Assomption (15 août 2020 - privilèges d'une mort partic.)

Homélie de l’Assomption (15 août 2020)

 

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L’Assomption de la Vierge Marie – privilèges d’une mort particulière

 

 

Nous célébrons aujourd’hui la véritable fête nationale de la France[1]. En effet, depuis le 10 février 1638, le roi Louis XIII consacra la France à Marie pour remercier la Mère de Dieu de lui donner un héritier. Sa femme Anne d’Autriche était enfin enceinte du troisième mois après 23 ans de mariage mais seulement 19 ans de consommation. Le petit Louis-Dieudonné, futur Louis XIV, naquit le 5 septembre 1638, 9 mois jour pour jour après la fin des neuvaines (du 8 novembre au 5 décembre 1637) célébrées en trois lieux à la demande de la Vierge elle-même à l’Augustin déchaussé Frère Fiacre. Cette fête reste chère au cœur des Français et fait du mois d’août un mois marial, comme mai ou octobre, surtout avec la neuvaine un peu prolongée entre la fête de Sainte-Marie-des-Neiges (5 août) et l’Assomption (15 août).

 

 

1.1.1.    Dormition versus Assomption ?

1.1.1.1.        Marie est emmenée directement dans la gloire du Ciel

 

L’Assomption signifie que la Vierge Marie, mère de Dieu, fut assumée ou prise par Dieu à ses côtés (ad-sumere en latin), donc élevée au Ciel corps et âme. Cela équivaut à l’Ascension de Notre Seigneur Jésus Christ. L’allemand utilise indifféremment le mot Himmelfahrt, voyage au Ciel, auquel on ajoute Christi ou Mariæ pour spécifier duquel on parle. Ce rapprochement, par ses points communs et ses différences, éclaire l’Assomption de Marie.

 

Dans les deux cas, une personne monte au Ciel. Le dogme affirme que : « l’Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée en corps et en âme à la gloire céleste ». Le Ciel étant la demeure du Très-Haut, elle jouit de la gloire éternelle, de la vision béatifique. La plus parfaite des créatures contemple dans son corps et dans son âme Dieu, son Créateur, face à face et vit pleinement de l’amour qu’est Dieu Trinité.

 

1.1.1.2.        La Vierge Marie est-elle morte ?

 

À Malte, la servante de Dieu Karmni Grima (1838 – 1922), eut, le 22 juin 1883, un appel en rentrant des champs. Elle se rendit dans la chapelle de Ta’Pinu, sur l’île de Gozo, devenue depuis sanctuaire national maltais, comme cela lui était demandé. Elle n’avait plus pu le faire à cause d’une maladie pendant une année entière. Devant un tableau ancien de l’Assomption, elle reçut cette parole : « Récite 3 Ave Maria en l’honneur des 3 jours où je suis restée à la tombe ». Cette révélation privée n’oblige pas à l’adhésion de la foi mais affirme l’opinion théologique commune en Occident sur la fin de vie de la Mère de Dieu. Si la mort est, pour une personne normale, la séparation du corps et de l’âme, dans son cas, son corps ne connut pas la corruption du tombeau, la décomposition habituelle.

 

‘Assomption’ pourrait laisser penser que la Vierge ne serait pas morte. Les saintes Écritures n’utilisent pas ce mot[2], mais ‘translation’ pour le patriarche Hénoch (père de Mathusalem, arrière-grand-père de Noé) en He 11, 5 : « Par la foi, Hénoch fut enlevé [metetéthè = translatus], en sorte qu’il ne vit pas la mort, et on ne le trouva plus, parce que Dieu l’avait enlevé. Avant son enlèvement, en effet, il lui est rendu témoignage qu’il avait plu à Dieu ». De même, le prophète Élie fut enlevé au Ciel : « Or, comme ils marchaient en conversant, voici qu’un char de feu et des chevaux de feu se mirent entre eux deux [Élisée et Elie], et Élie monta au ciel [anelèmphthè = ascendit] dans le tourbillon » (2 R 2, 11). Dans ces deux exemples vétérotestamentaires, la personne ne connait pas la mort mais est admise au Ciel de son vivant.

