1er Dimanche Passion (2 avril 2017)

Homélie du Dimanche de la Passion (2 avril 2017)

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Le rejet du Christ par les hommes

Méditons sur la première partie de l’évangile du jour à la lumière du commentaire fait par St. Thomas d’Aquin[1].

  1. L’hostilité à la Vérité
    1. Jésus est crédible comme Fils de Dieu car être sans péché est impossible à l’homme

Jésus affirme dire la Vérité mais dans le sens où Il est LA VÉRITÉ. Il est aussi le Fils de Celui qui est véridique, le Père. Le diable étant père du mensonge, ses ennemis, les Juifs pharisiens et sadducéens sont du diable, leur père, tel que Jésus l’a montré dans les versets précédents notre passage (Jn 8, 44).

Ils pourraient prétendre ne pas pouvoir croire Jésus (donc manquer de foi en Lui : infidelitas) car Il serait un pécheur indigne de confiance. Même quand un pécheur dit la vérité, on a plus de mal à le croire en effet. Or, ils ne sauraient lui reprocher le moindre péché. Son impeccabilité (au sens étymologique d’absence de péché) prêche en Sa faveur : « Lui n’a pas commis de péché ; dans sa bouche, on n’a pas trouvé de mensonge » (1 P 2, 22, cf. Ap 14, 5). Dieu ne dédaigne pas démontrer par la raison qu’il n’est pas pécheur, lui qui pouvait justifier les pécheurs par la puissance de sa divinité (St. Grégoire). Or, personne ne peut dire qu’Il n’a pas péché si ce n’est Dieu : « Si nous disons que nous sommes sans péché, nous faisons de lui un menteur, et sa parole n’est pas en nous » (1 Jn 1, 10)[2].

  1. Les Juifs ne sont pas de Dieu

Puisqu’Il n’a pas péché, c’est donc en eux qu’est le problème. Si moi, que vous avez en haine, vous ne pouvez me convaincre de péché, c’est à cause de la vérité que vous me haïssez, c’est-à-dire parce que je dis que je suis le Fils de Dieu. Le raisonnement est le suivant : quiconque provient de Dieu Lui ressemble. Il Lui inhère, à savoir qu’un ordre naturel fait que l’intelligence adhère, inhère par nécessité aux premiers principes de la Vérité et que la volonté par nécessité inhère à la fin ultime, à la béatitude (ST I, 82, 1-2). La parole de Dieu doit être écoutée avec amour avant tout par ceux qui sont de Dieu, puisqu’elle est la semence par laquelle nous sommes engendrés fils de Dieu, c’est elle qui nous divinise : « Elle les appelle donc des dieux, ceux à qui la parole de Dieu s’adressait » (Jn 10, 35).

Les Juifs n’écoutent pas car ils ne sont pas de Dieu : ce n’est donc pas mon péché qui est cause de votre incrédulité, mais votre méchanceté. « Certes ils sont de Dieu selon la nature, mais ils ne sont pas de Dieu par le vice et leur amour dépravé (...). Cette parole a été adressée non seulement à ceux qui étaient corrompus par le péché — car cela est commun à tous —, mais aussi à ceux dont il savait d’avance qu’ils ne croiraient pas, de cette foi qui pouvait les libérer du lien du péché » (St. Augustin[3]).

On peut avoir une volonté mauvaise en termes d’écoute à trois degrés différents pour St. Grégoire[4] :

  • Certains dédaignent de recevoir les commandements de Dieu même par l’audition sensible : « ils se bouchent les oreilles, comme des serpents » (Ps. 57, 5).
  • D’autres les reçoivent bien par l’oreille du corps, mais ils ne les embrassent d’aucun désir de l’esprit, n’ayant pas la volonté de les accomplir : « ils écoutent tes paroles sans les mettre en pratique » (Ez 33, 31).
  • Les derniers, enfin, reçoivent de bon gré les paroles de Dieu, en sont touchés jusqu’aux larmes, mais accablés de tribulations ou attirés vers les plaisirs, ils reviennent à l’iniquité (la parabole du bon grain en Mt 13, 20-22[5]). 
  1. La réfutation de leurs arguments

Les Juifs avancent deux arguments. Le premier est que Jésus serait Samaritain. Les Samaritains étaient haïs des Juifs (cf. Jn 4, 9) car ils leur avaient pris leur terre à la déportation du royaume du Nord, Israël par les Assyriens en -722 : les dix tribus perdues (2 R 17, 24) et parce qu’ils n’observaient qu’en partie les rites judaïques (en particulier reconnaissant le Mont Garizim comme leur haut-lieu plutôt que le Temple de Jérusalem). Les Juifs, voyant donc le Christ observer la Loi sur tel point et s’en détacher sur tel autre, par exemple le sabbat, le traitaient donc de Samaritain[6].

