In albis (28/04/19 - apparitions S. Thomas)

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S. Thomas accueille le Messie

Le premier dimanche après Pâques porte beaucoup de noms. Les amateurs de Victor Hugo le connaîtront sous le nom de Quasimodo. Cet enfant avait été abandonné et recueilli par l’archidiacre de la cathédrale Notre-Dame de Paris en ce dimanche où est chanté cet introït. Il est aussi appelé dimanche in Albis. Après le baptême, la communion et la confirmation des catéchumènes, suivait une semaine de préparation intense avec un enseignement de type mystagogique, fondé sur l’explication des mystères à partir du rituel. Le dimanche après Pâques, ces néophytes déposaient leurs vêtements blancs reçus à Pâques.

Xavier Léon-Dufour distingue deux grandes parties articulées autour des versets 23 et 24 : le récit de l’apparition aux disciples et la présence de Thomas. La première partie est typique des apparitions. Jésus prend l’initiative, se fait reconnaitre de ses disciples et leur confie une mission (contrairement au parallèle de Luc, le Saint-Esprit est déjà donné, sans attendre la Pentecôte). La seconde partie sur le rôle de Thomas est propre à Jean. Le lieu est vraisemblablement le Cénacle. Le cadre chronologique s’étire sur deux dimanches : le soir de la Pâques et huit jours plus tard. L’Apocalypse l’appelle le jour du Seigneur : jour de la résurrection du Christ choisi par les premiers chrétiens pour devenir le jour par excellence de Dieu alors que pour les Juifs retenaient le samedi pour le sabbat.

  1. Jésus envoie ses disciples en mission
  1. Jésus ressuscité apparaît

Chez les différents évangélistes, les récits d’apparitions ne se ressemblent pas. Luc situe à Jérusalem alors que d’autres le font plutôt en Galilée. Saint Jean fixe la rencontre à Jérusalem, au Cénacle, où la première messe avait été instituée le Jeudi saint et où aura lieu dans quelques semaines la Pentecôte. Jésus accomplit sa promesse du premier discours d’adieu (Jn 14, 18-28) : « Je viendrai à vous ». « Il se tient debout » et n’est pas juste là au milieu d’eux. Le grec istemi est lié à résurrection (anistemi) en s’opposant à la position allongée du gisant, de la mort. Ainsi, c’est bien le Christ vivant qui apparait avec un corps glorieux. Parmi ses propriétés figure la subtilité, la capacité à traverser les portes, de se rendre présent là où il le veut, ici auprès de ses disciples. Les lois classiques de la physique ne sont plus à l’œuvre.

Jésus annonce tout de suite qu’il donne la paix. Non pas le Shalom des Juifs qui n’est qu’un souhait « Je vous souhaite la paix ». Il donne réellement ce bien promis : « c’est la paix, la mienne, que je vous donne. Ce n’est pas à la manière du monde que je vous la donne » (Jn 14, 27). Ensuite, il doit se faire reconnaitre. L’hérésie du docétisme (dokein : sembler, paraitre) voudrait faire croire que ce n’était pas réellement le corps du Christ sur la croix mais une effigie, un mannequin. Le Coran reprend cette hérésie en parlant d’un fantôme. Le Christ montre donc son côté pour affirmer cette continuité corporelle entre l’avant et l’après même si bien sûr son corps ressuscité est aussi un corps glorieux.

Jésus accomplit sa parole : « Le monde ne me verra plus mais vous vous verrez que moi, je vis, et vous aussi vous vivrez ». Voir le Christ glorieux annonce le Paradis où on voit le Dieu de gloire face à face. À la vision s’ajoute l’audition car le Christ envoie ses disciples évangéliser le monde. On assiste à une certaine tension entre le Ciel et la Terre. Déjà ici-bas se réalise ce qui est promis au Ciel. Mais les disciples doivent patienter comme Paul souhaitant mourir pour jouir de Dieu mais acceptant pour le bien de l’Église de continuer à vivre quelques temps pour évangéliser (ou le « non recuso laborem » de saint Martin).

  1. La descente de l’Esprit-Saint pour le pardon des péchés

Saint Jean évoque une descente de l’Esprit-Saint qui n’est pas à proprement parler une Pentecôte, terme de saint Luc inadéquat ici puisqu’intervenant non pas 50 jours après Pâques mais au soir de la Résurrection du Christ. Cette vision théologique a l’avantage d’éviter une conception trop chronologique de l’action du Fils et de l’Esprit Saint, contrairement à l’hérésiarque Joachim de Flore au XIIIe siècle. Saint Jean insiste plus sur l’unité d’action divine.

