Rameaux (9 avril 2017)

Homélie du Dimanche des Rameaux (09 avril 2017)

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L’hymne aux Philippiens : une royauté abaissée (Ph 2, 5-11)

En cette période électorale des présidentielles, les politiciens devraient méditer cet épître du jour qui correspond très bien avec l’événement : si nous ne sommes pas à la fête du Christ-Roi, le Christ entre pourtant bien dans Jérusalem acclamé par la foule comme un roi. Comme les sondages, la foule est versatile : elle qui L’acclame va Le crucifier dans quatre jours. Mais plus que celle de la foule, c’est l’attitude de Jésus qui nous intéresse. Il est vraiment roi mais non pas à la manière des hommes. Autant le dernier dimanche d’octobre exalte Sa royauté sociale, autant l’entrée dans la Semaine Sainte indique la difficulté de Le suivre sur ce chemin d’abaissement car il est total.

  1. L’humilité de Dieu
    1. Un modèle à imiter

Jésus a toujours été considéré comme un modèle d’humilité. Pourtant, s’il en est un qui devrait recevoir l’honneur, la puissance et la gloire (Ap 4, 11), ce serait bien Lui. Lorsque l’homme cherche à se hausser du col, à s’élever lui-même, il risque bien de ne pas rencontrer Dieu qui, Lui, choisit de S’abaisser jusque très bas. Voilà toute la dramatique humaine : comme deux ascenseurs qui se croiseraient. Mais l’un descend très bas (jusqu’aux enfers) et monte aussi très haut (jusqu’au Paradis pour y faire entrer ceux qui Le suivent), l’autre a une amplitude nettement plus réduite, par l’orgueil, vers le bas, par la faiblesse humaine qui nous rattrape toujours, vers le haut (ne serait-ce que par la créaturalité et la mort).

St. Paul donne donc l’exemple de l’humilité du Christ (Ph 2, 5). Nous devons nous élever à ces sentiments par cinq dispositions, correspondant au cinq sens.

  • Contemplons Son éclat, afin que reflétant sa lumière, nous Lui devenions semblables : « Ses yeux contempleront le roi dans l’éclat de sa beauté » (Is 33, 17, Vulg, cf. 2 Co 3, 18).
  • Écoutons Sa sagesse pour obtenir la béatitude : « Heureux tes gens, heureux tes serviteurs que voici, qui se tiennent continuellement devant toi et entendent ta sagesse ! » (1 R 10, 8).
  • Inhalons la grâce de Sa mansuétude, afin de courir à lui : « Entraînez-moi après vous, nous courrons à l’odeur de vos parfums » (Cant 1,3, Vulg).
  • Goûtons la douceur de Sa tendresse, pour que nous soyons toujours en Dieu ses bien-aimés : « Goûtez et voyez : le Seigneur est bon ! » (Ps 33, 9).
  • Approchons-nous de Sa grandeur (touchons Le par l’amour, les œuvres) afin d’obtenir le salut : « Si je parviens seulement à toucher son vêtement, je serai sauvée » (Mt 9, 21).
  1. Une majesté abaissée

Le rappel de Sa majesté va mieux faire ressortir Son humilité. En effet, si personne ne descendit aussi bas, c’est surtout par le contraste entre l’adoration qui Lui serait due et l’abjection avec laquelle il fut traité. Sa nature est vraiment divine, ce qui Lui donne la plus éminente dignité. « la condition divine » n’est pas la meilleure traduction pour « ὃς ἐν μορφῇ Θεοῦ ὑπάρχων » car morphè est vraiment la forme, au sens métaphysique. Tout être se constitue, quant au genre et à l’espèce, par la forme qui lui appartient : c'est de là que la forme exprime la nature de tout être car pour les êtres simples les deux sont identiques. Donc avoir la forme de Dieu, c'est avoir la nature de Dieu. Il est vrai Dieu, consubstantiel au Père : « Afin que nous connaissions le vrai Dieu, et que nous soyons en son vrai Fils » (1 Jn 5, 20).

St. Paul préfère toutefois le mot forme à celui, plus direct de nature car l’expression convient particulièrement à Jésus :

  • En tant que Fils, Il est Celui qui est engendré. La fin de la génération, c'est la forme. Pour montrer qu’il est le Fils parfait du Père, « dans la forme » montre qu’Il a parfaitement la forme de Dieu le Père.
  • Jésus est appelé Verbe de Dieu. Or, un mot utilisé n’est parfait que lorsqu’il conduit à la connaissance de la nature de la chose. Jésus est dans la forme de Dieu le Père parce qu’Il possède, dans Son intégrité, toute la nature du Père, qu’Il dit la vérité sur Son être.
  • Jésus est l’image de Dieu. L’image est parfaite lorsqu’elle reproduit bien la forme de l’objet : « Rayonnement de la gloire de Dieu, expression parfaite de son être, le Fils » (He 1, 3).

