premier niveau, « de toute votre âme » au sensible et « de tout votre esprit » à la partie rationnelle spécifiquement humaine (S. Grégoire de Nysse). Tout ce qui s’attache dans notre âme aux choses de la terre est volé à Dieu si la créature n’est pas aimée en Dieu et pour lui et donc il faut y mettre toute notre ardeur (« et de toutes vos forces »). Cela s’oppose à la triple inclination du monde vers la cupidité, la gloire et la volupté, trois tentations auxquelles Jésus-Christ fut lui-même soumis.

 

L’amour ne s’apprend pas. Dieu a déposé dans notre nature de quoi aimer car nous aimons naturellement tout ce qui est bon ; nous aimons aussi nos parents, nos proches, et nous accordons spontanément toute notre affection à ceux qui nous font du bien. Dieu est le bien suprême et il cultive vers la perfection ce qui serait naturel si ce n’était vicié par le péché. Dieu nous a comblés de bienfaits et mérite donc d’être aimé en premier. Mais comme nous sommes créés êtres sociaux, nous devons aimer les prochains. Le modèle de l’amour du prochain doit être la mesure divine.

 

Le docteur de la loi agit comme le pharisien du 10e dimanche avec le publicain : « Mais cet homme, voulant faire paraître qu’il était juste, dit à Jésus : ‘Et qui est mon prochain ?’ ». Il s’estimait juste et donc meilleur que les autres, sans vis à vis qui lui fût comparable, idoine. Il s’imaginait que personne ne pût lui être comparé sous le rapport de la justice. Il n’avait aucun amour pour le prochain, puisqu’il ne croyait pas qu’il pût avoir un prochain. Il n’avait par conséquent aucun amour pour Dieu, car puisqu’il n’aimait pas son frère qu’il voyait, il ne pouvait pas aimer Dieu qu’il ne voyait pas (1 Jn 4, 20).

 

 

II)           La parabole du bon Samaritain

a.     Symbolique de l’homme à demi-mort par le péché

 

Le prochain est en théorie tout homme même si l’ordre de la charité prescrit d’abord ceux avec qui nous vivons (parents par cercles concentriques de plus en plus éloignés, amis, collègues). Tous ceux qui ont avec vous une même nature sont votre prochain. Devenez donc aussi leur prochain, non pas proche par le lieu, mais proche par l’affection et les soins que leur état réclame. L’humanité irait à sa perte, à son tombeau sans l’amour du prochain qui est le signe effectif de l’amour de Dieu.

 

Cet homme représente Adam et tout le genre humain qui quitta la Jérusalem céleste, cité de paix (à env. 750 m d’altitude), dont l’homme a perdu la félicité par son péché. Jéricho est situé sous le niveau de la mer (à env. – 240 m), symboliquement enterrée et près de la mer morte bien nommée. Peut-être manquait-il de prudence en ne se préparant pas à affronter les dangers de la route. Symboliquement, il fut saisi par les mauvais anges et quitta la voie des commandements de Dieu. L’homme fut dépouillé par la ruse du démon des vêtements de l’innocence et de l’immortalité (la grâce et les dons préternaturels). Les mauvais anges l’ont couvert de blessures, en affaiblissant en lui la force du libre arbitre (l’action vitale pour S. Augustin) qui nous fait ajouter de nombreux péchés personnels à celui que nous contractons : demi-morts car vivants physiquement et capables de connaître Dieu mais morts spirituellement par le péché. L’homme gisait là, étendu, incapable de se relever par ses propres forces, aussi appelait-il le médecin, c’est-à-dire Dieu, pour le guérir.

 

b.     Insuffisance de la loi pour sauver

 

Le premier qui passa était un prêtre, comme Aaron puis un lévite comme Moïse, qui par le sacrifice juif et la loi ne pouvaient sauver l’homme (S. Jean Chrysostome et S. Augustin). Le genre humain ne put être guéri à aucune de ces deux époques de la loi et des prophètes car si la loi donne bien la connaissance du péché, elle ne le détruit pas. (Rm 3, 20; 8, 3.). « Il passa » car la loi vint et ne dura que jusqu’au temps que Dieu lui avait marqué.

