1er Dimanche ap Pâques (8 avril)

Homélie du 1er dimanche après Pâques (8 avril 2018)

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Le doute de saint Thomas, apôtre

L’évangile de ce jour télescope deux journées et deux apparitions de Jésus aux apôtres : le soir du dimanche de Pâques (Jn 20, 19-23) et une semaine plus tard, c’est-à-dire aujourd’hui, dimanche de Quasimodo où les onze disciples restant étaient alors rassemblés au Cénacle à Jérusalem (v. 26-31). Voyons ce qu’en rapporte saint Thomas d’Aquin.

  1. L’apparition
    1. Contexte du huitième jour

L’apparition est donc séparée de huit jours de la Résurrection et de la première apparition vespérale. Ainsi le Christ ressuscité n’était pas en permanence avec ses apôtres. Sa vie glorieuse n’est pas identique à celle d’avant. De même pour la nôtre, si nous sommes admis à la béatitude. « Mais l’homme qui meurt va-t-il revivre ? Tous les jours de mon service, j’attendrai, jusqu’à ce que vienne ma relève » (Jb 14, 14) présente la vie ici-bas comme un combat à mener, en des termes de service militaire. Un soldat attend le terme de son service et de passer la main à la relève. Il aspire à une vie où il ne milite plus, au sens de n’avoir plus à combattre, car il triomphe et règne. L’autre raison est que le désir de saint Thomas de revoir son maître, aiguillonné par le récit de ses frères apôtres, doive être plus enflammé encore.

Enfin, cela évoque le huitième âge de saint Augustin, celui où nous le verrons dans la gloire, étant nous-mêmes ressuscités corps et âme après le Jugement Dernier. Tout sera achevé et la création revenue à sa finalité première (comme un nouveau premier jour où tout aura été rétabli) : « Le septième âge sera notre sabbat, et ce sabbat n’aura pas de soir, mais il sera le jour du Seigneur et, pour ainsi dire, un huitième jour éternel : car le dimanche, consacré par la résurrection du Christ, préfigure l’éternel repos de l’esprit et du corps. Là, nous nous reposerons et nous verrons ; nous verrons et nous aimerons ; nous aimerons et nous louerons. Voilà ce qui sera à la fin, sans fin. Car quelle autre fin avons-nous, sinon de parvenir au royaume qui n’aura pas de fin ? »[1].

  1. Son mode

L’apparition aurait aussi bien pu se faire à saint Thomas seul. Or, elle est faite à la communauté des apôtres car tous doivent profiter de l’enseignement donné, non seulement à Thomas mais à tous ceux qui douteraient par la suite. Cette méfiance surmontée est l’enracinement de notre propre confiance.

Enfin, le mode de l’apparition rappelle celui du dimanche soir de Pâques. Les portes sont closes. L’agilité de son corps glorieux ne peut être arrêtée par les obstacles matériels : il se rend corporellement là où son esprit le veut. Il apparaît bien comme le centre des apôtres, la pierre angulaire sans laquelle ils ne pourraient tenir ensemble. La paix qu’il annonce est celle de la réconciliation des hommes pécheurs avec Dieu : « si nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils alors que nous étions ses ennemis, à plus forte raison, maintenant que nous sommes réconciliés, serons-nous sauvés en ayant part à sa vie » (Rm 5, 10). Cette réconciliation est un élément essentiel de la mission des apôtres. Les évêques doivent d’ailleurs délier le pouvoir de confesser qui ne va pas automatiquement avec l’ordination sacerdotale mais en est séparé. Cela rappelle le v. 23 : « À qui vous remettrez ses péchés, ils seront remis ; à qui vous maintiendrez ses péchés, ils seront maintenus ». Cette paix évoque bien sûr aussi la dimension de la Jérusalem céleste : l’éternité et l’immortalité, la charité et l’unité dans l’Église (« vivez en paix entre vous », Mc 9, 50).