« Il ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu » (Ph 2, 6) vaut pour la nature divine. Autant les Juifs Lui reprochaient de s’être fait l’égal de Dieu (Jn 5, 18), autant pour Jésus, ce n’était certes pas une usurpation (et, partant, un blasphème) comme pour le démon : « j’escaladerai les hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut ! » (Is 14, 14), trompant les hommes : « Vous serez comme des Dieux » (Gn 3, 5). Jésus-Christ est venu satisfaire pour cette usurpation : « Moi qui n'ai rien volé, que devrai-je rendre ? » (Ps 68, 5).

  1. La double kénose

L’abaissement de Jésus connaît plusieurs étapes : d’abord l’Incarnation, puis la Passion.

  1. La kénose de l’Incarnation

Par l’Incarnation, il est évident que le Christ n’a pas renoncé à la plénitude de Sa divinité : comment aurait-Il pu renoncer à Sa nature divine, Lui qui est une des trois personnes divines ? Il ne s’est donc pas dépouillé de cette divinité car Il demeuré ce qu’Il était mais Il a pris sur Lui ce qu’Il n’était pas. De même Il est descendu des cieux sans qu’Il eût cessé d’y être parce qu’Il a commencé d’être dans un mode nouveau, sur Terre. Ainsi s’est-Il anéanti non pas en déposant la nature divine mais en s’unissant la nature humaine. St. Paul emploie : « anéanti » car le vide est opposé à la plénitude que possède la nature divine, renfermant toute la perfection de la bonté. La nature humaine et l’âme de l’homme ne possèdent pas la plénitude, elles n’ont que la capacité d’y parvenir, car cette âme est comme une table rase : la nature humaine n’a donc que le vide.

La manière d’assumer la nature humaine est indiquée au v. 7 : « en prenant la forme et la nature de serviteur » : « Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu qui a toute ma faveur » (Ps. 42, 1). S’il avait dit « serviteur » au lieu de « forme et nature de serviteur », on aurait pu croire que le Christ serait devenu une personne humaine (hypostase), or, Sa personne demeure divine mais assume juste la nature humaine. Ce qui est uni est distingué de celui qui s’unit. Jésus a uni la nature humaine à Sa propre personne, afin que le même fût dans Son unique personne et Fils de Dieu et fils de l’homme. St. Paul indique ensuite la conformité de nature (v. 7 : « en se rendant semblable aux hommes », cf. He 2, 17 : « Il lui fallait donc se rendre en tout semblable à ses frères »).

L’Apôtre détermine les conditions de la nature humaine, lorsqu’il dit (v. 8) : « Reconnu homme à son aspect » (« et habitu inventus ut homo ») car Il a pris, sauf le péché, toutes les imperfections des propriétés constituant l’espèce. Il a été reconnu pour homme dans la manière d’être car Il a eu faim, Il a ressenti la fatigue et toutes les autres faiblesses de ce genre : « En effet, nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (He 4, 15). St. Thomas considère cela comme une certaine extériorité comparable à un habit qu’il ramène étymologiquement à l’habitus en morale dont il distingue quatre cas :

  • Le premier type d’habitus change celui en qui il se trouve, sans pourtant subir lui-même de changement, comme l’insensé change par la sagesse qui, elle, demeure immuable.
  • Le second type d’habitus imprime et subit le changement : tel est l’aliment.
  • Le troisième ne subit ni ne fait subir de changement : ainsi l’anneau qu’on passe au doigt.
  • Le quatrième enfin reçoit le changement sans l’imprimer comme l’habit.

C’est de cette dernière manière que la nature humaine est appelée, dans le Christ, habitus car la nature divine l’a reçue sans en être modifiée en aucune façon. Toutefois la nature humaine a été changée en mieux, puisqu’elle a été remplie de grâce et de vérité (Jn 1, 14). Mais cette extériorité a engendré bien des erreurs qu’il convient d’écarter[1].

  1. La kénose de la Passion : l’obéissance du Fils de Dieu

Non seulement le Fils de Dieu S’est humilié en assumant une nature humaine, mais encore, Il a souffert plus qu’aucun autre car « Plus tu es grand, plus il faut t’abaisser » (Sir 3, 18). Le mode de l’humiliation est l'obéissance car le propre des superbes est de suivre leur propre volonté. L’orgueilleux cherche l'élévation car celui qui est élevé n'est pas régi par un autre mais commande Lui-même. Si Jésus eût souffert autrement que par obéissance, il n’eût pas été également digne d’être montré.

Le Christ s’est rendu obéissant non dans Sa volonté divine qui est elle-même sa règle, mais dans sa volonté humaine, qui s’est réglée en tout sur la volonté de son Père (Mt 26, 39 : « Cependant, non pas comme moi, je veux, mais comme toi, tu veux »). Il fallait rétablir ce qui avait été perdu : « de même que par la désobéissance d’un seul être humain la multitude a été rendue pécheresse, de même par l’obéissance d’un seul la multitude sera-t-elle rendue juste » (Rm 5, 19). Son obéissance fut grande car, spontanément, le mouvement de la volonté humaine la porte à la vie et à l'honneur. Or, le Christ n’a refusé ni la mort : « Le Christ, lui aussi, a souffert pour les péchés, une seule fois, lui, le juste, pour les injustes, afin de vous introduire devant Dieu ; il a été mis à mort dans la chair » (1 P 3, 18) ni la mise à mort la plus dégradante, celle réservée aux esclaves, comme les compagnons de Spartacus crucifiés en -71 : « Condamnons-le à une mort infâme » (Sag 2, 20).

