Mese de Minuit de Noël (24 décembre 2016)

Homélie de la messe de minuit de la Nativité de NSJC (24 décembre 2016)

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Méditation sur la Nativité de NSJC

La nuit de Noël est incomparable à toute autre. Le Fils de Dieu se fait petit enfant. Dieu s’incarne et partant, se place dans le lieu commun de la vie des hommes que sont le temps, l’espace : en un mot l’histoire et la géographie mais Il leur donne une autre dimension. Méditons sur les événements de la Nuit, sainte entre toutes, à la lumière de la méditation de Benoît XVI[1].

  1. Cadre historique et théologique
    1. Le règne de l’empereur Auguste

Nous ne sommes pas dans le « jadis » du mythe, mais à une époque exactement datable et dans un milieu géographique exactement indiqué : l’universel et le concret se touchent mutuellement. Si la prophétie de Michée 5, 1-3 se réalise à Bethléem, c’est aussi parce que l’histoire de l’élection faite par Dieu, jusqu’alors limitée à Israël, entre dans l’étendue du monde, de l’histoire universelle. Dieu, qui est le Dieu d’Israël et de tous les peuples, se montre comme le vrai guide de toute l’histoire.

L’évangile de Luc fournit le plus de détails sur l’enfance de Jésus. Parmi eux : « parut un édit de l’empereur Auguste » (Lc 2, 1). Faire naître Son Fils sous le règne d’Auguste n’est pas anodin. Pour la première fois, un gouvernement embrasse toute la terre habitée en y faisant régner globalement la paix, en imposant une langue universelle pour s’entendre dans la pensée et l’action, dans une communauté de droits et de biens. C’est la plénitude des temps.

Penchons-nous sur Auguste. Il régna comme premier empereur romain du 16 janvier 27 av. JC. à sa mort le 19 août 14 ap. JC. Il était né le 23 septembre 63 av. JC. L’épigraphe de Priène (9 av. JC) indique qu’il voulait être considéré sous une dimension providentielle, quasi-messianique[2] : en tant que prince de la paix et sauveur ! L’auguste, en tant que titre, signifie en effet celui qui est tellement grand (cf. « augmenter ») qu’il n’est plus humain, donc qu’il doit être adoré (sebastos) : autrement dit, divin, consacré à Dieu.

La dimension de la pax romana est importante : paix immortalisée dans le monument romain de l’Ara Pacis Augusti, sur un axe longeant le Tibre, parallèle au Corso. Cette paix était bien sûr une paix relative mais globalement, Rome était préservée même si des guerres sévissaient encore dans les périphéries de l’Empire (dont les guerres juives). Le 23 septembre, jour anniversaire de l’Empereur : « l’ombre de cette méridienne avançait, du matin au soir, d’environ 150 mètres droit sur la ligne d’équinoxe, précisément jusqu’au centre de l’Ara Pacis ; il y avait donc une ligne directe de la naissance de cet homme à la pax, et de cette façon il est démontré visiblement qu’il est natus ad pacem (né pour la paix). L’ombre provient d’une balle, et la balle (…) est en même temps la sphère du ciel comme le globe de la terre, symbole de la domination sur le monde qui maintenant a été pacifié »[3].

Cependant, là où l’Empereur se divinise et revendique des qualités divines, la politique dépasse ses propres limites et promet ce qu’elle ne peut accomplir. En réalité, même à l’âge d’or de l’Empire romain, la sécurité juridique, la paix et le bien-être n’étaient jamais hors de danger. Auguste appartient au passé ; Jésus Christ au contraire est le présent et Il est l’avenir (He 13, 8). La paix de Jésus est une paix que le monde ne peut donner (Jn 14, 27). Ce dont l’Empereur Auguste a eu la prétention pour lui, est réalisé de façon plus élevée dans le petit enfant qui est né sans défense et sans pouvoir dans la grotte de Bethléem et dont les hôtes ont été de pauvres bergers.

  1. Le recensement

« (parut un édit) ordonnant de recenser toute la terre – ce premier recensement eut lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie » (Lc 2, 1-2). Ce recensement inscrit l’histoire de Jésus dans le cadre de la grande histoire universelle et nous donne déjà une indication sur la manière de procéder de la Divine Providence. Ce qui pourrait paraître un hasard est en réalité mystérieusement voulu par Dieu : sans aucun doute, Octave Auguste ignorait tout de Jésus mais cet édit a fait que la promesse s’accomplit : le Messie nait bien à Bethléem, alors qu’il serait autrement né à Nazareth. La portée d’un acte ne se réduit pas à l’intentionnalité de celui qui le pose ! Dieu voit au-delà et plus grand ! Que ce soit en ces temps troublés pour nous l’occasion de poser un acte de foi et d’abandon à la Divine Providence.

