2e dim ap Pâques (18/04/21 - pasteur et brebis se connaissent)

Homélie du 2e dimanche après Pâques

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Bon pasteur et brebis se connaissent mutuellement

Le drames de notre époque est l’absence de maître. Nous sommes « comme des brebis errantes » (1 P 2, 21). Si le père Jérôme, moine trappiste de Sept-Fons, insistait sur « l’art d’être disciple » (discere : apprendre) ou la docilité, étymologiquement vertu qui se laisse enseigner (docere), encore faudrait-il qu’il y ait un maître spirituel nous conduisant vers Jésus. Nous ne savons plus à l’école de qui nous mettre. Dans la logique de l’Incarnation, Dieu passe ordinairement par des médiations humaines. Or, ceux qui portent le titre de maîtres n’en exercent plus la fonction : « pasteur et gardien de vos âmes » disait l’épître (1 P 2, 25), soit évêque (ad pastórem et epíscopum animárum vestrárum = ?π? τ?ν ποιμ?να κα? ?π?σκοπον τ?ν ψυχ?ν ?μ?ν). L’idée soixante-huitarde de tuer le père n’a pas encore disparu et ceux qui exercent l’autorité ne savent plus comment exercer cette fonction paternelle par excellence qui fait grandir comme un tuteur au séminaire. Ils tombent de Charybde en Scylla dans les travers soit du caporalisme, soit de la synodalité soviétique (des conseils démultipliés provoquant la réunionite aigüe et faisant passer le pouvoir propre du prêtre de gouverner aux laïcs) alors que Dieu dit : « vos réunions, mon âme les hait » (Is 1, 14).

      1. L’intimité de la connaissance
  1. La foi connaît un contenu objectif

Le Christ est le modèle de tout chrétien mais singulièrement de tout pasteur (1 P 2, 21). Le Seigneur Jésus insiste beaucoup sur le verbe « connaître » répété quatre fois. Ce terme revêt deux acceptions. La foi est de l’ordre de la connaissance. Cette vertu théologale a son siège dans l’intellect. La doctrine (enseignement, là encore de docere, doctus > docteur) de l’Église doit être connue en son contenu qu’il faut savoir. Le modernisme a trop réduit la foi à la transmission d’une expérience comme l’exprimait Paul VI en 1974 : « Les hommes ont plus besoin de témoins que de maîtres. Et lorsqu’ils suivent des maîtres, c’est parce que ces derniers sont devenus des témoins ». Certes, nul ne saurait nier qu’il faille vivre de ce que l’on enseigne, à moins d’être hypocrites. Le fameux pharisianisme est aussi souvent dégainé par les modernes dans l’Église que la reductio ad Hitlerum dans la vie civile. Mais il ne s’agit pas que d’une expérience à transmettre ! Encore faut-il savoir énoncer les contenus de la foi, il faut connaître le credo et le catéchisme jusque dans les moindres détails.

  1. Connaissance et amour

Cette connaissance est liée à l’amour car on veut tout connaître de l’être aimé. Combien de couples finalement s’ignorent mutuellement. Pourtant « l’aimant est dans l’aimé par la connaissance en tant qu’il ne se satisfait pas d’une connaissance superficielle de l’aimé mais s’efforce d’explorer à fond tout ce qui le concerne, et de pénétrer ainsi dans son intimité. C’est le sens de ces mots appliqués à l’Esprit Saint, qui est l’Amour de Dieu : ‘Il scrute même les profondeurs de Dieu’ (1Co 2,10) » (I-II, 28, 2, ad 2). « L’amour transforme celui qui aime en l’aimé, il fait entrer celui qui aime à l’intérieur de l’aimé, et vice-versa, de sorte que rien de l’aimé ne demeure non uni, comme une forme atteint l’intimité de ce qui est formé, et vice-versa. C’est pourquoi celui qui aime pénètre d’une certaine manière dans l’aimé. Sous cet aspect, on dit que l’amour est acéré. En effet, c’est le propre de ce qui est acéré de parvenir à l’intimité d’une chose en la divisant. De même, l’aimé pénètre dans celui qui aime en parvenant jusqu’à son intimité : pour cette raison, on dit que l’amour blesse et transperce le cœur » (III Sent. 27, 1, 1, ad 4). Cette pénétration intime a d’ailleurs donné la seconde acception du terme qu’est « connaître au sens biblique » car la relation sexuelle est appelée ainsi par la Vierge Marie à l’Annonciation (Lc 1, 34).