 

La victime était pourtant israélite, comme les passants mais d’aucun secours pour leur propre peuple au cœur endurci (Mt 19, 8). Finalement, le Samaritain, étranger par la race (si méprisé car au sang mêlé descendant d’envahisseurs païens mal convertis au contraire des Judéens), se fit proche par la compassion. Jésus voulut être représenté dans ce Samaritain qui signifie gardien. Or, c’est de lui qu’il est dit : « Non, il ne dort pas, ne sommeille pas, le gardien d'Israël » (Ps 120) et il fut accusé par les Juifs : « N’avons-nous pas raison de dire que tu es un Samaritain et que tu as un démon ? » (Jn 8, 48). Il nia uniquement le second point mais accepta d’être vu comme le gardien des infirmes, lui le médecin venu pour les malportants et non pour ceux qui se croient en bonne santé. On pourrait transposer ce propos de Knock (Jules Renard) : « tout homme bien portant est un malade qui s’ignore ». « Tout homme se croyant juste est un pécheur qui ignore avoir un besoin vital d’être sauvé ».

 

c.     Jésus est le bon Samaritain : la descente de l’Incarnation

 

Ce Samaritain descendait lui aussi mais par l’Incarnation, non par le péché. Car quel est celui qui est descendu du ciel, si ce n’est celui qui est monté au ciel, le Fils de l’homme qui est dans le ciel ? (Jn 3, 13). C’est en prenant une nature humaine qu’il se fit proche de nous, revêtu de la ressemblance de la chair de péché (Rm 8, 3) et par sa compassion.

 

Pourtant, quelle distance plus grande pourrait-on imaginer qui séparât Dieu de l’homme ? Il possédait deux biens, la justice et l’immortalité, et nous avions, au contraire, deux maux, l’injustice et la mortalité. Or, s’il eût pris les deux maux qui étaient notre partage, il fût devenu semblable à nous, et il aurait eu besoin comme nous d’un libérateur. Et comme il ne voulait pas se rendre entièrement notre égal, mais s’approcher seulement de nous, il ne s’est point fait pécheur à notre exemple, mais il s’est fait mortel ; il a pris sur lui le châtiment sans prendre la faute, et il a ainsi détruit la faute et le châtiment (S. Augustin).

 

Le Samaritain bande les plaies : il réprime les péchés. L’huile représente la douce consolation de l’espérance donnée par la miséricorde divine, qui nous obtient le bienfait de la réconciliation ; le vin, l’exhortation à une vie fervente dans l’Esprit-Saint. Ou bien les sacrements avec ces deux matières (baptême, confirmation, ordination et extrême-onction ; Eucharistie) nous guérissent et nous élèvent vers Dieu. Il a versé le vin, c’est-à-dire le sang de sa passion, et l’huile, c’est-à-dire l’onction sainte, dans le dessein que le pardon de nos fautes nous fût donné par son sang, et la sanctification de notre âme par l’onction de l’huile sainte.

 

La monture est sa chair et la foi en son Incarnation. Il porte lui-même nos péchés en souffrant pour nous (Is 53). L’homme, en effet, est devenu semblable aux animaux (Ps 48), il nous a donc placés sur sa monture, afin que nous ne soyons pas semblables au cheval et au mulet (Ps 31, 9), et pour détruire l’infirmité de notre chair en se revêtant lui-même de notre corps. Il a fait de nous des membres de son corps.

 

L’hôtellerie où l’on prit soin de lui, c’est l’Église « hôpital de campagne » qui reçoit tous ceux qui viennent fatigués des voies du monde, et accablés sous le poids de leurs péchés. C’est là qu’après avoir déposé le fardeau de ses fautes, le voyageur harassé se repose et reprend de nouvelles forces au festin salutaire qui lui est préparé. Pour entrer dans l’hôtellerie, il faut avoir été baptisé en devenant membre de son corps mystique.

 

Le Samaritain ne pouvait demeurer et devait repartir. L’hôtelier est toutefois doté de deux derniers : les deux Testaments portant tous deux gravée l’image du roi éternel par le mérite desquels nos blessures sont guéries ou les deux préceptes de la charité (Dieu et le prochain) donnés aux Apôtres. Jésus reviendra le jour du Jugement où toute chair le verra revenir sur la terre. Il rendra alors ce qu’il doit aux bienheureux, puisqu’il a voulu être leur débiteur.

 

Ainsi, la dignité sacerdotale, la science de la loi sont inutiles si elles ne sont mises en pratique par les bonnes œuvres de miséricorde tant corporelles que spirituelles. Aussi le Sauveur ajoute-t-il : « Allez et faites de même ».