Assomption (15/08 - lect. thom.)

Homélie de l’Assomption (15 août 2021)

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Lecture thomiste (Lc 1, 41-50)

  1. La prophétie d’Élisabeth
    1. Un enthousiasme partagé entre les saintes femmes…

À Aïn Karem, S. Jean le Baptiste fut rempli de l’Esprit Saint à l’arrivée de la Vierge portant Jésus-Christ en son sein. À son tour, sa mère, S. Élisabeth, fut saisie de cet enthousiasme au sens étymologique : « Alors, Élisabeth fut remplie de l’Esprit Saint. » Nul doute qu’Élisabeth n’ait dû à son fils prophète d’avoir été elle-même remplie de l’Esprit Saint car il avait su voir avec les yeux de l’âme son Sauveur sans vision corporelle ni même sans l’usage de la raison. Élisabeth commença à se réjouir publiquement de porter en son sein un prophète. Si elle avait éprouvé autrefois la honte, désormais elle bénissait Dieu. Comme au tombeau, des saintes femmes, crurent aussi les premières ce qu’elles ne voyaient pas encore : ici la divinité de l’enfantement de Marie, là la résurrection du Seigneur.

La place spéciale de Marie « bénie entre toutes les femmes » s’explique par le privilège qu’elle seule a reçu : concevoir par l’Esprit Saint, dispensateur de toute grâce, un enfant de Dieu le Père. En employant ces mots, Élisabeth reprit les mêmes termes que l’ange Gabriel (Lc 1, 28 : « Εὐλογημένη σὺ ἐν γυναιξίν »), pour montrer qu’elle est digne de la vénération de toutes les créatures rationnelles : les anges comme les hommes. Cette bénédiction est spéciale pour celle qui est sainte d’une autre manière que les autres saints : on voue à la Très Sainte Vierge Marie un culte d’hyperdoulie et non seulement de doulie ou vénération, alors que Dieu seul reçoit un culte de latrie ou adoration. La raison en est donnée immédiatement : « et le fruit de vos entrailles est béni » avec un ‘et’ qui signifie ‘parce que’.

Appeler Jésus fruit des entrailles de Marie, avec l’absence de mention du père, montre qu’il n’en a pas sur Terre mais seulement au Ciel. La Bible mentionne toujours autrement la généalogie par le père terrestre même au détour d’une lourde expression comme « la mère des fils de Zébédée » (Mt 20, 20). Cette conception virginale par la puissance divine, sans le concours d’un homme pécheur, est capitale pour notre salut. Jésus n’aurait pu racheter les péchés de tous les hommes en encourant la tâche même du péché contracté et non commis comme le péché originel. C’est par cette même logique rejaillissant sur celle qui lui donna son humanité qu’elle fut préservée de la tâche originelle en son Immaculée Conception (auquel répond le privilège unique de l’Assomption au Ciel, corps et âme, sans attendre le retour glorieux du Christ ressuscitant les corps défunts). Mais ce fruit de Marie, en plus de la reconnaissance par S. Joseph, est fils de David car la Vierge est assimilée à la descendance davidique sur les arbres de Jessé. La promesse en avait été faite dans les mêmes termes à David : « J’établirai sur votre trône le fruit de vos entrailles » (Ps 132, 11, Vulg.).

Des hérétiques comme Eutychès firent des fables sur une chair fantastique. Tout fruit est de même nature que la plante. La Vierge est donc de même nature que le nouvel Adam venu effacer les péchés du monde. D’autres pensaient que le Christ n’avait fait que passer dans la Vierge comme par un canal comme s’il n’avait pas reçu sa nature humaine de sa mère !

