14e Pentecôte (29/08/2021 - division intér.)

La division intérieure

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L’épître (Ga 5, 16-24) aborde le thème de la division intérieure (Ga 5, 17 : « si bien que vous ne faites pas tout ce que vous voudriez » faisant écho à Rm7, 15-19 : « Vraiment ce que je fais je ne le comprends pas : car je ne fais pas ce que je veux, mais je fais ce que je hais. Or si je fais ce que je ne veux pas, je reconnais, d’accord avec la Loi, qu’elle est bonne ; en réalité ce n’est plus moi qui accomplis l’action, mais le péché qui habite en moi. Car je sais que nul bien n’habite en moi, je veux dire dans ma chair ; en effet, vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l’accomplir : puisque je ne fais pas le bien que je veux et commets le mal que je ne veux pas »). Si cette division ne se limite pas à la seule division entre la chair et l’esprit, elle passe aussi par là.

  1. Une liberté bien encombrante ?

S. Paul ne doit pas servir de prétexte pour tomber dans le manichéisme (qui donna le catharisme) : le corps serait mauvais, l’esprit serait bon. Il parle plutôt de chair qui est aussi ce qui a été assumé par le Christ dans l’Incarnation et ne saurait être mauvaise, déjà qu’elle est voulue par Dieu comme partie intégrante de notre nature humaine. Pas de spiritualisme antimatérialiste exacerbé comme Satan car « qui veut faire l’ange, fait la bête » (Pascal).

    1. L’homme est libre, donc non pas déterminé par une seule chose

Chez S. Thomas, tout être, même non-pensant, incline à quelque chose, à transmettre sa propre forme : le feu embrase tout ce qui entre à son contact. Mais c’est encore plus vrai chez les animaux qui tendent à perpétuer leur espèce par la reproduction. Il suivent donc leur appétit naturel donné par Dieu. La nature (l’instinct) des êtres non-connaissants est déterminée ad unum, à une seule chose à la fois. Au contraire, l’âme humaine peut recevoir plusieurs formes, même concomitamment, perçues soit par les sens, soit par l’intelligence. « Si bien que l’âme humaine devient en quelque façon toutes choses, par le sens et par l’intelligence ; en cela les êtres connaissants ressemblent, pour ainsi dire, à Dieu ». D’où une multitude de sollicitations pour l’homme. Il tend par la volonté vers ce qu’elle connaît par l’intelligence (I, 80, 1).

La volonté est attirée par le bien. Mais il existe plusieurs biens : des grands et des petits, des vrais et des apparents. C’est le prix de notre liberté, parfois bien encombrante, il est vrai, de choisir : « puisque la volonté est un principe actif non déterminé de façon unique, mais ouvert indifféremment à plusieurs effets, Dieu la meut sans la déterminer nécessairement à une seule chose ; son mouvement demeure ainsi contingent et non nécessaire [sauf à l’égard des biens vers lesquels elle est mue par nature] » (I-II, 10, 4).

    1. Il convient donc de bien choisir au risque de se disperser

Il faut donc éduquer sa volonté pour qu’elle soit droite et ainsi « recherchez les réalités d’en haut » « goûtez-les et non celles de la Terre » (Col 3, 1-2) car c’est là où siège le Christ. Ne rechercher que les plaisirs sensibles revient à vivre uniquement à la surface de soi-même ou même s’agitant en-dehors de soi-même tel un « homme extérieur » (I, 75, 4, ad 1). Aussitôt satisfait, l’appétit est relancé vers un autre objet, dans une course sans fin. La contraposition entre Marthe et Marie montre que face à la multiplicité des choses matérielles (pourtant des tâches aussi à faire !) se dresse l’unicité de la contemplation divine : « Quant à Marthe, elle était accaparée par les multiples occupations du service. Elle intervint et dit : ‘Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissé faire seule le service ? Dis-lui donc de m’aider’. Le Seigneur lui répondit : ‘Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée’ » (Lc 10, 40-42).

Dieu se laisse trouver plutôt à l’intérieur de l’homme (il habite en nous par son Esprit Saint (Jn 14, 23) qu’à l’extérieur. S. Augustin (fêté le 28 août) l’a magnifiquement exprimé : « Tu étais au-dedans de moi quand j’étais au-dehors, et c’est dehors que je te cherchais : dans ma laideur, je me précipitais sur la beauté de tes créatures. Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi. Elles me retenaient loin de toi, ces choses qui n’existeraient pas si elles n’existaient en toi » (Confessions, livre X, 27, 38-40). L’unité de la vie n’est-elle pas d’être en paix avec soi-même parce qu’on aime Dieu qui nous aime et qui veut habiter en nous ?

    1. Aimer Dieu seul et se contenter de connaître les réalités sensibles

Des réalités nous sont donc supérieures et d’autres inférieures. L’homme est inscrit dans une hiérarchie des étants (prologue de I, 50). Tout en bas, les êtres inanimés (une flèche est mue par un archer la tirant avec son arc) ; puis les êtres animés insensibles (les végétaux : une plante mise là, grandit suivant une détermination génétique), les êtres animés sensibles irrationnels (les animaux mus par un appétit naturel largement déterminé l’instinct) ; les êtres animés sensibles rationnels comme l’homme ; les êtres incorporels intellectuels créés (purs esprits ou substances séparées : les anges et les démons) ; l’être incorporel créateur : Dieu.

