4e dimanche Avent (18 décembre 2016)

Homélie du 4e dimanche de l’Avent (18 décembre 2016)

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L’indissolubilité du mariage au risque de déplaire (1)

 

L’Avent donne une place importante à la personne de St. Jean-Baptiste, le précurseur (= prodrome en grec). N’oublions jamais que celui-ci prêchait avec une grande liberté pour annoncer les chemins de Dieu : à savoir insistait sur la conversion des pécheurs, le besoin que nous avons tous de nous repentir pour préparer la voie au Seigneur Jésus.

Or, St. Jean-Baptiste est mort martyr pour rendre témoignage à la vérité du mariage. « C’était lui, Hérode, qui avait donné l’ordre d’arrêter Jean et de l’enchaîner dans la prison, à cause d’Hérodiade, la femme de son frère Philippe, que lui-même avait prise pour épouse. En effet, Jean lui disait : ‘Tu n’as pas le droit de prendre la femme de ton frère’. Hérodiade en voulait donc à Jean, et elle cherchait à le faire mourir » (Mc 6, 17-18). Cette même vérité, pour laquelle St. Jean-Baptiste est mort, est de plus en plus attaquée au sein même de l’Église et ceux qui s’efforcent humblement de la défendre sont jetés en pâture aux media qui prônent bien sûr l’idéologie du divorce.

Que la société actuelle rejette la vérité du mariage ne surprendra personne, mais que certains prélats ou même le Saint-Père refusent de clarifier des points laissés volontairement confus ou diffusent des positions contradictoires avec la doctrine bimillénaire de l’Église interroge le sensus fidei. La fonction principale du primat de Pierre est pourtant d’affermir ses frères dans la foi, raison pour laquelle Jésus a prié pour que la foi du premier pape ne défaille pas (Lc 22, 32). Il est bien évident que l’exhortation apostolique Amoris Lætitia ne peut être interprétée qu’en conformité avec la doctrine toujours enseignée par l’Église. Ceux qui cherchent à s’engouffrer dans les portes ouvertes par le chap. 8 pour faire triompher pratiquement sinon doctrinalement une bagatellisation[1] du divorce se trompent. Ce texte n’est nullement infaillible car son degré d’autorité est relativement faible (une exhortation apostolique post-synodale vaut moins qu’une encyclique par exemple) mais il jette le trouble et cause du scandale au sens étymologique : de faire tomber dans le péché des faibles qui sont déboussolés sur l’attitude à tenir.

Les vrais disciples du Christ savent qu’ils peuvent être envoyés par leurs proches devant les tribunaux (Mt 10, 17.19 ; Lc 12, 11, Mc 13, 11). Ils n’ont cure de ces juges qui par leur injustice, n’en rendent que plus triomphant le mérite des innocents. L’épître du jour nous le rappelle : « Pour ma part, je me soucie fort peu d’être soumis à votre jugement, ou à celui d’une autorité humaine (…) celui qui me soumet au jugement, c’est le Seigneur » (1 Co 4, 3-4). Ils ne sont que les dépositaires de la vérité qu’est le Christ. « Or, tout ce que l’on demande aux intendants, c’est d’être trouvés dignes de confiance » (v. 2). Un cardinal doit être plus attaché à la Vérité qu’à sa barrette. La couleur pourpre évoquant d’ailleurs leur capacité à aller jusqu’au martyre à cet effet. Couleur qui était jusqu’à François aussi celle des chaussures des papes pour leur rappeler cette même vérité de leur fonction.

  1. Les dubia[2] de quatre cardinaux

Alors que 13 cardinaux, qui faisaient partie du nombre des pères synodaux, avaient l’an passé déjà fait appel au Saint-Père pour éviter certaines dérives, cette fois-ci, 4 cardinaux sans fonctions opérationnelles et donc plus libres, ont saisi le Pape, qui d’ailleurs n’a pas souhaité que le dernier consistoire puisse être, comme c’est l’usage, une libre tribune de discussion sur ce sujet polémique de l’accès des divorcés remariés à la communion. Épineux sujet lancé en février 2014 par le brulôt du cardinal Walter Kasper dans son rapport introductif au double synode.

