2e Dim Pâques

Homélie du 2nd dimanche après Pâques (15 avril 2018)

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Le bon pasteur (Jn 10, 11-16)

 

  1. Le pasteur des brebis
    1. Jésus est le bon pasteur

Le Christ est le bon pasteur car il nourrit son troupeau sur de verts pâturages : « Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d'herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles » (Ps 22/23, 1-2). Cela s’entend bien sûr au sens spirituel, avec l’Eucharistie. Jésus livre son corps et sang en nourriture pour ses ouailles, pour nous.

Jésus est un bon pasteur qui va jusqu’au bout de sa mission : il meurt pour sauver son troupeau. Celui qui veut le suivre doit passer par cette même porte étroite (Lc 13, 24-29) et être prêt à mourir pour ceux qu’il aime : « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13). Il est la porte lui-même (Jn 10, 2) : il vient de Dieu le Père et y ramène. Lui seul se qualifie de porte. Par contre, il laisse en partage le titre de pasteur à ceux qu’il a choisis comme disciples passant par lui pour aller au Père. Nul autre chemin pour aller à Dieu que par le Fils. Sont ainsi soulignées tout à la fois la sublimité de la dignité humaine assumée par le Fils et l’étroitesse de l’Incarnation, pierre d’achoppement pour tant de fausses religions (Judaïsme et Islam) et d’hérésies (les Protestants ne la prennent pas au sérieux).

  1. Les mauvais pasteurs

Les prêtres qui partagent cette charge pastorale doivent être unis à Jésus par la charité pour bénéficier de ces qualités : « Je vous donnerai des pasteurs selon mon cœur : ils vous conduiront avec savoir et intelligence » (Jr 3, 15). La caractéristique principale du pasteur est de se donner pour ses brebis, donc d’aimer. Distinguons le bon pasteur, qui a en vue l’intérêt du troupeau, du mauvais pasteur ne recherchant que son propre intérêt. « Quel malheur pour les bergers d’Israël qui sont bergers pour eux-mêmes ! N’est-ce pas pour les brebis qu’ils sont bergers ? Vous, au contraire, vous buvez leur lait, vous vous êtes habillés avec leur laine, vous égorgez les brebis grasses, vous n’êtes pas bergers pour le troupeau. Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené la brebis égarée, cherché celle qui était perdue. Mais vous les avez gouvernées avec violence et dureté » (Ez 34, 2-5).

Le bon pasteur est prêt à supporter bien des incommodités pour le bien de son troupeau : « J’étais là, le jour, quand la chaleur me dévorait et la nuit, quand le froid me glaçait. Le sommeil me fuyait ! » (Gn 31, 40). Jacob en est une bonne illustration, lui qui est exploité par son beau-père Laban pendant vingt ans. L’intérêt du troupeau est de connaître l’amour de Dieu dans l’intégralité de la vraie foi pour y répondre et être sauvé.

S’il s’agissait d’animaux sans raison, on n’attendrait pas que le bon pasteur s’exposât à la mort puisque sa vie humaine l’emporte sur celle des bêtes. Mais le salut du troupeau spirituel l’emporte sur la vie corporelle du pasteur, qui doit être prêt à périr pour sauver leur foi comme le Christ. Propter salutem gregis évoque le propter nostram salutem, motif de l’Incarnation du Christ dans le Credo. Deux conditions donc : que les brebis lui appartiennent et qu’il les aime.

  1. Réaction face aux loups

Trois choses distinguent le bon pasteur du mercenaire. L’intention diffère. Le mercenaire ne veut pas faire paître mais recherche sa propre récompense : mercenarius provenant de merces[1]. Cela rappelle la différence entre le ministère d’un roi, à la recherche du bien commun, et du tyran qui veut son propre avantage. Certes, les bons pasteurs recevront bien aussi une récompense, mais dans l’au-delà, spirituelle. Elle couronne leurs mérites de la béatitude qui n’est rien d’autre que Dieu lui-même et pas quelque chose à côté/en plus de lui (« en son Fils Jésus Christ. C’est lui qui est le Dieu vrai, et la vie éternelle » 1 Jn 5, 20). L’enfant du Père est l’héritier et il ne se pose pas la question de l’héritage. Mais celui à qui cela ne revient pas s’en préoccupe. Il peut donc y avoir des vocations qui seraient motivées par la recherche d’avantages matériels, l’avidité des honneurs de la prélature...

La sollicitude est le second critère de distinction. Les brebis sont siennes parce qu’elles lui sont remises, mais aussi par l’amour et la sollicitude dont st Paul est un exemple : « je vous porte dans mon cœur (…). Oui, Dieu est témoin de ma vive affection pour vous tous dans la tendresse du Christ Jésus » (Ph 1, 7-8). La troisième différence est que le mercenaire fuit au premier danger car il préfère sa propre vie face au péril. Le loup se réfère au diable (« Quoi de commun entre le loup et l’agneau, entre qui est pécheur et qui est religieux ? » Sir 13, 17) ; à l’hérétique qui ruine l’Église (« Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces » Mt 7, 15) ou au tyran qui la persécute (« Les chefs du peuple sont dans Jérusalem comme des loups qui déchirent la bête qu’ils ont attrapée. Ils tuent les gens pour voler leurs biens » Ez 22, 27 Vulg).