Ce recensement avait une finalité fiscale : il faut établir un rôle pour pouvoir prélever un impôt adapté aux richesses de chacun. La tenue de ces listes est donc cruciale pour le pouvoir étatique. Il fut un temps où le recensement n’était pas agréé par Dieu : David est incité par Dieu à faire un recensement qui en réalité exprime sa défiance par rapport à Dieu, voire son orgueil de compter les bienfaits du Seigneur (2 Sam 24, 1 Chron 21 où c’est Satan l’instigateur). Ici, c’est la volonté de Dieu qu’il se fasse. C’est la première fois dans l’histoire du monde connu d’alors qu’un État pouvait étendre son pouvoir à tout le monde habité (l’oikouménè : πᾶσαν τὴν οἰκουμένην).

Le recensement permet de dater (Auguste, Quirinius) : nous savons que la naissance du Christ a été mal datée par le moine Denys le Petit (mort vers 550) et qu’au plus tard, il est né en 4 avant Soi-même (sic) ! Le recensement se passait en deux étapes : d’abord (et peut-être déjà à partir de 9 av. JC car Quirinius était déjà mentionné en Syrie), il consistait à inscrire les propriétés terriennes et immobilières. Ensuite, et cela serait vers 6 ap. JC selon Flavius Josèphe, il y eut l’imposition, beaucoup plus irritante qui suscita la révolte de Judas le Galiléen[4]. Il semble donc bien que Joseph, en tant que descendant de David, possédait quelque bien à Bethléem, raison pour laquelle il s’y fit enregistrer avec sa famille.

  1. La naissance de Jésus
    1. Né à l’écart du monde

« Il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune » (Lc 2, 7[5]). Comment ne pas faire le rapprochement avec le Prologue de Jn (1, 11) : « Il est venu chez Lui, et les Siens ne L’ont pas reçu ». Pour le Sauveur du monde en vue duquel tout a été créé (Col 1, 16), il n’y a pas de place. « Les renards ont des terriers/tanières, les oiseaux du ciel ont des nids ; mais le Fils de l’homme n’a pas d’endroit où reposer la tête » (Mt 8, 20). Celui qui a été crucifié hors de la porte de la ville (He 13, 12) est né aussi hors de la porte de la ville.

Cet homme renverse les valeurs : insignifiant et sans pouvoir (une grotte pour étable, à l’extérieur de la ville), Il se révèle comme le vraiment Puissant, Celui dont tout dépend. Ses disciples doivent accepter de sortir du courant dominant (main stream) de la pensée de ce monde pour entrer dans la Lumière de la Vérité.

  1. La mangeoire

Le petit enfant étroitement enveloppé dans les langes apparaît comme un renvoi anticipé à l’heure de sa mort : il est depuis le commencement l’Immolé. La mangeoire est une sorte d’autel. Pour St. Augustin, une mangeoire est pour les animaux. Or là, c’est la nourriture céleste des hommes, le pain vivant descendu du Ciel (Jn 6, 51) qui se trouve dans une mangeoire. Autant dire que si l’homme ne le consomme pas, il est assimilable aux animaux car Jésus est la vraie nourriture dont l’homme a besoin pour son être de personne humaine, pour être pleinement homme. « L'homme comblé qui n'est pas clairvoyant ressemble au bétail qu'on abat » (Ps 48, 21). Ironie de Dieu qui nous renvoie à l’épisode du Veau d’or puisque les Hébreux avaient réduit Dieu à la ressemblance d’un bœuf mangeant du foin (Ps 105, 20[6]) ? La mangeoire renvoie à la table de Dieu, à laquelle l’homme est invité pour recevoir le pain de Dieu.

L’âne et le bœuf (Is 1, 3) évoquent l’universalité de l’appel : Juifs et Gentils appelés à connaître enfin Dieu car l’heure est arrivée. Mais resteront-ils des hommes sans intelligence (des brutes dirait St. Thomas, des bêtes ?). En effet Hab 3, 2 (LXX) : « Au milieu des deux êtres vivants (…) tu seras connu ; quand sera connu le temps, tu apparaîtras »[7] joua aussi un rôle dans l’interprétation, se référant aux deux Chérubins sur le couvercle de l’arche d’alliance (propitiatoire) qui indiquent et en même temps cachent la mystérieuse présence de Dieu. La mangeoire deviendrait d’une certaine façon l’arche d’alliance. Sauront-ils reconnaître leur Dieu ?

  1. Le premier-né

Premier-né ne renvoie pas à une numérotation qui se poursuit mais indique une qualité théologique depuis Moïse : « Consacre-moi tous les premiers-nés parmi les fils d’Israël, car les premiers-nés des hommes et les premiers-nés du bétail m’appartiennent » (Ex 13, 2). Cela évoque déjà la présentation au Temple qui est lié à ce rite du rachat. La théologie paulinienne a développé ultérieurement la pensée au sujet de Jésus comme premier-né en deux étapes. « Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de Son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29) évoque la résurrection qui en fait de façon nouvelle le premier-né : pas seulement selon la dignité mais Jésus a inauguré une nouvelle humanité.

« Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en Lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre (…) tout est créé par Lui et pour Lui. Il est avant toute chose, et tout subsiste en Lui. Il est aussi la tête du corps, la tête de l’Église : c’est Lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’Il ait en tout la primauté » (Col 1, 15-18) fait évoluer le concept de primogéniture qui acquiert une dimension cosmique. Le Christ, le Fils incarné, est, pour ainsi dire, la première idée de Dieu et précède toute création, laquelle est ordonnée en vue de Lui et à partir de Lui. Avec cela, Il est aussi principe et fin de la nouvelle création qui a commencé avec la Résurrection.