Le second argument tournant autour de la question de la possession n’était qu’une esquive : ne pouvant nier le caractère surnaturel des interventions du Christ, si les Juifs refusaient de l’attribuer à Dieu, il leur fallait alors l’attribuer au démon comme cela est aussi rapporté (Lc 11, 14-28 : évangile du 3e dimanche de Carême). Par ailleurs, ne pouvant élever leur esprit grossier à la réalité spirituelle de l’Incarnation (lorsque Jésus disait que Dieu était Son Père ou qu’Il était descendu du Ciel), ils l’accusaient d’être diabolique : « Beaucoup d’entre eux disaient : ‘Il a un démon, il délire. Pourquoi l’écoutez-vous ?’ » (Jn 10, 20).

Le Christ ne se disculpe pas du premier argument[7]. Certes, Il n’était pas Samaritain et Il dit à la Samaritaine que le salut vient des Juifs. Mais Il était quand même venu pour sauver tous les hommes (« (Dieu notre Sauveur) veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la pleine connaissance de la vérité » 1 Tim 2, 3-4) et donc abolir le mur de la haine entre Juifs et païens. « C’est lui, le Christ, qui est notre paix : des deux, le Juif et le païen, il a fait une seule réalité ; par sa chair crucifiée, il a détruit ce qui les séparait, le mur de la haine » (Eph 2, 14). En ne relevant même pas qu’Il est Galiléen et non pas Samaritain, Il signifie qu’il est de toute langue, race et nation (Ap 5, 9).

  1. Le rapport entre Jésus et Son Père
    1. Jésus honore son Père

Jésus ne répond pas à l’injure grossièrement. Il nie simplement être possédé. Quand nous recevons à tort des injures, nous devons donc même taire leurs mauvaises paroles, de peur que le service d’une juste correction fraternelle ne dégénère en fureur. Nous ne devons aussi défendre que les choses qui touchent à Dieu, mais ne pas nous arrêter à celles qui nous touchent.

Seul Celui qui n’a jamais péché peut dire n’avoir rien à voir en la moindre petite chose avec le démon : « il vient, le prince du monde. Certes, sur moi il n’a aucune prise » (Jn 14, 30)[8]. Le contraire d’être du démon est de servir Dieu puisque le démon est celui qui a dit : « Non serviam » (Jér 2, 20 : « je ne servirai pas ») et servir, c’est honorer Dieu comme un Père.

Au lieu d’honorer le Père de Jésus, Dieu, ils déshonorent le Fils. C’est comme si Jésus disait : moi, je fais ce que je dois faire ; vous, vous ne faites pas ce que vous devez faire ; bien au contraire, en ce que vous me déshonorez, vous déshonorez mon Père. Comme les Juifs pourraient dire : « Tu es trop dur ; tu te soucies trop de ta gloire, et ainsi, tu nous fais des reproches », le Christ, parlant en tant qu’homme, ajoute qu’Il ne recherche pas Sa gloire. Dieu seul peut chercher Sa gloire sans tomber dans le péché d’orgueil ; les autres ne le peuvent pas, si ce n’est en Dieu — Celui qui se glorifie, qu’il se glorifie dans le Seigneur[9]. Dieu Son Père veut toutefois que Jésus soit aussi glorifié en tant qu’homme : « Tu Le revêts de splendeur et de gloire » (Ps 20, 6).

  1. Jésus jugera pour le Père

Le Père jugera. Pourtant, plus haut, il était dit : « Car le Père ne juge personne : il a donné au Fils tout pouvoir pour juger » (Jn 5, 22). Le Père ne juge personne indépendamment du Fils : même le jugement qu’Il rendra pour avoir injurié Jésus, il le rendra par le Fils. « Jugement » désigne parfois la condamnation, prononcée par le Fils qui seul apparaîtra sous une forme visible au jugement personnel (ceux qui n’ont pas accès au Paradis ne peuvent donc pas voir Dieu le Père qui n’est accessible que par la béatitude).