Les ‘dubia’ (latin pour doutes) sont des questions formelles posées au Pape et à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi et qui demandent des éclaircissements auxquels on peut répondre par oui ou non, suivant un antique usage. C’est le rôle de St. Pierre de conforter (donc c’est un acte juste puisqu’on lui reconnaît ce droit et devoir) et de travailler à l’unité (acte de charité) pour éviter les divisions et schismes dans l’Église. Je reformule les 5 doutes.

  1. Amoris Lætitia 305 (et note 351) autorise-t-il d’absoudre en Pénitence et d’admettre à la Sainte Eucharistie une personne qui, étant liée par un lien matrimonial valide, vit ‘more uxorio’ (à la manière des époux) avec une autre personne, sans que soient remplies les conditions prévues par Familiaris consortio 84[3].

St. Jean-Paul II posait 3 conditions avant d’admettre aux sacrements les divorcés remariés civilement :

  • Ces personnes ne peuvent se séparer sans commettre une nouvelle injustice (par exemple, étant responsables de l’éducation d’enfants de la 2nde union)
  • Elles s’engagent à vivre selon la vérité de leur situation : non plus comme des époux (more uxorio) mais comme frère et sœurs, dans la continence parfaite car les actes sexuels sont réservés aux véritables époux, or ils sont formellement dans une situation d’adultère.
  • Elles évitent de faire scandale (éviter l’apparence du péché afin d’écarter le risque d’entraîner d’autres personnes à pécher).

Tout comme la messe ou la confession sont les actes propres du ministère ordonné, donc du sacrement du sacerdoce, la relation sexuelle constitue l’acte propre qui d’ailleurs scelle le sacrement du mariage. Ils sont peccamineux dans tout autre contexte.

Si l’Église devait autoriser cela, on pourrait légitimement croire par erreur que serait vraie l’une des opinions suivantes, alors qu’elles sont évidemment fausses :

- Bien qu’un divorce ne dissolve pas le lien matrimonial et les partenaires de la nouvelle union civile ne soient pas mariés aux yeux de Dieu, ils peuvent, à certaines conditions, accomplir légitimement l’acte sexuel (quid alors des autres ? N’ouvre-t-on pas une porte à ceux qui pratiqueraient l’union libre ou concubinage, ou qui auraient des relations pré-matrimoniales, bref la luxure et tout ce qui va contre la pureté).

- Un divorce dissout le lien matrimonial. Par ailleurs, les personnes qui ne sont pas mariées ne peuvent pas accomplir légitimement des actes sexuels. Les divorcés remariés sont quant à eux légitimement des époux et leurs actes sexuels sont licitement des actes conjugaux.

- Un divorce ne dissout pas le lien matrimonial et les partenaires de la nouvelle union ne sont pas mariés et donc ne peuvent pas accomplir des actes sexuels. Par conséquent les divorcés remariés civilement vivent dans une situation de péché habituel, public, objectif et grave. Cependant, admettre des personnes à l’Eucharistie ne signifie pas, pour l’Église, qu’elle approuve leur état de vie public ; le fidèle peut s’approcher de la table eucharistique même s’il a conscience d’être en état de péché grave. L’intention de changer de vie n’est pas toujours nécessaire pour recevoir l’absolution dans le sacrement de pénitence. Par conséquent les sacrements sont séparés de la vie : les rites chrétiens et le culte sont dans une sphère différente de celle de la vie morale chrétienne.

  1. Amoris lætitia 304 invalide-t-il Veritatis splendor 79[4] sur l’existence de normes morales absolues, obligatoires sans exception interdisant des actes intrinsèquement mauvais ?