L’homme « composé de corporel et de spirituel » est donc dans l’entre-deux, ce qui n’est pas si simple à vivre. Son âme est dotée d’intelligence et de volonté. L’intelligence fait entrer la chose connue dans l’âme (force centripète) tandis que la volonté fait sortir l’homme au-dehors de lui-même vers la chose aimée (force centrifuge) (I, 81, 1). Donc si l’homme aime des choses qui lui sont inférieures, il va adhérer à quelque chose qui n’est pas digne de lui et cela entraîne la contraction d’une tâche (macula), tandis que l’objet de l’intellection n’a pas de telle répercussions intérieures. Il devrait donc se contenter de les connaître. Par contre, ne pouvant faire entrer Dieu dans son intellect car il le dépasse, il doit le rejoindre en l’aimant (I, 82, 3). CQFD !

Tout est donc une question de contrôle de soi, particulièrement de sa volonté. Il faut acquérir une autre vertu qui manque à la liste de S. Paul : la magnanimité. Le magnanime ne se laisse attirer que par les choses de valeur, celles qui sont grandes (et Dieu l’est par excellence !). Il ne perd pas son temps avec les choses petites et médiocres, propres aux esprits étriqués (pusillanimité : le vice opposé). Les biens de peu d’importance sont nombreux. Les biens de grande importance sont fort peu nombreux (pour quoi donnerait-on sa vie ?) : cela recentre la volonté sur l’essentiel et unifie la personne.

  1. Le parallèle entre l’Ancienne et la Nouvelle Alliance

S. Paul oppose l’esprit à la chair, rangée du côté de la loi, sans mentionner ici son pendant (la liberté). L’Évangile (Mt 6, 24-33) montre qu’on se préoccupe trop souvent des choses matérielles (de quoi se nourrir, vêtir) plutôt que spirituelles. On idolâtre parfois l’argent, symbole du matérialisme. Parmi les fruits listés figurent 17 vices pour la chair et 12 vertus pour l’esprit.

    1. Les fruits de la chair et ceux de l’esprit

Les fruits mauvais de la chair se rangent dans les manquements contre 2 grandes vertus qui la contrôlent. Contre la tempérance, les vices alimentaires (la boisson : ivrognerie (ebrietátes) ou la nourriture : gourmandise (comessatiónes)) ou sexuels (fornication (fornicátio), l’impureté (immundítia), l’impudicité (impudicítia), la luxure (luxúria)) et contre la charité : les jalousies (æmulatiónes), l’envie (invídiæ), conduisent à des dissensions (dissensiónes), inimitiés (inimicítiæ) contribuant à la constitution de factions (sectæ) au lieu de l’unité, ce qui s’aggrave depuis les querelles, animosités et rixes (contentiónes, iræ, rixæ) jusqu’au meurtres (homicídia). D’autres péchés liés à la foi comme l’idolâtrie (idolórum sérvitus) et les maléfices (venefícia).

Comment obtenir les vrais fruits, de l’esprit, qui sont ceux de la charité (joie, paix, patience, bénignité, bonté, longanimité, douceur) et de la tempérance principalement (modestie, la continence, la chasteté) sans oublier la foi ?

    1. Interprétation

Si l’homme s’intéresse aux choses sensibles ou matérielles qui sont dans l’absolu limitées (les ressources naturelles), ce qu’il a, suscite le désir de l’autre qui ne l’a pas. Les choses de l’esprit, elles, se répètent à l’envie. Les premières réalités suscitent des tensions quant à leur jouissance : d’où toute la thématique de l’envie, de la division entre les hommes, à différents degrés et de différentes manières qui conduisent in fine à la guerre.

Au contraire, si on cherche Dieu en premier, on aura la paix et le reste (les choses matérielles) nous sera donné par surcroît (Mt 6, 33 : « Cherchez donc d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît »). Dieu en effet peut être « possédé » par tous sans que personne ne soit privé de rien. Si tout le monde recherche le vrai Dieu qui est unique, alors les forces de l’homme convergent et l’amour cimente ceux qui l’aiment de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur force (Dt 6, 5). Dieu est une condition indispensable à la paix entre les hommes. Aussi l’évangélisation est-elle ce qui prépare le mieux la paix.

Conclusion

Pour établir la paix dans le monde, il faut déjà qu’elle soit établie en nos cœurs. On perd ainsi son temps à promouvoir la paix si on n’éduque pas l’homme à la vertu, par la foi. L’homme est appelé à une grande mission qui lui donne sa dignité. Cette liberté doit être utilisée mais à bon escient, guidée par la prière. Dieu a voulu que cette loi nouvelle de la charité fût « inscrite sur les tables de chair du cœur humain plutôt que sur des tables de pierre » (2 Co 3, 3) comme dans l’Ancienne Alliance, qui est la peur du gendarme : pas vu pas pris.

Date de dernière mise à jour : 05/09/2021