  1. L’exaltation

La récompense de Jésus est l’exaltation et la gloire : « quiconque s’élève sera abaissé ; et qui s’abaisse sera élevé » (Lc 14, 11 ; 18, 14). Elle est triple.

  1. La résurrection et l’Ascension pour siéger à la droite du Père

« C’est pourquoi Dieu L’a exalté » (Ph 2, 9) fait penser à élever, relever, ressusciter. La mort n’a plus d’emprise sur Lui : « ressuscité d’entre les morts, le Christ ne meurt plus ; la mort n’a plus de pouvoir sur Lui » (Rm 6, 9).

Mais la Résurrection n’est pas tout : il est monté au Ciel et siège à la droite du Père : « quand Il L’a ressuscité d’entre les morts et qu’Il L’a fait asseoir à Sa droite dans les cieux. Il L’a établi au-dessus de tout être céleste : Principauté, Souveraineté, Puissance et Domination, au-dessus de tout nom que l’on puisse nommer, non seulement dans le monde présent mais aussi dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et, le plaçant plus haut que tout » (Eph 1, 20-22).

  1. La manifestation de Sa divinité

Le nom est imposé pour signifier la chose, et plus la chose marquée par le nom est élevée, plus grand est aussi son nom : « Ô Seigneur, notre Dieu, qu'il est grand votre nom par toute la terre ! Jusqu'aux cieux, votre splendeur est chantée » (Ps 8, 2). Le Père Lui donne le nom divin d’une double manière : en tant qu’Il est Dieu, c’est la génération éternelle du Fils (Jn 5, 26) et en tant qu’Il S’est fait homme, par la grâce d’union qui fait qu’Il est à la fois Dieu et homme : « selon l’Esprit de sainteté, (Son Fils) a été établi dans sa puissance de Fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts, lui, Jésus Christ, notre Seigneur » (Rm 1, 4).

Certains objectent que la récompense ne saurait précéder le mérite : la génération éternelle ne serait pas la récompense de la Passion de Jésus Christ, puisqu’elle la précède. Mais dans la Sainte Ecriture, une chose est dite se faire quand elle est manifestée. Dieu Lui a donc donné un nom, c’est-à-dire, a fait connaître au monde que ce nom lui appartenait. Or cette manifestation ne s’est vraiment faite dans Sa résurrection, car auparavant la divinité de Jésus-Christ n’était pas ainsi connue.

  1. L’hommage de toute créature

« Afin que tout genou fléchisse » (v. 10, cf. Is 45, 24) ne doit pas faire penser à l’apocatastase d’Origène qui pensait que toutes les créatures raisonnables (anges, hommes, ou démons) seraient soumises un jour au Christ par la charité. C’est qu’il y a deux sortes de soumission. L’une est volontaire pour tous les saints anges ainsi que les bienheureux, les saints et les justes (Ps 85, 9). Mais elle est involontaire pour les démons et les réprouvés : « Les démons croient, et ils tremblent » (Jc 2, 19).

Alors tout le monde confessera qu’Il est Dieu, qu’Il est dans la Gloire qu’Il avait avant tous les siècles (Jn 17, 5). Pour les damnés ce ne sera pas une confession de louange, mais ils forcés par la justice divine : « Ils proclament votre nom, grand et redoutable, car il est saint ! » (Ps 98, 3).


[1] Voici la liste des hérésies :

  • La nature humaine n’aurait été unie au Christ que comme un accident. Or la personnalité de la nature divine est devenue la personnalité de la nature humaine. Celle-ci est attribuée à la Personne Divine substantiellement.
  • Photin, évêque de Sirmium : le Christ serait simplement un homme et pas né de la Vierge. Or, Ph 2 prouve que Jésus a assumé la forme de serviteur, ce par quoi Il a pu mériter.
  • Arius : Jésus Christ serait inférieur à son Père. Or étant Dieu, Il partage la même substance que le Père.
  • Nestorius : l’Incarnation du Verbe ne serait qu’une union d’habitation : Dieu habitant seulement dans l’homme, de sorte qu’autre serait le Fils de Dieu, autre le Fils de l’homme. Mais le Fils de Dieu s’est anéanti Lui-même ; l’union s’est donc accomplie dans Sa personne, ce qui n’est pas l’anéantissement du Père et du Saint Esprit qui pourtant demeurent avec le Christ.
  • Eutychès : des deux natures il ne résulterait plus qu’une seule. Le Fils n’aurait pas pris la forme de serviteur.
  • Valentin : le Christ aurait apporté du ciel Son corps.
  • Apollinaire : Jésus n’aurait pas d'âme, mais alors, en quoi ce serait-Il rendu semblable aux hommes ?