Tout l’enjeu est au fond de savoir s’il existe des normes objectives suivant lesquelles le mal est toujours à éviter semper et ubique (toujours et partout) ou bien si la subjectivité peut enlever toute responsabilité au pécheur ou permettre des exceptions. En effet, l’Église affirme qu’il existe des absolus moraux, toujours exprimés négativement : « Tu ne tueras pas », « Tu ne commettras pas d’adultère ». Aucun discernement des circonstances ou intentions n’est nécessaire.

  1. Peut-on encore affirmer que celui qui vit habituellement en contradiction avec un commandement de la loi de Dieu (par ex l’adultère en Mt 19, 3-9), est dans un état objectif de péché grave après Amoris lætitia 301?

Le pape François écrit « L’Église est riche d’une solide réflexion sur les conditionnements et les circonstances atténuantes (…) par conséquent, il n’est plus possible de dire que tous ceux qui se trouvent dans une certaine situation dite ‘irrégulière’ vivent dans une situation de péché mortel, privés de la grâce sanctifiante ». Existe-t-il encore des péchés mortels si l’on est toujours dans l’atténuation de la matière grave (le critère objectif) par les circonstances d’intention (libre volonté) et connaissance (les deux critères subjectifs) ? Or, l’Église ne peut juger que sur le for externe et non interne, donc c’est à Dieu qu’il appartient de Se prononcer sur l’imputabilité subjective de la personne[5]. Mais le Conseil pontifical pour les textes législatifs a déclaré le 24 juin 2000 sur le canon 915 : tous ceux « qui persistent avec obstination dans un péché grave et manifeste ne seront pas admis à la Sainte Communion » qu’il s’appliquait aux divorcés-remariés.

  1. Amoris lætitia 302 sur les « circonstances qui atténuent la responsabilité morale » (« un jugement négatif sur une situation objective n’implique pas un jugement sur l’imputabilité ou sur la culpabilité de la personne concernée »), invalide-t-il Veritatis splendor 81 qui affirme que « les circonstances ou les intentions ne pourront jamais transformer un acte intrinsèquement malhonnête de par son objet en un acte subjectivement honnête ou défendable comme choix » ?

Tout acte transgressant les commandements de Dieu (adultère, vol, parjure), ne peut jamais devenir excusable ou même bon, même en considérant les circonstances qui atténuent la responsabilité personnelle. Ces actes, que la Tradition de l’Église a qualifiés de péchés graves et mauvais en eux-mêmes, continuent à être destructeurs et dommageables pour toute personne qui les commet, quel que soit l’état subjectif de responsabilité morale dans lequel cette personne se trouve ? Ou bien ces actes peuvent-ils, en fonction de l’état subjectif de la personne, des circonstances et des intentions, cesser d’être dommageables et devenir louables ou tout au moins excusables ?

  1. Amoris lætitia 303 (« non seulement la conscience peut reconnaître qu’une situation ne répond pas objectivement aux exigences générales de l’Évangile mais elle peut aussi reconnaître sincèrement et honnêtement que c’est, pour le moment, la réponse généreuse qu’on peut donner à Dieu ») invalide-t-il Veritatis splendor 56[6] excluant une interprétation créative du rôle de la conscience et affirmant que la conscience n’est jamais autorisée à légitimer des exceptions aux normes morales absolues qui interdisent des actes intrinsèquement mauvais de par leur objet ?

Les tenants de la « conscience créative » pensent que lorsque les préceptes de la loi de Dieu et la norme de la conscience individuelle s’opposent, le dernier mot devrait toujours revenir à la conscience, qui décide en dernier ressort à propos du bien et du mal. Il ne suffirait jamais à la conscience morale de savoir que « c’est un adultère », « c’est un homicide », pour savoir qu’il s’agit d’un acte qui ne peut pas et ne doit pas être commis. Il faudrait également examiner les circonstances et les intentions afin de savoir si cet acte ne pourrait pas, après tout, être excusable ou même obligatoire (cf. dubium 4). La conscience pourrait en effet décider légitimement que, dans un cas donné, la volonté de Dieu en ce qui me concerne consiste en un acte par lequel je transgresse l’un de Ses commandements. « Tu ne commettras pas d’adultère » ne serait pas vraiment perçu comme une norme générale. Ici et maintenant, compte tenu de mes bonnes intentions, commettre un adultère serait ce que Dieu me demande véritablement.