La mission particulière de l’Esprit-Saint consiste dans la rémission des péchés : « que tous les péchés que vous retiendriez seraient retenus, ceux que vous remettriez seraient remis ». Cela rappelle le pouvoir des clefs : ouvrir ou fermer le Ciel : « ce que tu lieras sur la terre sera lié aux cieux, ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16). Si, chez Matthieu, ce pouvoir est uniquement attribué à Pierre, chez Jean l’emploi du parfait montre qu’il s’agit d’une mission confiée à tous les disciples : pas que ceux présents ce jour-là mais tous les disciples dans leur globalité, tous ministres ordonnés ayant reçu cette mission particulière d’appliquer la rémission par le pardon des péchés. Insuffler l’Esprit saint en l’accompagnant d’une parole n’est rien d’autre que définir d’un sacrement qui recréé l’homme en lui redonnant l’Esprit comme à la Création où « Dieu insuffle son souffle de vie dans les narines d’Adam » (Gn 2, 7).

  1. Saint Thomas
  1. De l’incrédulité à la proclamation messianique

Huit jours plus tard intervient saint Thomas. Les traductions n’aident pas car « Incrédule devient crédule » rend mal le grec apistos (celui qui ne croit pas) et pistos (celui qui croit). Saint Thomas ne crut pas au témoignage des dix autres apôtres (Judas s’était suicidé). Mais nous, croyons-nous en la présence de Jésus-Christ ressuscité dans son Église et au témoignage de cette Église ? Nous sommes invités à faire le même mouvement que saint Thomas.

Nulle part, contrairement à ce qui est souvent dit ou représenté, il n’est écrit dans l’Évangile que saint Thomas aurait touché le corps du Christ ressuscité. Jésus le lui propose, certes, mais le fit-il ? Le « Mon Seigneur et Mon Dieu » se réfère à la fois au prologue « le verbe était Dieu » et à la promesse de la nouvelle alliance « à ‘pas mon peuple’ [nom donné par Dieu à ceux qui le refusaient], je dirai ‘tu es mon peuple’ et il répondra ‘Mon Seigneur et Mon Dieu’ » (Os 2, 25).

  1. Le parallèle avec Nathanaël

Faisons le même acte de foi que saint Thomas qui reconnaît Jésus avant même d’avoir besoin de le toucher. Ce qu’avait déjà fait Nathanaël (Barthélémy). Abordé par Philippe, il ne croyait pas : « Que peut-il sortir de bon de Galilée ? » (Jn 1, 47). Il est sceptique comme Thomas face au témoignage d’un apôtre. Mais, découvrant que le Christ est capable de connaitre la pensée de son cœur, il croit. En disant à saint Thomas « Mets tes doigts à l’emplacement des clous, touches mon côté », Jésus montre qu’il sait ce qu’a dit saint Thomas aux autres apôtres en son absence. Encore une fois, le Christ lit dans les pensées des gens et les deux apôtres confessent que le Christ est le fils de Dieu, le roi d’Israël. Ils reçoivent une mission ouvrant sur l’avenir. Pour Nathanaël « tu verras de plus grandes choses » (les anges du ciel monter et descendre). Pour saint Thomas : l’Église devra croire en la parole des apôtres contrairement à lui.

Conclusion

N’opposons pas trop croire et voir. Certes, « la foi c’est croire les choses non apparentes » et cette vertu théologale de foi cessera au Ciel puisqu’on verra alors Dieu face à face. On n’aura plus besoin de croire parce qu’on pourra Le voir. Toutefois, chez Jean, les deux sont proches. Par des petits signes dans notre vie, on voit Dieu à l’œuvre et cela renforce notre foi. « Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus ; mais vous, vous me verrez, en ce jour-là, vous connaîtrez, vous, que moi je suis en mon Père et vous en moi et moi en vous » (Jn14, 19-20). Ainsi la foi va avec le voir. Parce qu’on voit, on croit Dieu et parce qu’on croit aussi, on voit mieux. La foi agit comme une lunette spéciale donnée pour être capable de distinguer les signes des temps et la présence de Dieu dans ce monde.