Pâques (1er avril)

Homélie du Dimanche de Pâques (1er avril 2018)

La bénédiction des eaux baptismales

pour écouter l'homélie, cliquez ici

Parmi les nombreux rites de la Vigile Pascale figure celui de la bénédiction des eaux baptismales sur laquelle il me paraît riche de revenir aujourd’hui alors même que l’Église se réjouira, à l’issue de cette messe de la Résurrection, d’accueillir quatre nouveaux membres en son sein maternel.

  1. La matière du sacrement : les eaux
    1. Les eaux pour renaître d’en-haut

Les eaux sont bénies dans le chœur et seulement à la fin sont transférées dans les fonts baptismaux. Fonts baptismaux s’écrit bien avec un pluriel et provient du latin « fons, fontis » qui signifie la source, la fontaine, mais aussi au sens figuré la cause, l’origine. Cette préparation se fait côté épître car elle prépare l’annonce de l’Évangile qui se fait tourné vers le Nord. À l’époque de la fin de l’Empire Romain, contrairement à aujourd’hui, les Barbares venaient du Nord ou Nord-Est. On pense à des païens comme les Germains, Normands, Slaves ou Hongrois.

La prière initiale[1] évoque la recréation de peuples nouveaux par les eaux baptismales. Dès le début nous est évoqué la symbolique de la naissance. Cette forme ronde emplie d’eau (liquide amniotique) est, spirituellement parlant, comme le « ventre », plus exactement l’utérus de l’Église, fécondée par son Époux, le Christ (image du cierge). Elle met au monde ses nouveaux enfants qui reçoivent l’adoption spirituelle comme fils de Dieu. Voilà la réponse à la question révélant la méprise de Nicodème : « ‘Comment un homme peut-il naître quand il est vieux ? Peut-il entrer une deuxième fois dans le sein de sa mère et renaître ?. Jésus répondit : ‘Amen, amen, je te le dis : personne, à moins de naître de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans le royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair ; ce qui est né de l’Esprit est esprit. Ne sois pas étonné si je t’ai dit : il vous faut naître d’en haut’ » (Jn 3, 4-7).

Les nouveaux chrétiens seront appelés à rejoindre la cohorte de tous les saints dont la litanie entrecoupe cette bénédiction des eaux. Cet appel est universel : quelles que soient les catégories sociales ou liturgiques : évêques, prêtres, religieux, laïcs, apôtres, martyrs, confesseurs, vierges, éducateurs ou bienfaiteurs. Ainsi chacun doit chercher à trouver le plan de Dieu sur lui et à y correspondre au mieux.

  1. Consécration des eaux pour l’efficacité sacramentelle

Étrangement suit une préface, comme s’il s’agissait de la liturgie eucharistique (comme pour l’Exsultet). Pourtant ce n’est pas la substance du pain et du vin qui vont être changées en substance du corps et du sang du Christ. Mais cela montre, qu’au fond, s’opère bien aussi une consécration, c’est-à-dire la mise à part pour Dieu en prélevant à partir du lot des choses de ce monde pour opérer une transformation. Ce qui était une chair de mort vouée à l’enfer doit renaître de l’esprit pour le royaume de Dieu, pour le Ciel.

Le prêtre, même indigne[2], pourvu qu’il fasse ce que prescrit l’Église, administre validement les sacrements en vertu de la puissance même de Dieu par le principe ex opere operato : « C’est là le sens de l’affirmation de l’Église (Concile Trente in DS 1608) : les sacrements agissent ex opere operato (littéralement : ‘par le fait même que l’action est accomplie’), c’est-à-dire en vertu de l’œuvre salvifique du Christ, accomplie une fois pour toutes. Il s’en suit que ‘le sacrement n’est pas réalisé par la justice de l’homme qui le donne ou le reçoit, mais par la puissance de Dieu’ (ST, III, 68, 8). Dès lors qu’un sacrement est célébré conformément à l’intention de l’Église, la puissance du Christ et de son Esprit agit en lui et par lui, indépendamment de la sainteté personnelle du ministre. Cependant, les fruits des sacrements dépendent aussi des dispositions de celui qui les reçoit » (CEC 1128).

