Vigile de Pâques (11 avril - lumière)

Homélie de la Vigile de Pâques (Samedi 11 avril 2020)

 

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Le Christ lumière

 

La Sainte Nuit de Pâques, nuit de la Résurrection de Notre Seigneur Jésus Christ, est très riche de symboles, parmi lesquels figure la lumière sous la forme du feu et du cierge.

 

 

I)              Le Christ « lumen de lumine »

a.     Veiller

 

Le Christ est, d’après le Credo : « Dieu né de Dieu, lumière né de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu ». « Lumen de lumine ». Cette lumière implique d’abord de se laisser éclairer par la lampe bien mise en évidence sur un haut candélabre (et non pas sous le boisseau : Mt 5, 15 ; Mc 4, 21 ; Lc 8, 16 ; 11, 33). Ensuite, il faut l’entretenir soigneusement, donc veiller, comme ce soir (vigile venant de « veiller ») pour ne pas être surpris dans notre sommeil car le Christ reviendra comme un voleur dans la nuit. Ne faisons pas comme les apôtres qui, jeudi saint, s’étaient endormis alors que le Seigneur espérait qui lui tinssent compagnie par la prière durant son agonie à Gethsémani (« Il dit à Pierre : vous n’avez pas été capable de veiller une heure avec moi ? »).

 

b.     Se démarquer du monde

 

S. Paul dit : « En effet, vous êtes tous des fils de la lumière, des fils du jour ; nous n’appartenons pas à la nuit et aux ténèbres » (1 Th 5, 5). Cela nous oblige encore à nous démarquer des œuvres du monde. Le monde appartient au prince des ténèbres, le diable, prince de ce monde (Jn 12, 31) qui y règne. La vie est bien souvent un combat entre les « fils de la lumière » (Lc 16, 8) et les forces des ténèbres. Nous ne pouvons pas être des deux. « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ; celui qui ne rassemble pas avec moi disperse » (Mt 12, 30). « Nul ne peut servir deux maîtres : ou bien il haïra l’un et aimera l’autre, ou bien il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l’Argent (Mammon) » (Mt 6, 24).

 

St. Ignace au 4e jour des Exercices Spirituels (« Méditation de deux étendards, l'un de Jésus-Christ, notre chef souverain et notre Seigneur ; l'autre de Lucifer, ennemi mortel de la nature humaine »), nous oblige à choisir sous quel étendard nous voulons servir. Nous ne pouvons pas suivre l’exemple du monde, la mondanité. Il n’y a pas de juste milieu : « Et le Jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées ; mais celui qui fait la vérité vient à la lumière, pour qu’il soit manifeste que ses œuvres ont été accomplies en union avec Dieu » (Jn 3, 19-21).

 

Une fois notre choix posé, soyons conséquents : « Autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité – et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt. Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même d’en parler. Mais tout ce qui est démasqué est rendu manifeste par la lumière, et tout ce qui devient manifeste est lumière. C’est pourquoi l’on dit : Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera » (Eph 5, 8-14).

 

c.     Christ, vrai porteur de lumière !

 

La vraie lumière est donc le Christ ! Pourtant cela ne se dit-il pas « Lucifer » (lux, lucis : lumière, ferre : porter donc porteur de lumière) ? L’Exsultet, très antique annonce pascale, le Seigneur Jésus est ainsi nommé : « Flammas eius lúcifer matutínus invéniat. Ille, inquam, lúcifer, qui nescit occásum. Ille, qui regréssus ab ínferis, humáno géneri serénus illúxit ». Mais le français a préféré dire stella matutina, étoile du matin : « C’est pourquoi, nous vous prions, Seigneur, afin que ce Cierge consacré en l’honneur de votre nom brûle sans cesse pour dissiper les ténèbres de cette nuit. Que sa lumière, reçue comme un suave parfum, se mêle aux lumières célestes. Que l’Étoile du matin trouve encore sa lumière ; cette Étoile, dis-je, qui ne connaît pas de soir, celle qui sortie des ténèbres, éclaire de sa lumière sereine le genre, humain ».

 

Cela pourrait prêter à confusion à cause de l’association actuelle de Lucifer au démon, certes ancien ange, donc être de lumière à sa création. Cette dérive remonte sans doute à l’évêque sarde Lucifer de Cagliari († vers 371), ardent défenseur de la saine doctrine à Nicée (325) mais dont S. Jérôme dans son Liber contra Luciferianos combattit l’intransigeantisme exacerbé car il refusait que les anciens Ariens convertis fussent admis dans l’Église.

 

 

II)           Symbolique du cierge pascal

a.     Le feu et la pierre

 

La symbolique du feu pascal est fort belle. L’antique usage chrétien bénissait du feu pour les vêpres. Ce feu était tiré d’une pierre comme le rappelle l’oraison sur le feu : « Dieu, par votre Fils, lequel est la pierre angulaire, avez allumé pour vos fidèles le feu de vos clartés ; sanctifiez ce feu nouveau, tiré de la pierre pour servir à nos usages, et accordez-nous d’être, pendant ces fêtes pascales, enflammés de célestes désirs afin que nous méritions d’arriver à ces fêtes avec des cœurs purs pour jouir d’une lumière éternelle ». Mais le français perd la richesse du latin qui évoque deux types de pierre.