Ici il évoque plutôt le discernement ou le jugement de discrétion[10]. Si on le comprend ici-bas, c’est plutôt qu’une séparation du lieu (comme elle interviendra avec l’enfer), une séparation de cause : il y a beaucoup de choses communes entre les méchants et nous, parce que le lieu est le résultat de la fortune ; mais la cause non, parce que dans les mêmes choses, les bons et les méchants se comportent tout autrement; dans l’adversité, les bons brillent par la patience, tandis que les méchants fument d’impatience. Le Père discerne ma gloire de la vôtre : votre gloire est pour le monde car ils sont marqués par le péché.

Conclusion :

Jésus n’a pas été accepté. « IL est venu parmi les Siens et les Siens ne L’ont pas accueilli » proclame à chaque fin de messe le dernier évangile. Jésus a donné Sa vie pour l’humanité, c’est-à-dire l’Église. Après s’être prostituée aux Baal, elle n’a pas supporté qu’Il lui demande de revenir à l’amour de sa jeunesse, Dieu le Père et L’a crucifié. Le disciple n’est pas plus grand que le maître nous enseigne-t-Il (Lc 6, 40 ; Mt 10, 24 ; Jn 13, 16). Ne nous étonnons-pas si Dieu nous demande le même calvaire que Son Fils. Malgré les persécutions que notre Sainte-Mère nous inflige régulièrement, nous devons courageusement et charitablement mais sans compromission, rendre témoignage à La Vérité qu’est Jésus.

[1] In Ioannem VIII, n°1253-1292.

[2] « Qui peut dire : ‘J’ai purifié mon cœur, maintenant, je suis sans péché’ ? » (Prov 20, 9) et « Tous, ils sont dévoyés ; tous ensemble, pervertis : pas un homme de bien, pas même un seul ! » (Ps 13, 3).

[3] Tractatus in Ioannem XLII, 15, p. 372, l. 2-4 et 16, p. 373, l. 14-18 : « Cette parole a été adressée non seulement à ceux qui étaient corrompus par le péché — car cela est commun à tous —, mais aussi à ceux dont il savait d’avance qu’ils ne croiraient pas, de cette foi qui pouvait les libérer du lien du péché »

[4] XL homiliæ in Evangelia I, hom. 18, in PL 76, col. 1150.

[5] « Celui qui a reçu la semence sur un sol pierreux, c’est celui qui entend la Parole et la reçoit aussitôt avec joie ; mais il n’a pas de racines en lui, il est l’homme d’un moment : quand vient la détresse ou la persécution à cause de la Parole, il trébuche aussitôt. Celui qui a reçu la semence dans les ronces, c’est celui qui entend la Parole ; mais le souci du monde et la séduction de la richesse étouffent la Parole, qui ne donne pas de fruit ».

[6] Théophylacte, Enarratio in Ioannem, in PG 124, col. 31 C.

[7] Origène, Commentaire sur S. Jean, XX, XXXV, § 313-314, p. 311.

[8] Cf. 2 Co 6, 15 : « quel accord du Christ avec Satan ? ».

[9] Cf. 2 Co 10, 17. Saint Thomas précise que la parole « qu’il se glorifie dans le Seigneur » peut être interprétée de trois manières : « ou bien dans le Seigneur dénote l’objet dont on se glorifie ; autrement dit : qu’il se glorifie de ce qu’il possède le Seigneur en l’aimant et en le connaissant — Que celui qui se glorifie en cela : me connaître et avoir de l’intelligence, parce que moi je suis le Seigneur, qui fais miséricorde et rends jugement et justice sur la terre (Jér 9, 24). D’une autre manière, qu’il se glorifie dans le Seigneur veut dire qu’il se glorifie selon Dieu ; et ainsi se glorifie celui qui se glorifie des choses qui sont de Dieu, et non pas de ce qui est mauvais, comme fait celui dont il est dit dans le psaume : Pourquoi te glorifies-tu dans la malice ? (Ps 51, 3). D’une autre manière encore, qu’il se glorifie dans le Seigneur signifie : qu’il se glorifie en prenant garde que sa gloire ne soit en dehors de Dieu, en lui rapportant tout ce qui a contribué à sa propre gloire — Qu’as-tu que tu n'aies reçu 7(1 Co 4, 7) » (Ad 2 Cor. lecture, X, leçon 3, n° 370).

[10] Expositio in Psalmos, 42, 1.