Offrir sa vie pour ses brebis ne contredit pas le conseil de Jésus : « Quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre » (Mt 10, 23) car on ne parle pas de la même fuite : celle de l’âme et celle du corps. Le pasteur mercenaire fuit avec l’âme. Craignant pour lui-même le péril du loup, le mauvais pasteur n’ose pas résister à son injustice, mais s’enfuit non pas en changeant de lieu, mais en s’octroyant par en-dessous un soulagement, fuyant le soin du troupeau. Pourtant, l’histoire illustre la mise en œuvre du conseil évangélique avec Athanase et d’autres saints fuyant leurs persécuteurs. Mais le blâme de Jésus contre le mercenaire vient non pas parce qu’il s’enfuit, mais parce qu’il laisse les brebis. En effet, ces hérauts de la foi étaient poursuivis mais pas leur troupeau et ils pouvaient députer quelqu’un pour en prendre soin sur et à leur place, sachant qu’ils étaient en correspondance[2]. Quand les deux, pasteur et troupeau, sont recherchés, on ne peut pas abandonner totalement le troupeau.

Le péril du loup est double car il veut voler les brebis qui, de droit, appartiennent au Christ quand elles croient en lui. L’hérésiarque conduit par sa fausse doctrine hors du bercail de l’Église : « mon troupeau est mis au pillage et devient la proie des bêtes sauvages, faute de berger » (Ez 34, 8). Mais il veut aussi disperser les autres qui n’ont plus de chef à suivre : « mes brebis sont dispersées dans tout le pays, personne ne les cherche » (Ez 34, 6).

  1. Le modèle donné par Jésus
    1. Connaître

« Je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent » évoque ce qu’il disait plus haut du bon pasteur : « il les appelle chacune par son nom ». Jésus a une relation personnelle avec chacun d’entre nous. L’importance d’être appelé nommément par lui est cruciale dans la vocation. Jésus, comme il le montre avec Marie-Madeleine (Jn 20, 16), n’appelle pas indistinctement, communément. Certains disent avec raison qu’il ne sait compter que jusqu’à un car il a une histoire d’amour particulière pour chacun d’entre nous. Connaître a ici le sens de science d’approbation (ST I, 14, 8), nom donné à la science de Dieu « en tant qu’elle est cause des réalités ». La connaissance d’approbation du Christ implique la volonté divine qui crée et qui sauve. Il sait qui il va appeler par la prédestination (Rm 1, 1. 4-6). Inversement, la connaissance qu’ont les brebis de leur pasteur est une connaissance amoureuse aussi, répandue dans le cœur de tous les élus (Jr 31, 34).

  1. Mourir pour les hommes

Jésus, en tant que Fils, est le seul qui peut pénétrer la réalité divine, de l’intérieur, pour la manifester à l’extérieur, aux hommes. Il connaît donc vraiment les desseins du Père (« comme » souligne alors l’égalité entre les personnes divines qui seules peuvent se comprendre vraiment entre elles : « personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler » (Mt 11, 27)). Mais il veut les communique à ces disciples, même si cela ne sera pleinement réalisé qu’au Ciel. « Comme » signifie une similitude et une aspiration à voir sans voile : « ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu » (1 Co 13, 12).

Il est de la volonté du Père que son Fils meure pour sauver les hommes de leur péché. Dans la mort du Christ, l’âme a été séparée de la chair, autrement il n’aurait pas été vraiment mort. Mais, dans le Christ, la divinité n’a jamais été séparée de l’âme et de la chair, mais elle a été unie à l’âme descendant aux enfers et au corps restant dans le sépulcre. C’est pourquoi le corps par la puissance de la divinité a livré l’âme, et l’a saisie à nouveau.

Jésus est mort pour tous les hommes, pour les Juifs[3] et pour les païens : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre » (Is 49, 6). Lui, Jésus, fut envoyé directement aux Juifs, privilège réservé (ut eis corporaliter praedicaret : il leur prêcha par sa propre voix et physiquement) : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mt 15, 24). Aux autres, sa parole passera par le ministère des apôtres, d’où la prédication de st Paul aux Gentils.

Ces brebis ramenées au bercail obéiront aux commandements de Dieu (obéir signifie ob-audire : écouter celui qui est au-dessus : « elles écouteront ma voix »), vivroent de la charité dans l’unité de la foi (Eph 2, 14). Mais nous devons étendre ce que dit st Thomas d’Aquin à la réalité des frères séparés depuis son époque et qu’il faut ramener à l’unité catholique afin qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau (unum ovile). Cette unité devant être à la manière du rattachement des Catholiques orientaux ou bien des Anglicans (Anglicanorum cœtibus) qui aurait même dû être poursuivi par Benoît XVI pour les Luthériens scandinaves ou américains : le seul véritable œcuménisme.

 


[1]Des séminaristes autrefois moquaient les prélats se donnant des airs de puissance, en grosse cylindrée avec chauffeur, jouant sur la marque Mercedes et merces, mercedes au pluriel : « Ecce Dominus Deus in fortitudine veniet (…) et merces ejus cum eo » (Is 40, 10) (« Voici le Seigneur Dieu ! Il vient avec puissance (…). Voici le fruit de son travail avec lui ») devenant « Ecce dominus in fortitudine veniet et mercedes ejus cum eo » (voici que le monseigneur viendra avec puissance et sa mercedes avec lui ».

[2] St Augustin, Tract, in Ioann., XLVI, 8, BA 73", p. 110-113 et Lettre à Honorat in Epistula 228, 2 et 6, CSEL vol. LVII, p. 485 et 489 (PL 33, col. 1014 et 1015-1016).

[3] « Mais moi, je veux te rassembler tout entier, Jacob, je veux réunir le reste d’Israël ! Je les mettrai ensemble comme des brebis de Bosra, comme un troupeau au milieu de son pâturage » (Mi 2, 12).