1er Dimanche Pâques (23 avril 2017)

Homélie du 1er dimanche après Pâques (23 avril 2017)

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La première apparition aux dix apôtres (St. Thomas étant absent)

En nous inspirant du commentaire de St. Thomas d’Aquin, sur l’évangile selon St. Jean (In Ioannem) méditons le début du récit évangélique du jour (Jn 20, 19-24) qui s’attarde sur les apparitions aux dix apôtres en l’absence de St. Thomas, advenue après celles aux saintes femmes.

  1. L’apparition du Seigneur : « Jésus se tenait là au milieu d’eux »
    1. Quatre circonstances

La première circonstance concerne l’heure, un soir. Jésus voulait attendre que la dispersion fût finie puisque les apôtres s’étaient enfuis chacun de son côté lors de la Passion. Il s’étaient rassemblés pour se donner courage face à la crainte que la persécution des Juifs ne les atteignît à leur tour. Jésus voulait aussi les réconforter et c’était le moment où ils en avaient le plus besoin (Ps 45, 2). Cela évoque aussi la fin du monde lorsque le Sauveur viendra comme un voleur au milieu de la nuit : « Au milieu de la nuit, il y eut un cri : ‘Voici l’époux ! Sortez à Sa rencontre’ » (Mt 25, 6). Pour les serviteurs fidèles, ce sera pourtant l’heure de la récompense, comme pour les ouvriers de la onzième heure où chacun reçut son salaire (Mt 20, 8).

Le jour ensuite est le premier de la semaine (qui s’achevait au sabbat), soit le dimanche soir de la Résurrection. Le Seigneur Jésus apparaît donc pour la cinquième fois ce jour-là après Marie-Madeleine d’abord seule (Jn 20, 1), puis avec les autres femmes (Mt 28, 9), après les disciples d’Emmaüs (Lc 24, 13) et St. Pierre (Lc 24, 34). Symboliquement, on peut l’interpréter comme le fait qu’au jour de la Résurrection de tous, donc au Jugement dernier, Jésus apparaîtra à tous : femmes, pécheurs, pèlerins, apôtres et hommes apostoliques : « tout œil Le verra, ils Le verront, ceux qui L’ont transpercé » (Ap 1, 7).

Les portes du Cénacle étaient closes : parce que c’était la nuit mais aussi par peur des Juifs. Jésus voulait leur manifester Sa puissance en entrant malgré les portes closes. St. Thomas estime qu’on ne pourrait pas recourir à l’explication de certaines des quatre propriétés des corps glorieux (en particulier pour nous l’agilité à côté de la clarté, impassibilité et subtilité). Il réfère cela à un miracle dû à Sa personne divine. Miracle de la fin de Sa vie terrestre que St. Augustin entend rapporter à celui du début : « Celui-là a pu entrer sans que les portes fussent ouvertes, Lui à la naissance duquel la virginité de sa mère est restée inviolée »[1]. Spirituellement parlant, le Christ ne peut nous apparaître que lorsque nous nous sommes retirés dans le silence de nos chambres pour y prier seuls, les sens extérieurs étant clos sur les distractions du monde. (Mt 6, 6 : « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret »).

Les disciples étaient rassemblés, par l’Esprit-Saint afin que nous les imitions. C’est d’ailleurs le sens du mot église (ekklesia < kaléô ek : appelés depuis (la masse)). Le Christ se donne plus volontiers à ceux qui sont unis en petite communauté par les liens de la charité : « En effet, quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux » (Mt 18, 20).

  1. Contenu

Jésus revient vers Ses disciples comme Il le leur avait promis (Jn 14, 28 : « je m’en vais et je reviens vers vous »), Lui qui avait vécu parmi eux[2]. Il manifeste qu’Il leur est similaire par la nature humaine. Il se donne à voir pour être reconnu : ceux qui refusent sont donc coupables (comme le dit Jean le Baptiste : « au milieu de vous se tient Celui que vous ne connaissez pas » en Jn 1, 26).

Jésus leur adresse une salutation orientale invoquant la paix (shalom alehem/salam aleïkum : la paix (soit) avec vous). Or cette paix était troublée. À l’égard de Dieu tout d’abord, contre Lequel les apôtres avaient péché en Le reniant ou s’enfuyant : Jésus leur propose donc la réconciliation avec Dieu (« nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis », Rm 5, 10). À leur égard car ils étaient tristes et remplis de doutes dans leur foi : « Grande est la paix de qui aime ta loi ; jamais il ne trébuche » (Ps 118, 165). À l’égard des autres car ils souffraient des persécutions de la part des Juifs : « Je vous donne la paix, je vous laisse ma paix » (Jn 14, 27).

Jésus ajoute une preuve qu’il s’agit bien de Lui en montrant Ses stigmates. Il sera ainsi marqué le jour de Sa venue glorieuse à la fin des temps où ils seront alors pleinement consolés.

  1. Les conséquences

La première des conséquences est la joie qui ravit le cœur des disciples, joie promise dès avant la Passion : « Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre cœur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera » (Jn 16, 22). Certes, elle ne sera pleine et entière que dans la Patrie céleste par la claire vision de Dieu pour le petit nombre des élus.

  1. La remise du ministère

Avant de leur confier le ministère, Jésus leur redonne Sa paix. Elle est renouvelée deux fois car il y aura deux types d’obstacles : le trouble provoqué par l’opposition des Juifs puis celle des Gentils auxquels ils allaient être envoyés : « Je vous ai parlé ainsi, afin qu’en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez à souffrir, mais courage ! Moi, je suis vainqueur du monde » (Jn 16, 33).