La conscience serait une faculté décidant de manière autonome du bien et du mal. On retrouve là la veille tentation d’Adam et Ève et du « vieil homme » dont on a tant de mal à se dépouiller est bien l’autonomie : ne pas dépendre d’un autre, en particulier de Dieu et singulièrement pour les questions morales comme avec le fruit de la connaissance du bien et du mal en Gn 3. La loi de Dieu n’est plus alors qu’un fardeau arbitrairement imposé par des pharisiens qui s’opposerait au véritable bonheur. En vérité, la conscience juge à partir de la norme objective mais ne peut décider de celle-ci et la loi un don (même reconnu par AL 295 mais il faut vouloir suivre ce chemin !). Par contre, pense-t-on à la conscience du prêtre confronté à ce genre de situation où ces personnes exigeraient de recevoir la communion, vu que certains confrères la leur concèdent après examen particulier ?

[1] Qu’on me pardonne ce germanisme (bagatellisieren) qui me paraît pourtant adapté dans tous les sens du terme.

[2] Quatre Cardinaux de la Sainte Eglise catholique romaine, Leurs Éminences Joachim Meisner, archevêque émérite de Cologne (Allemagne), Carlo Caffarra, archevêque émérite de Bologne (Italie), Raymond Leo Burke, Patron de l’Ordre militaire souverain de Malte, et Walter Brandmüller, président émérite de la Commission pontificale des sciences historiques, ont publié le 14 novembre 2016 Faire la clarté. Problèmes non résolus posés par Amoris Lætitia, soit cinq questions qu’ils avaient préalablement adressées, le 19 septembre 2016, au Saint-Père et au Cardinal Gerhard Müller, préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi, mais que le Pape avait laissé sans réponses.

[3] « La réconciliation par le sacrement de pénitence - qui ouvrirait la voie au sacrement de l'Eucharistie - ne peut être accordée qu'à ceux qui se sont repentis d'avoir violé le signe de l'Alliance et de la fidélité au Christ, et sont sincèrement disposés à une forme de vie qui ne soit plus en contradiction avec l'indissolubilité du mariage. Cela implique concrètement que, lorsque l'homme et la femme ne peuvent pas, pour de graves motifs - par l'exemple l'éducation des enfants -, remplir l'obligation de la séparation, ‘ils prennent l'engagement de vivre en complète continence, c'est-à-dire en s'abstenant des actes réservés aux époux’ (note 180) ». Cf. Reconciliatio et pænitentia 34 et Sacramentum caritatis 29. Ils ajoutent « L’expression ‘dans certains cas’ de la note 351 (n. 305) de l’exhortation Amoris lætitia peut-elle être appliquée aux divorcés remariés qui continuent à vivre ‘more uxorio’ ? ».

[4] Il est possible de « qualifier de moralement mauvais selon son genre […] le choix délibéré de certains comportements ou de certains actes déterminés, en les séparant de l’intention dans laquelle le choix a été fait ou de la totalité des conséquences prévisibles de cet acte pour toutes les personnes concernées ».

[5] Ecclesia de Eucharistia 37 : « Bien évidemment, le jugement sur l’état de grâce d’une personne appartient uniquement à l’intéressé, puisqu’il s’agit d’un jugement de conscience ».

[6] « Sur ce fondement, on prétend établir la légitimité de solutions prétendument 'pastorales', contraires aux enseignements du Magistère, et justifier une herméneutique ‘créatrice’ du rôle de la conscience morale, d’après laquelle elle ne serait nullement obligée, dans tous les cas, par un précepte négatif particulier ».