  1. La fécondation par le Christ : l’Esprit qui donne la vie éternelle
    1. Les antétypes de l’ancienne Alliance

L’association entre les eaux et l’Esprit Saint est dès les premières lignes de l’Écriture (cf. 1ère lecture). « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide, les ténèbres étaient au-dessus de l’abîme et l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux » (Gn 1, 1-2)[3]. Ensuite sa vertu régénératrice transparaît dans l’évocation du Déluge (Gn 7, 1 – 8, 22) où seuls les justes sont sauvés avec Noé, soit 8 personnes en tout (1 P 3, 20-21).

On pourrait bien sûr y ajouter les eaux de la Mer Rouge qui s’écartèrent pour sauver les Juifs mais tuèrent les Égyptiens (2e lecture : Ex 14, 24 – 15, 1)[4]. Le prêtre divise les eaux en faisant le signe de la croix en son sein. Cette croix qui est « scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Co 1, 23) est précisément ce qui sauve les hommes acceptant de faire ce signe de vie pour avoir la vie éternelle. Le signe de la croix transforme les eaux de la mort en eaux de la vie. L’eau devient alors féconde pour la sanctification des fidèles. Elle perd tout pouvoir de mort en étant exorcisée, comme pour le rituel de l’eau bénite des bénitiers qui, elle, est aussi mêlée à du gros sel[5]. Elle devient l’instrument de Dieu qui l’a séparée des déserts.

Les eaux sortent du Paradis pour y reconduire, tout comme Jésus avec son mouvement d’exitus-reditus. Le prêtre évoque le paradis terrestre de l’Éden par l’aspersion des quatre points cardinaux. « Un fleuve sortait d’Éden pour irriguer le jardin ; puis il se divisait en quatre bras » (Gn 2, 10 et même 11- 14) car les eaux douces devaient abreuver les hommes. Dans le désert de Shour, alors que le peuple hébreu venait à peine de traverser la mer Rouge et qu’avait résonné le cantique de Myriam : « il a jeté dans la mer cheval et cavalier ! » (Ex 15, 22-25), les Juifs récriminèrent contre Dieu car ils ne pouvaient boire les eaux amères de Mara. « Alors Moïse cria vers le Seigneur, et le Seigneur lui montra un morceau de bois. Moïse le jeta dans l’eau, et l’eau devint douce »[6].

Comment ne pas voir dans ce bois l’anticipation de la croix qui rend les eaux conforme aux besoins de la nature humaine en les sauvant de la déshydratation et comme le bois de l’arche de Noé qui sauve sa famille ? Un autre épisode sert aussi ce dessein divin, cette fois-ci dans le désert de Sîn, à Cadès avec les eaux de Mériba ou du défi envers Dieu (Nb 20, 1-13). Là même où mourut Myriam et où ses frères Moïse et Aaron furent punis en n’étant pas autorisés à pénétrer la Terre de la promesse car ils n’obéirent qu’à moitié à Dieu. Ils firent jaillir l’eau du rocher pour abreuver le peuple en le frappant du bâton alors qu’ils devaient se contenter de lui parler en tenant à la main leur bâton qui est déjà comme une crosse épiscopale. Le rocher représente bien sûr le Christ. Le bâton peut être la lance de saint Longin qui frappa le côté du Christ pour en faire sortir du sang et de l’eau (Jn 19, 33-35), source de tous les sacrements. Comme du côté d’Adam sortit Ève, la mère de tous les vivants (qui pourtant mourront bien vite), du côté du Christ sort l’Église, mère de tous les vivants en esprit qui tient son origine des fonts baptismaux[7].

  1. La conformation au Christ dans la nouvelle Alliance par l’Esprit

Ensuite est rappelé le rôle de l’eau dans la vie et le ministère de Jésus : les noces de Cana (Jn 2, 1-11) ; la marche sur les eaux du lac de Tibériade (Jn 6, 16-21 ; Mc 6, 47-51). Dans la version plus développée (Mt 14, 22-33), non seulement Jésus marche sur les eaux mais il est rejoint par Pierre qui désire venir vers lui. N’est-ce pas la démarche de tout disciple appelé à faire ce geste de la foi, aussi défaillante soit-elle que la pierre de fondation de notre Église ?

Ensuite, la prière se focalise plus, sans respecter l’ordre chronologique mais logique du rituel, sur le baptême de Jésus (Mt 3, 13-17 ; Mc 1, 9-11 ; Lc 3, 21-22) qui servit à sanctifier les eaux et non pas lui, le sanctificateur ! Afin justement qu’elles puissent servir lorsque s’accomplit comme aujourd’hui le mandement du Seigneur : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19).