    1. …dans une humilité de bon aloi qui attire la condescendance divine

Élisabeth sait que la grâce et l’action de l’Esprit Saint ont porté la mère du Seigneur à venir saluer la mère du prophète pour la sanctification de son enfant. Mais elle reconnaît humblement qu’humainement elle n’a pu mériter cette grâce, et que c’est un don purement gratuit de la miséricorde divine et non dû à des œuvres  de justice, à quelques actions ou vertus : « D’où m’est-il donné que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? » (v. 43).

L’humilité de la mère annonçait celle du fils dont il partage le sentiment lorsqu’il se sentirait indigne que Jésus-Christ descendît jusqu’à lui pour se faire baptiser : « Jean voulait l’en empêcher et disait : ‘C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi !’ Mais Jésus lui répondit : ‘Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice’. Alors Jean le laisse faire » (Mt 3, 14-15). Mais sa réponse fut plus fine que Pierre au lavement des pieds tombant d’un excès à l’autre (Jn 13, 8-9). Élisabeth fut inspirée comme son fils qui se révéla prophète dès avant sa naissance. Le tressaillement de S. Jean le Baptiste reconnaissait dans la venue de la mère celle de son enfant dont il serait le précurseur (prodrome) et le héraut. Et l’hommage sera mutuel faisant dire à Jésus « parmi ceux qui sont nés d’une femme, personne n’est plus grand que Jean » (Lc 7, 28). Bien sûr, cette inspiration de l’enfant et de la mère sont miraculeux et d’origine divine car ils furent dociles à l’Esprit-Saint.

« Heureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur » (v. 45). Marie était venu aider sa cousine Élisabeth et put constater la grossesse miraculeuse que l’ange lui avait annoncée chez une femme ayant dépassé le retour d’âge. Mais ô combien plus grand était le miracle de la parthénogénèse auquel elle crut comme accomplissement de la prophétie de l’Emmanuel : « Voici que la vierge concevra, elle enfantera un fils » (Is 7, 14, Vulg.). Par la foi recevant le verbe de Dieu, « Marie a d’abord conçu dans son cœur avant de concevoir dans son corps » (S. Augustin). L’œuvre de la Rédemption commence par la mère de Dieu. Elle en reçut le premier fruit.

Pour nous aussi, sa foi est un modèle qui nous permet de l’imiter pour devenir à notre tour des tabernacles vivants, des S. Christophe (< christophoroï – porteurs du Christ). Toute âme qui croit, conçoit et engendre le Fils de Dieu, et mérite de connaître ses œuvres. La Vierge partagea la nouvelle mais monta en Judée, citadelle de la louange et de la joie, pour y pratiquer trois mois les trois vertus théologales de la foi, de l’espérance et de la charité.

Si c’est par une femme que le péché a commencé, c’est aussi par une autre femme que commença la réparation du mal. Si le Christ est le nouvel Adam par lequel la vie éternelle fut rendue de nouveau possible (Rm 5, 12-21 ; 1 Co 15, 22), Marie est la nouvelle Ève. Elle perçoit la grandeur de son rôle dans le Magnificat puisqu’elle participera de manière intime à la gloire de Dieu.

  1. Le début du Magnificat
    1. Joie et paix dans l’Esprit

Puisque le Seigneur ne peut ni recevoir aucun accroissement, ni souffrir aucune diminution, que signifie « Mon âme exalte le Seigneur » ? Jésus est « l’image du Dieu invisible » (Col 1, 15). Nous sommes faits à l’image de Jésus (modèle de toute l’humanité, dès avant l’Incarnation). Cette image de l’image peut grandir lorsque nous élevons notre âme par nos œuvres, paroles et pensées. Et Dieu en reçoit donc une plus grande gloire (AMDG).