 

La tradition orthodoxe de la Dormition laisse entendre la même chose ou plutôt une mort paisible. L’iconographie est trompeuse puisqu’on représente souvent le Christ psychopompe : il tient en ses mains l’âme de la Vierge Marie représentée comme un petit enfant emmailloté. Pourtant, les Orthodoxes admettent eux aussi qu’elle fut bien admise au Ciel corps et âme et non pas que dans son âme comme pour les saints du Paradis attendant la Résurrection finale pour reprendre leur corps glorifié.

 

 

1.1.2.    Le cas particulier de la mort de la Vierge

1.1.2.1.        Rappels sur la mort

 

L’Abbé Belmont s’interroge : la Vierge Marie est-elle morte, ou fut-elle glorifiée directement ? La définition dogmatique de la bulle Munificentissimus Deus du 1er novembre 1950 par Pie XII, laisse la question ouverte : « le cours de sa vie terrestre ayant été achevé » (expleto terrestris vitae cursu). La mort est à la fois un fait naturel et un châtiment. Elle est un fait naturel parce que nous sommes composés de deux principes substantiels – le corps et l’âme – et que tout composé tend naturellement à la séparation. Elle est un châtiment puisque, par un don préternaturel lié à la grâce sanctifiante, Adam et Ève étaient immortels.

 

Dieu nous créa êtres sensibles et recourut au corps pour fournir à l’âme intellectuelle son moyen d’accès, par le sens, aux choses particulières à partir desquelles nous remontons aux universels. Mais tout corps, combinaison moyenne d’éléments, est corruptible par nécessité de la matière qui le compose. La mort est cette séparation de la forme et de la matière. Dieu avait choisi cette matière proportionnée à la forme mais pas la corruption qui en découle nécessairement. « Par exemple, pour obtenir une forme de scie, l’ouvrier choisit du fer, c’est-à-dire une matière qui puisse couper des corps durs ; mais, que les dents de la scie puissent s’émousser et se couvrir de rouille cela tient aux conditions nécessaires de cette matière » (I, 76, 5, ad 1). Dieu avait donc accordé à Adam et Ève pour y remédier le privilège de l’immortalité par don gratuit ou grâce (II-II, 164, 1, ad 1), don préternaturel.

 

Depuis le péché originel, la mort a raison de châtiment : son inconnu, ses douleurs et ses angoisses l’ont rendue bien plus pénible qu’elle ne l’aurait naturellement été. Étant totalement exempte du péché originel et de tout péché personnel, la sainte Vierge Marie n’était pas soumise à la mort comme châtiment, mais comme fait de nature.

 

1.1.2.2.        La Vierge serait morte mais d’une mort par en-haut ?

 

Jésus-Christ est mort pour notre salut d’une vraie mort humaine, séparation de l’âme et du corps. Mais cette mort n’eut pas l’effet de la mort commune, qui est de dissoudre la personnalité. En effet, sa personne est divine et éternelle, c’est la seconde personne de la sainte Trinité. Or, la personne est une substance individuelle complète de nature rationnelle. Mais l’âme séparée du corps n’est pas une substance complète. Si elle est bien sûr distincte de toutes les autres, elle n’est plus une personne à proprement parler mais une âme séparée.

 

Si la Vierge Marie est morte de la mort commune, son corps et son âme furent séparés comme l’âme du Christ partie chercher les patriarches dans les limbes le samedi saint. Mais l’Abbé Belmont n’imagine pas que la personnalité de la Mère de Dieu aurait cessé d’être, même un bref instant. S’inspirant de l’hypothèse du R.P. Guérard des Lauriers, il distingue deux morts bien différentes dans l’ordre spirituel : une mort par en bas (le péché) et une mort par en haut (le renoncement) et transpose dans l’ordre physique : la mort par en bas (la mort commune) et la mort par en haut (celle réservée à la sainte Vierge Marie, sans séparation corps/âme, donc une mort par analogie seulement) ?

