Pâques (12 avril 2020 - commentaire év. Mc 16)

Homélie du dimanche de Pâques (12 avril 2020)

 

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Commentaire de l’évangile de Mc 16, 1-7

d’après la Catena aurea de S. Thomas

 

 

S. Thomas ne rédigea que deux commentaires des évangiles : celui que connaissait par cœur le fondateur de son ordre, S. Dominique, à savoir le premier évangile de S. Matthieu ; et celui du plus théologien des évangélistes, le quatrième, S. Jean. Pour les autres commentaires d’Écritures Saintes qu’il fit du Nouveau Testament, il avait synthétisé le travail de certains pères de l’Église (S. Jérôme qui traduisit la Vulgate, S. Grégoire, Bède le Vénérable, S. Jean Chrysostome, S. Jean Damascène et tant d’autres) dans un ouvrage appelé Catena aurea (la chaîne en or) à laquelle je me réfère pour ce commentaire de l’évangile du dimanche de Pâques.

 

 

I)     Le moment

a.     Jour un

 

Les Juifs reprennent le travail et recommencent la semaine le dimanche à cause du sabbat qui est célébré le samedi. Ce samedi saint fut un jour de tristesse en raison de la mort du Seigneur, de son absence. Au premier jour de la Création où fut créée la lumière par Dieu le Père (Gn 1, 3-5), correspond le premier jour de la recréation par le Fils de Dieu : « lumière né de la lumière » (Credo). Le jour de la résurrection triomphe des ténèbres de la mort.

 

L’expression latine « una sabbatorum » ou bizarrement « le un des sabbats » littéralement évoque aussi la particularité du récit de la Création. La Genèse (1, 5) ne lit pas en hébreu : ‘yom rishon’ (jour premier, ordinal) mais ‘yom ehad’ (jour un, cardinal) si bien qu’on devrait traduire : « Dieu appela la lumière ‘jour’ et les ténèbres ‘nuit’. Il y eut un soir et il y eut un matin : jour un », au contraire de tous les autres jours où c’est l’ordinal qui est utilisé dès le second jour car alors est apparu le temps. Tout ramène vers ce parallèle avec la Genèse.

 

b.     Le jour chassant les ténèbres de la mort

 

Après le jour vient l’heure. D’ailleurs, avec ce « point du jour » (Lc 24, 1) demeurent encore quelques traces de la nuit pas totalement dissipée : « de grand matin » (Mc 16, 2) ou « le matin, comme il faisait encore sombre » (Jn 20, 1). Comme le soleil par son lever progressif, de l’aurore à la pleine lumière, semble vouloir accoutumer nos yeux à supporter son éclat, ainsi le Christ en sa résurrection ménage-t-il ses fidèles en les amenant peu à peu à la pleine lumière de la foi. C’est le thème pascal classique du Christ, Sol invictus, Soleil invaincu !

 

 

II)  Les personnages

a.     Les saintes femmes

 

Les saintes femmes Marie-Madeleine, Marie, mère de Jacques et Salomé avaient, dès le vendredi soir (Lc 23, 56) préparé des huiles pour le corps enseveli du Seigneur dans le temps permis par la loi, c’est-à-dire jusqu’au coucher du soleil de la veille du sabbat, le vendredi soir. Mais le temps manquant, elles voulaient reprendre leur besogne dès la fin du sabbat, au lever du soleil dominical. Elles se hâtèrent d’acheter des aromates pour oindre le corps de Jésus afin d’éviter puanteurs et putréfaction par leur vertu desséchante, rendant leurs tristes devoirs à un cadavre et ne s’attendant pas à préparer la joie du céleste triomphe d’un ressuscité. À l’issue de ce Carême, nous devrions nous aussi aller aussi vers Dieu chargé des parfums de nos vertus et du désir des bonnes œuvres (aromates).

 

Leur cœur n’était pas encore ouvert à la résurrection puisqu’elles s’inquiétaient de pouvoir pénétrer dans le tombeau dont une grosse pierre était roulée devant l’entrée par l’ange (Mt 28, 2). Compris mystiquement, les sacrements du Christ sont libérés, eux qui étaient retenus par la lettre de la loi, écrite sur la pierre (Dt 4, 13) alors que l’Esprit Saint écrit sur des cœurs de chair, malléables mais sensibles ! (Jr 31, 31). « Précisément la grâce du Saint-Esprit donnée à ceux qui croient au Christ constitue au premier chef la loi nouvelle » (ST I-II, 106, 1).

 

b.     L’ange

 

L’ange est dit assis sur la pierre par Matthieu tandis que Marc précise qu’il ne fut vu qu’une fois les femmes entrées dans le tombeau. S. Augustin voulant surmonter les dissonances entre évangiles (De l’accord des Evangélistes, 3, 24.) imagine soit deux anges, soit plutôt que le tombeau serait doté d’un vestibule clos avec la pierre fermant la chambre funéraire. L’ange apparaît comme un jeune homme car au Paradis, il n’y a plus ni naissance ni mort, ni vieillesse. On est au Paradis dans la maturité du jeune adulte, l’âge du bonheur.

 

L’ange se tenait à droite, donc au midi car les cadavres étaient orientés comme le sont les églises, c’est-à-dire les pieds vers l’Est et la tête à l’Ouest, prêts à se relever à la lumière du jour de la Résurrection. La droite est toujours un signe heureux du jour faste, celui de l’Éternité bienheureuse, au contraire de la gauche, « sinistra » en latin, néfaste qui serait notre vie actuelle en cette « vallée de larmes ».