Ensuite vient la triple exsufflation. Comme au baptême, le prêtre souffle mais non pas sur l’enfant mais sur les eaux. Outre la référence aux eaux sur lesquelles planait le souffle divin déjà évoqué (avec le double sens du mot hébreu ruah). L’eau est comme fécondée par l’humanité du Christ représenté par le cierge pascal qui y est immergé progressivement trois fois. Trois fois le prêtre fait en effet le signe de la croix avec l’eau sur la tête du baptisé, à chaque mention d’une des trois personnes divines. Jésus est venu sur la Terre par la puissance de l’Esprit-Saint agissant à l’Annonciation et qui donne à son tour aux apôtres son Esprit en soufflant sur eux (« Ayant ainsi parlé, il souffla sur eux et il leur dit : ‘Recevez l’Esprit Saint’ », Jn 20, 22) pour le leur transmettre. Ainsi, l’homme pourra être pleinement à l’image et à la ressemblance du Fils de Dieu. Elle avait été déformée par le péché originel, lavé dans les eaux du baptême. Ainsi retrouve-t-il l’innocence de l’enfance dans l’Esprit[8].

Il est toutefois un peu étonnant que le prêtre doive souffler la forme de la lettre psi : ψ ou Ψ pour psychè. En effet, généralement, on traduit ruah par pneuma alors que nephesh traduit psychè par âme vivante. D’ailleurs, St Paul fait une distinction : « Le premier homme, Adam, devint un être vivant ; le dernier Adam – le Christ – est devenu l’être spirituel qui donne la vie » (1 Co 15, 45)[9]. Or l’Église donne plutôt l’Esprit que la simple vie humaine, même si elle concerne bien l’âme. Cette âme (psychè) est insufflée par Dieu dans ses narines chez Adam : « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol ; il insuffla dans ses narines le souffle de vie, et l’homme devint un être vivant » (Gn 2, 7). Elle est créée en tout être après Adam directement par Dieu sans la collaboration de l’homme car les parents ne fournissent que la matière corporelle, réceptacle de cette âme. Elle est principe de vie car elle est la forme du corps mais aussi le lieu du dialogue avec Dieu par l’Esprit-Saint. L’âme est réceptacle de la vie. Mais l’Esprit est ce qui va lui donner la communication avec l’être divin.

  1. Les saintes huiles diffusent la bonne odeur de l’Esprit

On prélève un peu d’eau pour asperger les fidèles après la rénovation des promesses baptismales. Elle peut encore servir pour les bénédictions des maisons. Cela évoque en quelque sorte l’eau lustrale pour la dédicace d’une église ou lorsqu’il y a une profanation à réparer. Elle est alors mélangée à du sel, du vin et de la cendre.

Pour finir vient le mélange des huiles. L’évêque de chaque diocèse doit consacrer les huiles saintes le jeudi saint à la messe chrismale du matin. Elles sont au nombre de trois : l’huile des infirmes dont ne parlerons pas ici, l’huile des catéchumènes et l’huile mélangée au baume de Judée (parfum) appelée saint-chrême. Au sens strict, c’est plus la dernière qui est consacrée alors que les deux autres sont bénites. Les deux dernières sont utilisées à chaque baptême sur la poitrine de l’enfant d’abord puis sur son front pour le chrême ensuite. Elles donnent la force du salut. Le chrême imprime quant à lui l’empreinte indélébile du caractère de ce sacrement[10].

Cela rappelle le geste pour épargner les élus face à l’annonce dans l’écrit apocalyptique juif d’Ez 9, 4 : « (Le Seigneur) lui dit : ‘Passe à travers la ville, à travers Jérusalem, et marque d’une croix au front ceux qui gémissent et qui se lamentent sur toutes les abominations qu’on y commet’ ». Cette lettre tav (ת) provient du phénicien X et a donné en grec le T (tau) qui évoque aussi la forme de la porte où le sang de l’agneau devait être aspergé sur les montants et linteaux (Ex 12, 13.22). Cela rappelle bien sûr Ap 7, 3 : « Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, avant que nous ayons marqué du sceau le front des serviteurs de notre Dieu » (cf. Ap 13, 16 et 14, 1). Ainsi Dieu est-il venu nous sauver : il est ressuscité, Alléluia !