  1. Les bergers

Les bergers étaient non seulement extérieurement mais aussi intérieurement plus près de l’événement que les citadins qui dormaient tranquillement. Intérieurement, ils n’étaient pas loin du Dieu qui Se fait petit enfant. Ils faisaient partie des pauvres, des âmes simples, que Jésus bénit, surtout parce que l’accès au mystère de Dieu leur est réservé (Lc 10, 21).

C’est à Bethléem que Samuel vint oindre David, que son père Jessé avait même oublié parmi tous ses fils parce qu’il passait le troupeau (1 Sam 16, 1-13 ; 2 Sam 5, 2). David vient d’auprès des brebis qu’il fait paître, et il est constitué pasteur d’Israël. Jésus naît parmi les bergers. Il est le grand berger des hommes (1 P 2, 25 ; He 13, 20).

Les anges annoncent aux bergers cette joie que nous chantons par le Gloria in excelsis Deo. On peut discuter la traduction « hommes de bonne volonté », « hommes qu’Il aime », « hommes de Sa bienveillance ». En réalité, l’homme de la bienveillance[8] ou complaisance est Jésus comme on le voit à Son baptême (Lc 3, 22). Totalement tourné vers le Père, Il vit en regardant vers Lui et en communion de volonté avec Lui. Les personnes de la bienveillance sont donc les personnes qui ont l’attitude du Fils – des personnes conformes au Christ. Il faut éviter en tout cas l’interprétation de type luthérien ou janséniste, sur la prédestination (Dieu n’aime que certains) ou bien moralisante, quasi pélagienne (si j’agis bien, Dieu va m’aimer) et tenir l’entre-deux. Nous ne pourrions aimer si d’abord nous n’étions aimés de Dieu. La grâce de Dieu nous précède toujours, nous embrasse et nous soutient. Mais il reste vrai aussi que l’homme est appelé à participer à cet amour, il n’est pas un simple instrument, privé de volonté propre. Donc mieux vaut traduire : « hommes de LA bienveillance ».

Conclusion :

Les bergers se hâtèrent (Lc 2, 16), comme la Vierge Marie pour aller chez Élisabeth (Lc 1, 39). Quels sont les Chrétiens qui se hâtent aujourd’hui, quand il s’agit des affaires de Dieu ?

Le signe de reconnaissance donné aux bergers n’est pas un « signe » dans le sens où la gloire de Dieu se sera rendue évidente. Le signe est en même temps aussi un non-signe : la pauvreté de Dieu est Son vrai signe. Saurons-nous le reconnaître dans ce petit enfant, dans cette hostie ?

 

[1] Joseph Ratzinger/Benoît XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris, 2012, chap. 3 : La naissance de Jésus à Bethléem, p. 87-113.

[2] Sa naissance « a conféré au monde entier en aspect différent. Celui-ci serait parti en ruine si en lui, l’homme d’ascendance divine, une perspective commune de bonheur n’avait pas émergé (…). La providence qui dispose divinement de notre vie a comblé cet homme, pour le salut des hommes, de ces dons pour l’envoyer à nous et aux générations futures comme sauveur (sôter). Le jour anniversaire de dieu fut pour le monde le commencement des ‘évangiles’ liés à lui. À partir de sa naissance un nouveau calcul du temps doit commencer » in Stögler, L’Évangile selon saint Luc 1, Paris, 1968, p. 74», cité par le Pape p. 88-89. Cf. aussi 4e églogue de Virgile qui atteste de l’espérance d’un retour du paradis, d’une époque nouvelle : « maintenant, tout doit changer .

[3] Reiser, Marius (évoquant Antonie Wlosok), « Wie wahr ist die Weihnachtsgeschichte ? », in Erbe und Autftrag 79, 2003, p. 459, cité par le Pape p. 90.

[4] Ac 5, 37 : « Après lui, à l’époque du recensement, se leva Judas le Galiléen qui a entraîné beaucoup de monde derrière lui. Il a péri lui aussi, et tous ses partisans ont été dispersés ».

[5] « διότι οὐκ ἦν αὐτοῖς τόπος ἐν τῷ καταλύματι ».

[6] (« in similitudine bovis comedentis fænum » : « À l'Horeb ils fabriquent un veau, ils adorent un objet en métal : ils échangeaient ce qui était leur gloire pour l'image d'un taureau, d'un ruminant ».

[7] « Κύριε (…) ἐν μέσῳ δύο ζῴων γνωσθήσῃ, ἐν τῷ ἐγγίζειν τὰ ἔτη ἐπιγνωσθήσῃ, ἐν τῷ παρεῖναι τὸν καιρὸν ἀναδειχθήσῃ ».

[8] « Σὺ εἶ ὁ υἱός μου ὁ ἀγαπητός, ἐν σοὶ εὐδόκησα » : l’eudokè.