  1. La confirmation de saint Thomas
    1. Saint Thomas veut voir et toucher

Ceux qui doutent ne sont pas abandonnés du Seigneur qui vient leur porter secours. Le juste peut tomber mais se relève alors que le réprouvé gît à terre sans prendre la main secourable : « S’il trébuche, il ne tombe pas car le Seigneur le soutient de sa main » (Ps 36, 24) et « Quand je dis : « Mon pied trébuche ! » ton amour, Seigneur, me soutient » (Ps 93, 18). Saint Thomas a posé des conditions pour croire, à savoir voir et palper les cicatrices. Comme Jésus accomplit les conditions, il attend la réalisation de la promesse de l’incrédule.

Les stigmates du Christ peuvent surprendre dans un corps glorieux, normalement exempt du moindre défaut. Toutefois, il faut aussi pouvoir le reconnaître sans le moindre doute[2]. Depuis saint François d’Assise, on sait qu’elles sont un signe de l’union intime avec le Christ de ses élus. Le pseudo-Augustin répond encore d’un point de vue plus théologique : « Le Seigneur pouvait, s’il le voulait, faire disparaître toute marque de cicatrice du corps ressuscité et glorifié, mais il savait pourquoi il laissait les cicatrices dans son corps. D’abord pour les montrer à Thomas qui ne croirait pas s’il ne les touchait et voyait, ensuite pour blâmer les infidèles et les pécheurs lors du jugement ; non pas pour leur dire comme à Thomas : Parce que tu m’as vu tu as cru, mais pour les confondre en disant : Voici l’homme que vous avez crucifié ; vous voyez les blessures que vous lui avez infligées, vous reconnaissez le côté que vous avez transpercé, puisque c’est par vous et pour vous qu’il a été ouvert et que cependant vous n’avez pas voulu entrer »[3]. Tout comme pour les martyrs, certaines traces seront le signe de leur éclatante dignité[4].

On peut lire aussi un sens mystique : par le doigt est signifié le discernement, et par la main, notre œuvre. Le Seigneur nous exhorte donc à mettre dans son côté et le doigt et la main, afin que tout ce que nous pouvons avoir comme discernement et comme œuvre, nous le dépensions au service du Christ « Pour moi, que la croix de notre Seigneur Jésus Christ reste ma seule fierté. Par elle, le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde » (Ga 6, 14).

  1. Le toucher est le sens le plus élevé de l’homme et conduit à la foi

Jésus reproche à saint Thomas sa lenteur à croire, alors que d’autres sont nettement plus prompts. On pourrait s’étonner qu’il faille voir pour croire puisque « la foi est une façon de posséder ce que l’on espère, un moyen de connaître des réalités qu’on ne voit pas » (He 11, 1). Mais en réalité, l’apôtre a vu une chose et en a cru une autre. Il a vu l’homme et les cicatrices et, à partir de là, il a cru à la divinité du Christ ressuscité. Il confesse l’humanité (mon Seigneur) et la divinité (mon Dieu) de Jésus.

Pourquoi n’est-il pas fait mention du toucher dans la réplique de Jésus mais seulement de la vision ? Soit parce qu’on utilise le terme « voir » pour désigner tous les sens, comme lorsqu’on dit « ‘Vois’ comme c’est chaud, comme cela retentit… » et donc le toucher serait inclus[5]. Soit parce qu’en voyant les blessures et les cicatrices, Thomas a été confondu et, avant de mettre le doigt, il crut. Mais saint Grégoire le Grand penche pour un toucher réel. Et, dans l’esprit de l’Aquinate, reprenant Aristote, le toucher est le sens de la vie. Il est le plus nécessaire pour sa conservation : « II est nécessaire que ce soit le seul sens dont la privation entraîne chez les animaux la cessation de la vie » (De l’âme, III, 13, 435 b 4). « C’est par le toucher que la vie se définit » (loc. cit., b 16). Il se trouve d’une manière excellente dans l’homme : « En ce qui concerne le toucher, [l’homme] possède une finesse très supérieure à celle des autres animaux, ce qui justifie qu’il soit le plus prudent d’entre eux » (op. cit., II, 9, 421 a 20-23). Aussi l’expérience au sens fort du réel existant, concerne le toucher qui permet un contact plus immédiat et intime avec la réalité existante et éveille plus profondément l’intelligence prudentielle et sapientiale. Thomas, en touchant sensiblement les blessures du Christ, réveille son intelligence puis, porté par le regard et l’amour du Christ, pose un acte de foi.