 

 

1.1.3.    Une élévation au Ciel corps et âme, anticipation pour les croyants

1.1.3.1.        La béatitude incomplète des seules âmes séparées

 

Quoi qu’il en soit, la Vierge Marie est, sinon ressuscitée comme son Fils, du moins assumée au Ciel corps et âme. Son privilège est qu’elle déroge à la règle générale qui vaut même pour les saints. À notre mort, notre corps mortel est séparé de notre âme, immortelle et elle est jugée, destinée soit au Ciel, soit à l’enfer. Les saints du Paradis n’y sont pour l’instant qu’avec leur âme. Leur corps sera de nouveau uni à leur âme à la fin des temps, au Jugement Dernier, général, après le retour glorieux du Christ. Ce sont des « âmes séparées » aspirant à la résurrection des corps (I-II, 4, 5).

 

Il leur manque cette perfection que confère un corps glorifié. Pas une perfection constituant l’essence de la béatitude mais comme « ce qui ressortit à son être le meilleur » comme la beauté corporelle ou la promptitude d’esprit. L’âme humaine est faite pour informer un corps, contrairement aux anges. La pleine jouissance de la vision béatifique n’est pas empêchée par manière de contrariété, comme le froid empêche l’action de la chaleur mais par manière « d’un certain manque, en ce sens que la chose empêchée n’aura pas tout ce qui est requis à sa pleine et entière perfection (…). Aussi dit-on que la séparation de l’âme d’avec son corps la retarde, en l’empêchant de tendre de tout son élan vers la vision de l’essence divine. En effet, l’âme désire jouir de Dieu de telle manière que sa jouissance dérive par une sorte de rejaillissement vers le corps lui-même, selon qu’il en est capable. C’est pourquoi, tant qu’elle jouit de Dieu sans son corps, son appétit se repose en Dieu de telle sorte qu’elle désire toujours voir son corps parvenir lui aussi à la participation de ce bien » (I-II, 4, 5, ad 4). Le désir de l’âme n’est en repos que du côté de « l’objet » désiré (Dieu) mais pas du côté subjectif « car elle ne possède pas son bien de toutes les manières dont elle voudrait le posséder. C’est pourquoi, à la reprise de son corps, sa béatitude augmente, non pas en intensité, mais en extension » (I-II, 4, 5, ad 5).

 

1.1.3.2.        La Vierge Marie est bienheureuse dans l’intégrité de sa personne

 

Jusqu’à présent, en laissant de côté les cas plus flous de l’Ancien Testament, seul le Christ dans Sa nature humaine, par l’Ascension, avait vu après sa mort son corps entrer déjà dans la gloire. Mais lui, finalement, retournait d’où il était venu mais en ayant entretemps assumé un corps passé par la mort et la Résurrection. Comme lui, Marie, a connu la mort mais pas la « corruption du tombeau ». Son corps fut élevé au Ciel, à comprendre de manière uniquement passive (au contraire de Jésus en Jn 20, 17).

 

La Vierge entra dès maintenant corps et âme, dans l’unité de sa personne humaine, dans la gloire de Dieu. Mais elle, à la différence de son Fils, est simple créature. Elle jouit donc la première de ce qui nous attend tous, anticipant notre état futur parce que toute sa personne fut vraiment donnée à Dieu. L’Assomption nous fait contempler la vie qui nous attend car notre corps est vraiment le Temple de l’Esprit Saint, lieu de l’adoration du vrai Dieu (1 Co 6, 19) et destiné à jouir de la présence de Dieu, pourvu que nous nous donnions à lui corps et âme, par abandon d’amour.

 

 

 

[1] Le 14 juillet n’a été adopté comme jour de fête nationale qu’en 1880 par la IIIe République et n’a donc qu’un peu plus d’un siècle d’existence. Elle se réfère tant à 1789 (journée sanglante pour les braves défenseurs de la Bastille, cette horrible prison de l’arbitraire royal où n’étaient emprisonnés que 7 prisonniers : 4 en préventive pour escroquerie aux lettres de change, un débauché, 2 fous) qu’à 1790, fête plus consensuelle de la Fédération. Dès 1806, Napoléon, né un 15 août 1769, restaura la date du 15 août comme fête nationale (saint Napoléon).

[2] Le Seigneur fut emporté au Ciel (anephéreto = ferebatur, Lc 24, 51) et s’éleva (epèrthè = elevatus est, Ac 1, 9). « Hénok marcha avec Dieu, puis il disparut, car Dieu l’enleva » [metethèken = tulit] (Gn 5, 23).