 

Le mot générique lapis, lapidis (cf. lapidaire) renvoie clairement à Jésus Christ, la pierre angulaire rejetée par les bâtisseurs (Is 28, 16 ; Ps 118, 22 ; Mc 12, 10 ; Mt 21, 42 ; Lc 20, 17 ; 1 P 2, 6). Le mot spécifique silex, silicis : le silex évoque la pierre à feu. L’origine du feu est donc bien la pierre ou rocher ferme et solide qu’est le Christ qui souhaite embraser le monde : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé ! » (Lc 12, 49). Ce feu est celui de son amour, de la foi aussi qui doit illuminer les actions des hommes.

 

Les Hébreux au désert furent ainsi illuminés par la colonne de feu qui était double. Elle obscurcissait les Égyptiens par la nuée mais éclairait les Hébreux par sa lumière (Ex 14, 20) car elle le faisait de par derrière eux, les séparant de l’armée de Pharaon. Cette colonne de feu, indiquée par la forme du cierge pascal, est explicitement mentionnée dans la proclamation du message pascal (« columnæ illuminatione »).

 

Pour nous, cette lumière de la foi est éclairée par la Parole de Dieu qui illumine la route des croyants : « Une lampe sur mes pas, ta parole, une lumière sur ma route » (Ps 118 [119], 105). Mais attention ! Contrairement aux manifestations grandioses des Hébreux, la foi aujourd'hui n’agit pas à la manière d’un phare éclairant des kilomètres à la ronde mais comme une lanterne que l’on porte au milieu des ténèbres. On ne voit plus loin qu’à mesure que l’on avance, petitement, pas toujours très rassuré, mais autant qu’on pose chaque jour un acte de foi.

 

b.     Le cierge communique le Christ au monde

 

Le Seigneur conduit en effet sûrement Son peuple car Il est le Seigneur de tout, à commencer par le temps : le millésime est marqué sur le cierge pascal. « Le Christ, hier et aujourd’hui, Commencement et Fin, Alpha et Omega [Ap 22, 13]. À Lui le temps et les siècles. À Lui la gloire et la souveraineté pour tous les siècles de l’éternité ».

 

Mais Dieu n’est pas que Créateur, Il est aussi Rédempteur (cf. Exsultet : « rien, en effet, ne nous eût servi de naître si nous ne devions pas être rachetés »). Il nous rachète par les plaies de son Fils : « Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris » (Is 53, 5). Le cierge pascal est donc marqué des cinq stigmates : les Très Saintes Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ : les marques des clous dans les paumes (2) et aux pieds (2) et le côté et cœur transpercés par la lance (1).

 

Le Seigneur est la lumière nouvelle, à nulle autre pareille. L’église est plongée d’abord dans le noir pour qu’elle soit illuminée uniquement du cierge pascal. Trois stations (Lumen Christi) marquent l’entrée du cierge dans l’église pour chacune des Trois Personnes de la Très Sainte Trinité. Le Fils est venu dans le monde pour indiquer le chemin vers le Père (1ère ostension) (« personne ne connaît qui est le Père, sinon le Fils et celui à qui le Fils veut le révéler » Lc 10, 22 et Mt 11, 27). À la deuxième ostension, le Fils, Jésus Christ, montre son égalité substance avec le Père. À la troisième ostension, le Saint-Esprit est proclamé également Seigneur et Dieu car c’est lui qui est infusé dans les baptisés de cette nuit.

 

Mais le cierge représente tout particulièrement le Fils, qui trône ainsi au début de l’office de la vigile au milieu du sanctuaire. La cire figure son corps ; la mèche, son âme ; la flamme, sa divinité. Ces trois intimement unis sont comme la double nature du Christ : vrai Dieu et vrai homme, dans l’unité de l’unique personne divine du Fils. Éteint, il représente le Christ mort dans lequel la divinité n’apparaissait pas ; allumé, il est le triomphe du Ressuscité qui éclaire les hommes prisonniers des ténèbres de ce monde. Au cierge pascal sont allumés progressivement les autres cierges : le célébrant puis les autres clercs et servants, enfin les fidèles. Ainsi en est-il de la lumière de la foi qui se répand dans le monde depuis Jésus Christ.

 

 

Conclusion :

 

Pour filer cette métaphore du cierge, concluons avec les paroles mêmes du saint curé d’Ars, S. Jean-Marie Vianney : « La prière n’est autre chose qu’une union à Dieu. Quand on a le cœur pur et uni à Dieu, on sent en soi un baume, une douceur qui enivre, une lumière qui éblouit. Dans cette union intime, Dieu et l’âme sont comme deux morceaux de cire fondus ensemble : on ne peut plus les séparer. C’est une chose bien belle que cette union de Dieu avec sa petite créature. C’est un bonheur qu’on ne peut comprendre »[1].

 

[1] Catéchismes 8, in A. Monin, L’esprit du Curé d’Ars dans ses catéchismes, Paris, 1926, p. 105-108 (cf. Office des Lectures du 4 août en forme ordinaire).