3e Dimanche Pâques (22 avril)

Homélie du 3e dimanche de Pâques (22 avril 2018)

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Devenir plus spirituels en tournant nos regards vers la patrie céleste

 

Entre Pâques et l’Ascension, le thème principal de ce dimanche me paraît être bien résumé par cet extrait biblique : « Vous aussi, comme pierres vivantes, entrez dans la construction de la demeure spirituelle, pour devenir le sacerdoce saint et présenter des sacrifices spirituels, agréables à Dieu, par Jésus Christ » (1 P 2, 5).

  • Le temps de Pâques désormais orienté vers l’Ascension
    • La préparation lointaine à l’Ascension

Un des précurseurs autrichiens du mouvement liturgique, Dom Pius Parsch, dans son Guide dans l’année liturgique qui nous inspire aujourd’hui, explique que le temps pascal, dans son contenu, peut se diviser en deux parties. La première partie regarde en arrière et est traversée par trois thèmes : la Résurrection, le Baptême, l’Eucharistie. Elle est aussi en lien avec la préparation des néophytes, ces catéchumènes qui furent baptisés, communiés et confirmés durant la nuit de Pâques et qui recevaient une catéchèse mystagogique des Pères de l’Église, à partir de l’explication de ce qu’ils avaient vécu dans la liturgie (explication qui venait donc après et pas avant le sacrement !).

Mais aujourd’hui commence la seconde partie qui prépare à l’Ascension du Seigneur et à l’envoi du Saint-Esprit (la Pentecôte), qui en sont les nouveaux thèmes. Le Christ se dispose à fonder Son royaume sur la Terre qui est d’ordre spirituel comme Il le rappela à Pilate : « Jésus déclara : ‘Ma royauté n’est pas de ce monde ; si ma royauté était de ce monde, j’aurais des gardes qui se seraient battus pour que je ne sois pas livré aux Juifs. En fait, ma royauté n’est pas d’ici’ » (Jn 18, 36). Finalement, commence dès lors ce que Jésus avait prédit à la Samaritaine : « l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité » (Jn 4, 23-24). C’est pourquoi le Christ devait quitter la Terre et transporter Son siège dans le Ciel pour laisser la place à Son corps spirituel qu’est finalement l’Église, animée par l’Esprit-Saint : « ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel ; car s’il existe un corps physique, il existe aussi un corps spirituel » (1 Co 15, 44).

  • Vivre avec Jésus par l’Esprit

Les vrais disciples de Jésus ne doivent pas s’attacher uniquement à Sa personnalité terrestre, ils devaient être spirituels et même spiritualisés ; c’est pourquoi Il envoie le Saint-Esprit, le Paraclet, qui tient Sa place. Il sera désormais le guide et le consolateur des fidèles. Comme l’Esprit n’a pas les limites corporelles, on élargit le champ en-dehors de la chronologie (Jésus mort et ressuscité il y a près de 2.000 ans) et de la géographie (la Terre Sainte). L’Esprit-Saint fait éclater les limites spatio-temporelles pour rendre présent le Fils de Dieu partout dans le monde. Dieu est esprit et s’Il s’est incarné, après la Pentecôte, Il peut se rendre présent corporellement aussi dans le Très Saint-Sacrement de l’autel. Il est ainsi tout de même atteignable corporellement en quelque point du globe où se trouve une église dotée de la Présence Réelle.

Spiritualisation, voilà quelle est la grande ligne qui mène de Pâques à la Pentecôte où elle culmine. L’Église veut désormais nous faire passer, de plus en plus, de la joie du temps pascal à la vie de combat qui nous attend dans la réalité. Nous nous sommes approchés tout près du Seigneur Ressuscité en se rappelant chacune de Ses apparitions jusqu’à toucher, dans l’Octave, les plaies du Seigneur en y posant nos doigts avec St. Thomas. Mais les néophytes durent, seulement 8 jours après Pâques, déposer leurs habits blancs (dimanche in albis) afin qu’ils ne s’attachent pas à l’extérieur et au symbole mais soient conduits au but qui est intérieur et spirituel. Par la parabole du Bon Pasteur (2e dimanche de Pâques), nous avons été constitués comme un corps mystique, l’Église, qui, en nous conduisant au Christ, nous rassemble alors que nous étions errants pour nous conduire vers les riches pâturages.