Les apôtres reçoivent un ministère d’intermédiaire ou médiateur entre Dieu et les hommes (cf. 1 Tim 2, 5). Sachant que Jésus était de Dieu, les apôtres se savaient envoyés (apostolein en grec) par Dieu le Père via le Fils, dans l’Esprit, à toutes les nations pour les baptiser au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ils doivent donc prendre conscience de la haute dignité de leur ministère en remontant ainsi la chaîne des envois successifs (le Père a envoyé le Fils qui les envoie eux et nous sommes envoyés par les successeurs des apôtres). Mais de la manière dont le Fils a vécu Sa mission (terme latin pour envoyer = mittere, missus sum) par la Passion, ils seront eux aussi confrontés aux tribulations : « Voici que moi, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups » (Mt 10, 16). Mais in fine, ce sera toujours Dieu qui triomphera.

  1. La communication du don spirituel

Nous assistons aujourd’hui à une anticipation de la Pentecôte : l’Esprit-Saint venant sur les dix apôtres (St. Thomas est absent, Judas s’est pendu, St. Matthias ne l’a pas encore remplacé). C’est uniquement l’Esprit-Saint qui les rend capables d’agir comme ministres : « Lui nous a rendus capables d’être les ministres d’une Alliance nouvelle, fondée non pas sur la lettre mais dans l’Esprit » (2 Co 3, 6). Le souffle rappelle celui de la Genèse où Dieu insuffla l’âme à Adam et Ève (Gn 2, 7). Cela est similaire à la messe chrismale où l’évêque souffle sur la seule huile mélangée au parfum qui sert à faire actuellement des chrétiens et des prêtres.

St. Thomas d’Aquin précise que le souffle n’est pas la substance de l’Esprit Saint mais un signe montrant que l’Esprit Saint ne procède pas seulement du Père mais aussi du Fils (St. Augustin[3]). L’Esprit-Saint a été envoyé deux fois tant sur le Christ (baptême et Transfiguration) que sur les Apôtres (souffle puis langues de feu à la Pentecôte) pour signifier que la grâce du Christ, donnée par l’Esprit Saint, devait découler jusqu’à nous par les sacrements (colombe) et la fermeté de la doctrine (nuée lumineuse avec la révélation qu’il est docteur : « Écoutez-le »). Sur les Apôtres, le souffle désigne la grâce dans les sacrements dont ils étaient les ministres : réconciliation/pénitence (« À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus », Jn 20, 23) et baptême (« Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit », Mt 28, 19). Les langues de feu évoquent quant à elles la propagation de la grâce par la doctrine car ils enseignèrent aussitôt après avoir reçu l’Esprit-Saint à la Pentecôte (Ac 2, 4).

Certains commentateurs sont gênés par ce signe du don de l’Esprit-Saint puisque le Christ n’étant pas encore remonté au ciel, ne pouvait pas faire ce don de l’Esprit-Paraclet aux hommes (Jn 16, 7, cf. Ep 4, 8). Pour St. Jean Chrysostome, Il les a préparés au don futur de la Pentecôte pour pouvoir soutenir la venue de l’Esprit Saint comme Daniel celle de l’ange (Dn 10, 8-9). De plus, l’Esprit-Saint leur est donné là pour un certain effet, la rémission des péchés et faire des miracles (Mt 10, 8). Pour St. Augustin et Alcuin[4], l’Esprit-Saint qui est amour, se décline en deux préceptes : en étant donné « sur la terre », il renvoie à l’amour du prochain, venant du Ciel, il signifie l’amour de Dieu.

Conclusion :

La rémission des péchés passe par la charité, donnée par l’Esprit. Elle seule couvre une multitude de péchés (1 P 4, 8). Certains sont gênés par le fait que des ministres puissent remettre les péchés, ce qui semble réservé à Dieu seul. Mais les prêtres agissent bien sûr in persona Christi dans le cadre de leur ministère. Ils remettent et du mal de peine et du mal de faute en tant qu’ils donnent le sacrement dans lequel les péchés sont remis. La rémission des péchés est l’œuvre propre de Dieu, qui par Sa puissance et Son autorité propres remet les péchés. Elle n’est pas l’œuvre du prêtre, si ce n’est en tant qu’instrument. De même qu’un seigneur dans le système féodal pouvait exécuter sa volonté au moyen d’un serviteur, bon ou mauvais, pour accomplir quelque chose, ainsi le Seigneur peut conférer par des ministres, intendants de Sa grâce (1 Co 4, 1), même si ceux-ci sont mauvais (III, 64, 5 et 8-10), les sacrements dans lesquels est donnée la grâce.

[1] Sermones de Tempore, 247, II, in PL 38, col. 1157.

[2] Sir 32, 1-2 : « On t’a choisi pour présider un banquet ? Ne prends pas de grands airs. Sois un simple convive parmi les autres, occupe-toi d’eux, et alors seulement tu iras t’asseoir. Quand tu auras rempli tout ton office, va prendre place afin de te réjouir avec eux et recevoir la couronne pour ta parfaite organisation ».

[3] De Trinitate, IV, XX, 29, in BA 15, p. 415.

[4] Comm. in S. Ioannis Evang., VII, 41, in PL 100, col. 993 B et XL homelia in Evangelium, II, hom. 26, 3, in PL 76, col. 1198 D-l 199 A.