 

Le vêtement qu’il porte, moins qu’une une laine terrestre est plutôt habit de lumière de la vie éternelle : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ; Seigneur mon Dieu, tu es si grand ! Revêtu de magnificence, tu as pour manteau la lumière ! » (Ps 103, 1-2) et « Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le royaume de leur Père » (Mt 13, 43). En parlant, il annonce déjà la résurrection : ceux qui suivent le Christ ne doivent plus avoir peur comme le Christ le répéta souvent. Ces saintes femmes qui avaient leur désir tendu vers les réalités d’en-haut ne devaient pas s’effrayer d’en voir les habitants. « Il n’y a pas de crainte dans l’amour, l’amour parfait bannit la crainte ; car la crainte implique un châtiment, et celui qui reste dans la crainte n’a pas atteint la perfection de l’amour » (1 Jn 4, 18).

 

 

III)                 Le message : Jésus envoie prêcher sa Ressurection aux nations

a.     Jésus le Crucifié

 

Jésus est désigné par son origine humaine de Nazareth mais il son prénom signifie surtout « Dieu sauve » en hébreu. Et il est éternellement « le crucifié » comme l’appelle l’ange car il s’agit d’un participe parfait : non pas celui qui ‘a été crucifié’ mais bien celui qui reste et qui demeure, jusque dans sa résurrection même, le ‘crucifié’. Jésus ne rougit pas de la croix, car c’est en elle qu’est le salut des hommes, et le fondement de la béatitude. Jésus n’est plus ici dans la chair humaine. Il n’est pourtant absent nulle part par la présence de sa majesté divine.

 

Comme preuve est montré le tombeau vide. L’immortalité est révélée pour inciter à l’action de grâces, afin que nous comprenions ce que nous étions et que nous sachions ce que nous serons. Le rôle des femmes apôtres est important : elles vont aller quérir Pierre pour l’envoyer en Galilée. Des femmes dans un jardin nous montrent que si Ève avait en Éden induit à la mort éternelle, ces saintes femmes annoncent la résurrection et la vie éternelle. Pierre qui a renié trois fois est nommément cité afin qu’il ne désespère pas d’être pardonné par la triple profession d’amour à la question « Pierre, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? » (Jn 21, 15-17).

 

b.     La Galilée

 

Comment concilier cette apparition qu’ils auront de Jésus en Galilée alors que le même Marc évoque quelques versets après notre passage des apparitions du Ressuscité à Jérusalem ou ses environs ? Qu’il s’agisse de l’apparition à Marie-Madeleine (Mc 16, 9) et de l’allusion aux disciples d’Emmaüs (Mc 16, 12 évoquant Lc 24, 13-35) et même aux Onze (Mc 16, 14-19) à Béthanie avant l’Ascension (cf. Lc 24, 50). Étrangement, l’évangile de Marc se clôt quelques versets après notre passage et n’évoque donc pas du tout la Galilée, au contraire de Matthieu qui ne parle que d’apparitions là-bas. Peut-être parce que les juifs de Galilée venus en pèlerinage à Jérusalem faisaient une dernière station sur le Mont des Oliviers avant d’entrer dans la Ville Sainte au point qu’on le surnommait le Mont des galiléens ?

 

Ou bien Galilée, pour S. Grégoire signifie ‘transmigration’ et signifierait que Jésus et à sa suite l’Église avaient déjà ‘migré’ (déjà les migrants !) de la passion à la résurrection, de la mort à la vie, de l’Égypte à la Terre promise. Un parallèle avec la Pâque s’impose. Si elle traduit la Passion en grec, elle signifie « le passage » en hébreu, se rapportant aux Juifs sauvés de l’ange exterminateur tuant les premiers-nés d’Égypte et traversant la mer Rouge pour échapper aux armées de Pharaon comme nous le lisions hier soir (seconde lecture Ex. 14, 24-31 ; 15, 1-2) et cantique de Moïse : « il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier ». Nous devons donc nous aussi migrer des vices aux vertus qui nous élèveront comme la montagne de Galilée.

 

Cet ancien lieu de la dispersion ou « Galilée des Nations » (Mt 4, 15) devient lieu du rassemblement : « Il rassemble les dispersés d’Israël celui qui guérit les cœurs contrits » (Ps 146, 2-3 Vulg), nouveau lieu de l’unité comme le fut Jérusalem autrefois (« Jérusalem, te voici dans tes murs : ville où tout ensemble ne fait qu’un ! », Ps 121, 3). Mais cela passera bien sûr par l’annonce faite aux nations. Jésus sera aussi présent dans ses membres que sont ceux qui vont accueillir la parole des apôtres envoyés pour évangéliser les nations. La grâce du Christ est passée des Juifs aux païens, de la Judée à la Galilée. Puisque les païens sont devenus par la foi et le baptême les membres du Corps du Christ, il est bien vrai que les apôtres verront le Corps du Christ qui est l’Église en Galilée. Ainsi Jésus peut bien apparaître aux Apôtres en Judée, il n’en est pas moins vrai que c’est en Galilée après son Ascension qu’ils le verront en son corps mystique qui est l’Église.