Le Christ met en lumière la promptitude avec laquelle les autres ont cru. Il y a deux types de béatitudes. La première béatitude renvoie à un don divin : plus il est donné, plus il rend bienheureux comme dans « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Lc 10, 23). Les apôtres ont eu une grâce spéciale. L’autre béatitude concerne l’espérance et réside dans le mérite. Celui qui croit et ne voit pas mérite davantage que celui qui voit et croit. 

  1. La récapitulation de tout ce qui a été dit dans l’Évangile
    1. L’insuffisance du livre

« Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre » (Jn 20, 30). Pour Chrysostome, Jean raconterait moins de miracles et évoquerait ainsi qu’il n’a pas voulu et pu tout écrire. Mais il précise aussi que ces signes sont après la Résurrection[6]. Cela peut vouloir dire aussi que Jésus a montré, en privé, aux disciples, plus de signes mais pas autant aux autres. « Dieu l’a ressuscité le troisième jour. Il lui a donné de se manifester, non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts. Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi Juge des vivants et des morts » (Ac 10, 40-42). Ce qui, alors, signifierait que la médiation de l’Église est absolument nécessaire pour acquérir une vraie connaissance de Dieu, qu’il faut passer par l’élément humain pour atteindre le divin, autrement dit, la logique de l’Incarnation est continuée par son corps mystique.

  1. Le Christ, livre de la manifestation du Père ou le livre de la vie ?

« Dans le livre, est écrit pour moi » (Ps 39, 8) se réfère au Christ. Un livre est un instrument dans lequel sont consignés les projets (conceptiones) du cœur. Mais dans le Christ sont manifestés les projets de l’intelligence divine : « Ce mystère, c’est le Christ, en qui se trouvent cachés tous les trésors de la sagesse et de la connaissance » (Col 2, 3). Et la volonté du Père était que le Fils s’incarnât pour sauver les hommes de leur péché.

Le livre peut encore évoquer le livre de la vie (Ps 68, 29), dans lequel sont inscrits tous ceux qui doivent être sauvés, les prédestinés, mais selon un ordre. Le Christ n’est pas inscrit comme les autres mais « en tête du livre » et les autres s’inscrivent à sa suite, cherchant à lui ressembler. « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29) et « Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour » (Ep 1, 4).


[1] La Cité de Dieu, XXII, XXX, 5, BA 37, p. 717-719.

[2] Ainsi au Jugement Dernier les corps ressuscitent-ils indemnes des outrages de la maladie ou de l’âge, dans leur pleine maturité (vers 30-35 ans). Cela nous est en quelque sorte indiqué par le miracle de Notre-Dame du Pilier de Saragosse survenu le 29 mars 1640 à Calenda. Miguel-Juan Pellicer (avant le 25 mars 1617 - 12 septembre 1647) qui fut amputé mi-octobre 1637. Après que la jambe lui fut revenue (et le cercueil de celle-ci trouvé vide), elle portait encore des traces de lésions subies avant l’amputation : fracture du tibia, extraction d’un kyste à l’époque de l’enfance, morsure d’un chien, griffures d’une plante épineuse. Cela permettait son identification formelle.

[3] Sermo de Symbolo ad Catechumenos, VIII, 16, PL 40, col. 647.

[4] « Car il y aura en elles non de la laideur, mais de la dignité ; et une beauté, non la beauté du corps bien qu’elle soit dans un corps, mais la beauté de la vertu, rayonnera en elles. Si des membres ont été amputés ou arrachés aux martyrs, il ne s’ensuivra cependant pas qu’ils en seront privés à la résurrection des morts, eux à qui a été dit : Aucun cheveu de votre tête ne périra2. Mais des cicatrices seront visibles aux endroits où les membres, pour être détachés, ont été frappés ou coupés ; ces membres eux-mêmes ne se trouveront pourtant pas perdus, mais restitués » Saint Augustin, La Cité de Dieu, XXII, XIX, 3, BA 37, p. 635.

[5] St Augustin, Tractatus in Ioannem, CXXI, 5, BA 75, p. 365.

[6] In Ioannem hom., LXXXVII, 1, PG 59, col. 474.