  1. Apprivoiser pour être l’unique aimé

Cette intimité profonde ou connaissance est, après l’enseignement, conférée dans la vie de prière. Passer du temps avec l’ami fait que l’on adopte son point de vue, son langage, qu’on se laisse conformer à lui, au point qu’on devance ses pensées, pouvant achever ses phrases ou comprenant la moindre allusion. On le distingue entre tous : « Qu’a-t-il, ton bien-aimé, de plus qu’un autre ? (…) Mon bien-aimé est clair et vermeil : on le distingue entre dix mille ! » (Cant 5, 9-10). Ce qui fait penser au Petit Prince de Saint-Exupéry : « Tu n’es encore pour moi qu’un petit garçon tout semblable à cent mille petits garçons. Et je n’ai pas besoin de toi. Et tu n’as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu’un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m’apprivoises, nous aurons besoin l’un de l’autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde… (..) - Ma vie est monotone. Je chasse les poules, les hommes me chassent. Toutes les poules se ressemblent, et tous les hommes se ressemblent. Je m’ennuie donc un peu. Mais, si tu m’apprivoises, ma vie sera comme ensoleillée. Je connaîtrai un bruit de pas qui sera différent des autres. Les autres pas me feront rentrer sous terre. Le tien m’appellera hors du terrier, comme une musique. Et puis regarde ! Tu vois, là-bas, les champs de blé ? Je ne mange pas de pain, le blé pour moi est inutile. Les champs de blé ne me rappellent rien. Et ça, c’est triste ! Mais tu as des cheveux couleurs d’or. Alors, ce sera merveilleux quand tu m’auras apprivoisé ! Le blé, qui est doré, me fera souvenir de toi. Et j’aimerai le bruit du vent dans le blé… ». Apprivoiser signifie donc rendre l’autre unique, comme Dieu fait avec nous : « Je suis le bon pasteur, et je connais mes brebis, et mes brebis me connaissent, comme le Père me connaît et que je connais le Père » (Jn 10, 14-15).

      1. Les mauvais pasteurs mercenaires
  1. Boire le lait et s’habiller de leur laine (Ez 34, 3)

S. Augustin fit un beau sermon sur Ez 34, 1-11 : « Fils d’homme, prophétise contre les bergers d’Israël ». Il résume en deux travers le fait de se nourrir abusivement sur le troupeau : « Ce sont deux choses que demandent au peuple ceux qui se nourrissent eux-mêmes (les pasteurs mercenaires), au lieu de nourrir leurs brebis : l’avantage de subvenir à leurs besoins, et l’agrément de recevoir honneur et louanges ».

Ensuite, il décrit les manquements des mauvais pasteurs qui ne donnent pas accès à la véritable connaissance nécessaire au salut. Déjà qu’il n’est pas aisé de vivre vertueusement quand on connaît la foi et les bonnes mœurs, autant est-ce impossible sans connaître la vérité ! « Les brebis saines et grasses sont fort peu nombreuses, je veux dire celles qui sont devenues solides par l'aliment de la vérité, qui savent profiter, comme d'un pâturage, de la grâce de Dieu. Mais les mauvais pasteurs n'épargnent pas de telles brebis. Ils ne se contentent pas de laisser sans soins celles qui sont malades, faibles, égarées ou perdues. En outre, ils égorgent les brebis fortes et grasses, autant qu'ils le peuvent. Et elles restent vivantes. C'est par la miséricorde de Dieu qu'elles vivent. Cependant, en ce qui dépend d'eux, les mauvais pasteurs les tuent. Comment cela ? direz-vous. En ayant une vie mauvaise, en donnant le mauvais exemple (…). Sans doute, il y a des brebis qui sont bien vivantes, et fortes grâce à la parole du Seigneur, parce qu'elles restent fidèles à l'enseignement reçu : ‘Ce qu'ils disent, faites-le; ce qu'ils font, ne le faites pas’ ».