Le premier fruit de l’Esprit est la paix et la joie (Ga 5, 22 ; cf. Rm 14, 17). La rhétorique biblique dédouble habituellement : âme et esprit exaltent/exultent ensemble (même si la Vierge sainte avait reçu l’Esprit Saint dans toute sa plénitude et ajoute à son âme cet esprit) dans un ravissement divin (comme une extase). Elle glorifie le Père de lui avoir donné son Fils, par l’Esprit. Son âme est toute dévouée à son Sauveur un et trine et elle l’honore d’un culte d’amour. Nous aussi avons reçu une onction de l’Esprit, mais différente, lors des sacrements de baptême, confirmation ou ordination où l’imposition des mains est plus éminente encore mais de même dans les autres sacrements du mariage, de l’extrême-onction, de la confession, de l’Eucharistie car l’épiclèse (appel à la descente de l’Esprit Saint) sur les oblats s’étend après à nous pour faire de nos des hosties vivantes. Dans le mystérieux échange (admirable commercium), l’assimilation se produit de l’aliment au manducateur contrairement à l’ordre alimentaire normal. Nous devons rendre grâce à Dieu pour nous avoir créés, choisis comme Chrétiens et aimés le premier.

    1. Hauts-faits et clins Dieu pour chaque génération de croyants

Dieu fit de grandes choses (magnalia) comme la Création, les hauts-faits de l’histoire du Salut (le passage de la mer Rouge), la Rédemption, et en fait encore par les miracles. Mais il agit aussi dans les petites choses (parvalia) où nous devons aussi le reconnaître et le glorifier car c’est plus à notre hauteur et aussi dans la logique de l’Incarnation, ainsi que le comprit la petite voie thérésienne de l’enfance.

Le Magnificat joue avec ce champ lexical des vertus. « La magnificence est le projet de la réalisation de choses grandes et sublimes, que l’âme s’est proposée avec éclat et grandeur » (II-II, 128, art. unicus) et la constance dans l’exécution pour ne pas lâcher prise dans la réalisation malgré l’ampleur de la tâche comme de devenir un saint. « La magnanimité englobe une grandeur dans l’espoir humain, un esprit d’entreprise qui ne craint pas d’innover ni de risquer, une réalisation par l’homme des énergies qu’il sent en lui » (Congar) même si elles viennent de Dieu. Elle naît de la confiance qui rend l’esprit prompt à attaquer « pour accomplir des actions grandes et glorieuses » puisqu’elle sait devoir son honneur et la grandeur de sa dignité aux dons de Dieu qu’elle veut prendre au sérieux, sans pour autant s’enorgueillir puisqu’elle en connaît l’origine (« qu’as-tu que tu n’aies reçu ? », 1 Co 4, 7).

La Vierge sait que ce n’est pas à sa vertu qu’elle devra d’être proclamée bienheureuse : « Le Puissant fit pour moi des merveilles » (fecit mihi magna qui potens est : « Parce que Celui qui est tout-puissant a fait en moi de grandes choses »). Ces grandes choses sont – outre pour une vierge d’enfanter et sans homme – pour une créature de mettre au monde son Créateur, d’enfermer en son sein celui qui n’a pas de limites (spatiales ni temporelles). La sainteté divine ‘ἅγιον’ est expliquée étymologiquement par S. Bède par : ‘élevé au-dessus de la terre’, à une distance incommensurable de toutes les choses qu’il a créées.

Marie, au-delà de sa propre personne, comprend la dimension cosmique et diachronique de ce choix divin. Elle s’élève jusqu’aux jugements de Dieu, qui embrassent l’universalité du genre humain : « sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent » (v. 50). Pourvu qu’il y ait la crainte de Dieu, ce précieux don de l’Esprit Saint qui est le commencement de la sagesse (Ps 110, 10 ; cf. Sir 1, 16 ; Prov 1, 7 ; 9, 10). La porte de la miséricorde divine est ouverte pour ceux que le repentir amène à la foi et à une vraie pénitence, car ceux qui résistent avec obstination se la sont fermée. « d’âge en âge » peut signifier la génération présente et celle de l’éternité : recevant le centuple en ce monde, et dans la vie future une récompense beaucoup plus grande.

Date de dernière mise à jour : 05/09/2021