De ce dimanche jusqu’à l’Ascension, les passages bibliques sont empruntés au discours d’adieu d’après la Cène (Jn 16). Le Christ voulait consoler les Apôtres du départ de leur Maître, ancrer leur cœur auprès de Lui dans le Ciel et les rendre capables de supporter la souffrance sur la Terre. L’Église applique ces passages au temps qui suit Pâques. Nous aussi, nous devons nous résigner à ne plus sentir le voisinage du Seigneur. C’est pourquoi l’Église nous montre le Ciel (3e dimanche, aujourd’hui) ; et si elle nous conduit dans le monde hostile (4e dimanche), par contre, elle nous promet le Saint-Esprit comme consolateur (5e dimanche).

  • Un regard désormais clairement tourné vers l’avenir
    • L’avenir du Christ : l’Ascension

À partir d’aujourd’hui, l’Église applique le discours d’adieu qui fut en réalité prononcé juste avant la Passion à un contexte non pas de mort et de résurrection mais d’Ascension et retour à la droite du Père. Dans notre vie, il y a aussi deux délais, et les choses se passent pour nous exactement comme pour les disciples. « Un peu de temps et vous ne me verrez pas » correspond pour nous à la vie terrestre, pendant laquelle nous ne voyons pas le Seigneur (cf 1 Jn 4, 12 : « Dieu, personne ne l’a jamais vu »). C’est le temps de l’exil terrestre qui ne présente guère aux enfants de Dieu que des larmes et du chagrin ; ils rencontrent bien des peines sur la Terre. Les mauvais vivent dans la joie et la volupté et se rient de nous. Mais la vie terrestre ne dure « qu’un peu de temps ». Bientôt viendra le second délai : « vous me verrez de nouveau » où la joie sera permanente car liée à la béatitude de la vision divine au Ciel, inamissible : « et votre joie, personne ne pourra vous l’enlever ».

Mais en attendant, nous ne devons pas être dans la tristesse en écoutant cette phrase du Christ répétée trois fois dans l’Évangile : « Encore un peu de temps et vous ne me verrez plus, car je vais vers mon Père ». Car l’Église, à la pensée du départ du Christ ne doit pas devenir mélancolique et triste, au contraire, comme pour un accouchement évoqué par Jésus, lorsque la tête qu’est le Christ est déjà entrée dans le Ciel, le corps y aspire d’autant plus qu’Il veut Le suivre. « La création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. Et elle n’est pas seule. Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps » (Rm 8, 22-23). Non, la jubilation pascale ne diminue pas, elle augmente plutôt suivant l’Introït : « Jubilez en Dieu, terre entière, Alléluia, Alléluia » qui rappelle « Aussi vous exultez de joie, même s’il faut que vous soyez affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves » (1 P 1, 6).

L’Église n’est donc pas triste à la pensée du départ du Seigneur, comme l’étaient les Apôtres dans l’Évangile. Elle aime voir le Seigneur monter au ciel, car elle-même ne se sent pas chez elle sur la Terre. Le Ciel est sa patrie et elle soupire après le jour où elle suivra son Époux dans le ciel.