[1] « Dieu tout-puissant et éternel, soyez attentif à ces grands mystères de votre bonté, soyez présent dans ces sacrements et, pour régénérer les nouveaux peuples que la fontaine baptismale vous enfante, envoyez l’Esprit d’adoption ; afin que ce que nous accomplissons par notre humble ministère soit pleinement réalisé par l’effet de votre puissance ».

[2] « Il est vraiment digne et juste, il est équitable et salutaire de vous rendre grâces en tout temps et en tout lieu, Seigneur saint, Père tout-puissant, Dieu éternel, qui opérez par une puissance invisible, les admirables effets de vos sacrements ; et, quoique nous soyons indignes d’être les ministres de si grands mystères, néanmoins comme vous n’abandonnez pas les dons de votre grâce, vous daignez encore écouter favorablement pos prières ».

[3] Encore un appauvrissement dans l’actuelle traduction par « le souffle de Dieu » (ruah) au lieu de l’Esprit.

[4] « Ô Dieu, dont l’Esprit était porté sur les eaux au commencement du monde, pour imprimer dès lors dans cet élément la vertu de sanctifier les âmes ! Ô Dieu qui, en lavant par les eaux les péchés du monde criminel, fîtes voir dans le déluge même une image de la régénération, afin qu’un même élément ; par un mystère admirable, fût la fin des vices et l’origine des vertus ! Jetez, Seigneur, les yeux sur la face de votre Église, et multipliez en elle le nombre de vos enfants, par le mystère de la régénération ».

[5] « Que par une impression secrète de sa vertu divine, il rende féconde cette eau destinée pour la régénération des hommes afin que cette divine fontaine ayant conçu la sanctification, on voie sortir de son sein très pur une race toute céleste, une créature renouvelée ; et que la grâce, comme une mère, leur donne une nouvelle vie en une même enfance sans acception de ce qui les distingue selon le corps, ou le sexe, ou le temps. Commandez donc, Seigneur, que tout esprit immonde se retire d’ici ; éloignez de cet élément toute la malice et tous les artifices du diable. Que la puissance ennemie ne vienne point se mêler à ces eaux, Qu’elle ne voltige pas à l’entour, qu’elle ne s’y glisse pas secrètement, qu’elle ne les corrompe pas en les infectant ».

[6] « Par le Dieu qui te fit jaillir de la fontaine du paradis, et, te divisant en quatre grands fleuves, te commanda d’arroser toute la terre ; qui dans le désert t’enleva ton amertume, et, te restituant ta douceur, te rendit potable, et qui plus tard te fit sortir de la pierre pour apaiser la soif de son peuple altéré. Je te bénis aussi par Notre-Seigneur Jésus-Christ, son Fils unique, qui à Cana en Galilée, par un signe admirable de son pouvoir, te changea en vin ; qui marcha sur toi à pied sec ; qui fut baptisé en toi par Jean, dans le Jourdain ; qui te fit couler avec le sang de son côté ; et qui enjoignit à ses disciples de baptiser en toi ceux qui croiraient leur disant : Allez, enseignez toutes les nations, et baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ».

[7] Homélie ancienne du Samedi Saint : « Je me suis endormi sur la croix, et la lance a pénétré dans mon côté, à cause de toi qui t’es endormi dans le paradis et, de ton côté, tu as donné naissance à Ève. Mon côté a guéri la douleur de ton côté ; mon sommeil va te tirer du sommeil des enfers. Ma lance a arrêté la lance qui se tournait vers toi ».

[8] « Que toutes les taches des péchés soient ici effacées ; que la nature créée à votre image, étant rétablie dans la dignité de son origine, y soit purifiée de toutes les souillures du vieil homme ; afin que tous ceux auxquels sera conféré ce sacrement de régénération, renaissent dans l’innocence véritable d’une enfance nouvelle ».

[9] « οὕτω καὶ γέγραπται· ἐγένετο ὁ πρῶτος ἄνθρωπος Ἀδὰμ εἰς ψυχὴν ζῶσαν· ὁ ἔσχατος Ἀδὰμ εἰς πνεῦμα ζωοποιοῦν ».

[10] Seuls trois sacrements impriment un caractère : baptême, confirmation, ordination. Dans la forme ordinaire, ils sont les seuls qui utilisent tous le saint-chrême. Dans la forme extraordinaire, l’ordination presbytérale ou le sacre du roi se font avec l’huile des catéchumènes tandis que celle de l’évêque uniquement avec le chrême.