  1. Le manque de soins aux brebis affaiblies

Le prophète de l’Ancien Testament continue son imprécation contre les mauvais pasteurs : « Vous n’avez pas rendu des forces à la brebis chétive, soigné celle qui était malade, pansé celle qui était blessée. Vous n’avez pas ramené la brebis égarée, cherché celle qui était perdue » (Ez 34, 4).

Le courage n’est pas la vertu la mieux partagée par l’épiscopat et même par le clergé. On préfère ne pas faire de vague, ne pas creuser lorsqu’il faudrait aller au fond des choses pour régler les problèmes à la racine (sanatio in radice), quitte à déplaire comme le Christ dérangeait les pouvoirs installés des grands prêtres vendus au pouvoir civil romain. Ces mauvais pasteurs devront rendre des comptes sur leur âme pour tous les gens qui seront damnés car ils ne leur auront pas dit que le baptême et la vie sacramentelle, la vraie foi étaient des conditions indispensables au salut ! « Lorsque les pasteurs craignent de blesser ceux à qui ils parlent, non seulement ils ne les préparent pas aux tentations qui les menacent, mais encore ils leur promettent le bonheur de ce monde, que le Seigneur n'a pas promis au monde. Le Seigneur a promis au monde que peines sur peines lui adviendraient, et tu veux être un chrétien épargné par ces peines ? Parce que tu es chrétien, tu souffriras davantage en ce monde (…). Mais certes, pour que le faible ne défaille pas devant les tentations à venir, il ne faut ni le tromper par un faux espoir, ni le briser par la terreur. Dis-lui : Prépare ton âme à la tentation. Et peut-être qu'il se met à défaillir, à trembler, à refuser d'avancer. Tu as une autre parole à lui dire : ‘Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces’. Annoncer et prédire les souffrances à venir, cela fortifie le faible. Lorsqu'il en est trop effrayé et terrifié, lorsque tu promets la miséricorde de Dieu, non en ce que les tentations manqueront, mais en ce que Dieu ne permet pas que l'on soit tenté au-dessus de ses forces, c'est là bander le membre brisé ».

« Les brebis sont rétives. Car lorsqu'on cherche celles qui sont égarées, elles disent qu'elles sont devenues étrangères en s'égarant et en se perdant : ‘Pourquoi nous appelez-vous ? Pourquoi nous cherchez-vous ? » (…). C'est ainsi que tu veux t'égarer, c'est ainsi que tu veux périr ? Raison de plus pour que je ne le veuille pas. Oui, j'ose le dire : je suis importun. J'entends l'Apôtre me dire : ‘Annonce la parole, insiste à temps et à contre-temps’ (…). À temps envers ceux qui veulent, à contre-temps envers ceux qui ne veulent pas. Oui, je suis importun, j'ose dire : « Tu veux t'égarer, tu veux périr ; moi, je ne veux pas ». Certes, le travail pastoral est fort ingrat, ce qui est rappelé par la prière en revêtant le manipule qui symbolise le poids du jour et de la chaleur où il faut suer à récolter les gerbes de blé (manipulum en latin) : « Que je mérite, Seigneur, de porter le manipule du pleur et du chagrin, afin de pouvoir récolter avec joie les fruits de mon travail ». Il serait tellement plus facile de faire croire avec Michel Polnareff que nous irions tous au Paradis.

Conclusion

Les évêque et prêtres ne devraient jamais oublier qu’ils risquent d’être rejetés et maudits s’ils n’accomplissent pas leur devoir d’état : « parce que mes bergers ne s’occupent pas de mon troupeau, parce qu’ils sont bergers pour eux-mêmes au lieu de l’être pour mon troupeau, eh bien, bergers, écoutez la parole du Seigneur (…) : Me voici contre les bergers. Je m’occuperai de mon troupeau à leur place (…). Voici que moi-même, je m’occuperai de mes brebis, et je veillerai sur elles » (Ez 34, 11). Prions pour des évêques et prêtres, saints et courageux.

Date de dernière mise à jour : 18/04/2021