  • Notre avenir : le combat spirituel pour l’homo viator

Ceci nous amène au second avenir auquel nous prépare l’Église, notre propre avenir. Jusqu’ici, nous fêtions Pâques. Nous nous sentions pour ainsi dire au ciel. Volontiers nous aurions dit comme saint Pierre : « Il est bon que nous soyons ici ! Dressons-y nos tentes ! » (d’après Mc 9, 5). Nous allions oublier que nous sommes encore sur la Terre. L’Église nous ramène aux âpres réalités de la vie quotidienne sans les peindre en rose car toute rose a ses épines. Elle nous prévient clairement : la vie chrétienne est dure, difficile, remplie de souffrances, de combats, d’épreuves car elle est un pèlerinage vers la patrie céleste. L’Épître de saint Pierre donne le ton : « puisque vous êtes comme des étrangers résidents ou de passage, je vous exhorte à vous abstenir des convoitises nées de la chair, qui combattent contre l’âme » (1 P 2, 11).

L’expression latine est « étranger et pèlerins » (sur la Terre). C’est comme si nous partions à l’étranger pour y parfaire notre éducation avant de rentrer à la maison. On peut avoir l’attitude de celui qui se plaît tellement à l’étranger qu’il en devient étranger à soi-même (aliénation) en oubliant sa patrie, s’adonnant au jeu, à la boisson et aux filles comme le fils prodigue (Lc 15, 13). On peut aussi partir avec dans son cœur l’amour de sa patrie comme compagnon de route, travaillant avec ardeur pour s’instruire et rentrer et servir son pays. Les jeunes filles de l’étranger essaient de l’attirer, mais il ne fait pas attention à elles, car il a sa fiancée au pays. Il ne charge pas son sac de voyage et, dès qu’il le peut, il s’en retourne, léger, vers sa patrie. Il souffre souvent de la nostalgie. Quand il reçoit une lettre de son père, sa nostalgie augmente encore. Il écrit souvent lui-même au pays. De temps en temps, son père lui envoie un pain de la maison, qu’il mange de grand appétit et qui le soutient dans son voyage.

Dieu envoie les hommes sur la Terre, qui est pour nous l’exil. Notre patrie, c’est le ciel ; notre Père, c’est Dieu. Une partie des hommes se trouve si bien sur la Terre qu’ils en oublient le Ciel. Leur cœur est attaché aux biens et aux occupations de la terre ; ils n’ont pas le moindre désir de la patrie céleste. Quand leur Père leur envoie une lettre (c’est-à-dire que leur est prêché l’Évangile, la parole de Dieu), ils se bouchent les oreilles et ne veulent pas entendre. Ils sont enfants du monde. L’autre partie des hommes marche avec amour et espérance vers Dieu et vers le ciel, à travers l’exil de la vie terrestre. Ce qui rappelle le Salve Regina : « exsules filii Evæ, gementes et flentes in hac lacrimarum valle = « Enfants d’Ève exilés, nous crions vers vous ; vers vous nous soupirons, gémissant et pleurant dans cette vallée de larmes ». Les Chrétiens se sentent pèlerins et étrangers. Ils vivent sans doute parmi les hommes, remplissent leurs devoirs et leurs tâches, mais leur cœur est dans la patrie. Ils se soumettent aux lois et aux coutumes du pays, s’efforcent de vivre en bons termes avec tous, mais se sentent étrangers sur la Terre. C’est pourquoi les gens avec qui ils vivent ne les voient pas d’un bon œil ; on les traite de rêveurs chimériques. Ils ne s’alourdissent pas de biens terrestres ; ils passent avec un léger bagage à travers le monde (c’est la pauvreté spirituelle). Ils se réjouissent quand ils reçoivent une lettre de leur Père céleste (c’est-à-dire : ils méditent volontiers la parole de Dieu). Ils écrivent volontiers au paradis (par la prière). Le Père céleste leur a donné un pain du ciel (la sainte Eucharistie) ; ils sont heureux d’en manger quand le chemin est rude et pénible. Ce pain leur donne de nouvelles forces et les garde des séductions de l’étranger.

Conclusion :

Nous avons vu que l’Église nous demandait d’orienter nos regards vers Dieu. Pourtant, nous avons aussi des devoirs ici-bas qu’on ne peut non plus négliger, bien que nous ne soyons que de passage. Dans ce contexte, il conviendra donc de revenir sur le thème de l’obéissance aux autorités et de la justice.