Messe du Jour de Noël (25 décembre 2016)

Homélie de la messe du Jour de Noël (25 décembre 2016)

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Jésus, consubstantiel au Père

Il est intéressant de constater que la liturgie souhaite dès le lendemain de la nuit si belle de Noël où Jésus est né dans la chair humaine, rappeler qu’Il est avant tout Fils de Dieu. Nous avions évoqué St. Cyrille de Jérusalem qui précisait que souvent dans la vie du Christ, les événements allaient par paires : et voici qu’après la nuit de la naissance dans la chair, dans Sa nature humaine, nous est rappelée Sa naissance avant les siècles, l’engendrement du Fils par le Père éternel. Autant dire que l’Église insiste le fait que Jésus partage le même être avec le Père, Sa nature divine, bref qu’Il est consubstantiel au Père comme l’affirme le Credo. Méditons sur cette vérité de foi que Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai Fils de Dieu par essence[1].

  1. Jésus possède la nature divine avec toutes ses perfections infinies, en raison de Son éternelle génération
    1. Le dogme

L’épître insiste sur la place particulière de Jésus : « expression parfaite de son être, le Fils »[2] (He 1, 3). Le Prologue de Jean est une magnifique expression de cette vérité qu’on appelle en christologie l’union hypostatique : Jésus est vrai homme et vrai Dieu, une seule personne divine avec deux natures. Cela est rappelé dans tous les symboles dont le Quicumque : « Notre Seigneur Jésus-Christ est Fils de Dieu et homme. Il est Dieu né de la substance du Père avant les siècles et homme né de la substance de (Sa) mère dans le siècle, Dieu parfait et homme parfait »[3].

Il convient donc de bien comprendre l’expression « Je proclame le décret du Seigneur ! Il m'a dit : ‘Tu es mon fils ; moi, aujourd'hui, je t'ai engendré’ » (Ps 2, 7 cité par He 1, 5) car pour un Juif, un messie n’était pas nécessairement divin, mais simplement un homme choisi par Dieu comme peut l’être un prêtre. David fut un messie. D’ailleurs, les Juifs, eux, ne s’y sont pas trompés lors de son procès. Il n’y avait point de blasphème méritant la mort à revendiquer simplement le titre de Messie, mais seulement dans le fait, pour une créature (ce qu’Il n’est donc pas), de se proclamer l’égale de Dieu (Jn 19, 7 : « Ils lui répondirent : ‘Nous avons une Loi, et suivant la Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu’ », cf. aussi Jn 5, 18 la guérison de l’infirme depuis 38 ans ; Jn 10, 33 : « Tu n’es qu’un homme, et tu te fais Dieu »)[4].

Lorsque Jésus affirme : « Le Père et moi, nous sommes UN ». Il emploie en grec pour « un » le neutre (en) et non pas le masculin qui serait plus logique (eis). On pourrait donc encore mieux traduire : « nous sommes une seule chose ». Et ce qu’ils ont en commun, c’est la substance (mais 2 personnes !).

  1. Les hérésies

Nombreuses furent les hérésies s’attaquant à la filiation divine par essence en la rabaissant à une filiation symbolique ou par adoption. La plus connue fut celle les Ariens mais il y en eut aussi beaucoup d’autres dès l’Antiquité[5] et encore beaucoup à une époque plus récente (sans parler des témoins de Jéhovah) : les Sociniens, les rationalistes qui inspirèrent la théologie libérale protestante, elle-même influente auprès du modernisme dit catholique. Le sulfureux Alfred Loisy (1857-1940), prêtre de Langres, professeur au Collège de France, fut excommunié par le St. Office le 7 mars 1908 pour avoir distingué le Jésus de l’histoire, qui serait simplement un homme, et le Christ de la foi, qui serait idéalisé par la piété chrétienne, devenu un être divin, sous l’influence de concept païen comme l’apothéose qui divinisait les empereurs après leur mort (cf. « le divin Jules (César) »).

Ce courant protestant est plus dangereux car il n’ose pas s’attaquer aux titres bibliques accordés à Jésus : « Dieu », « Fils de Dieu » mais ils l’interprètent seulement au sens moral et refusent le sens métaphysique. Ils ne voient en Jésus qu’un être d’exception qui aurait vécu une relation particulière à Dieu miséricordieux qu’Il aurait cherché à communiquer aux autres hommes. Il n’est pas l’objet mais juste le sujet de la religion[6].

  1. Le témoignage christologique des Écritures

Non seulement Jésus Lui-même enseigna qui Il était comme nous allons le préciser, mais Il reçut aussi le témoignage du Père en personne, par deux théophanies au baptême (Mt 3, 17 ; Mc 1, 11 ; Lc 3, 22) et à la Transfiguration au Mont-Thabor (Mt 17, 5 ; Mc 9, 7 ; Lc 9, 35). Certes, les disciples de Jean-Baptiste n’ont sûrement pas mieux compris que les autres Juifs qu’il n’était pas un messie au sens ordinaire d’élu de Dieu mais bien par essence comme Jean l’Évangéliste le comprit (Jn 1, 34).

  1. Jésus est au-dessus de toute créature

Jésus se sait élevé au-dessus de toutes les créatures, humaines et angéliques.

Il surpasse les prophètes et rois de l’Ancien Testament : « il y a ici bien plus que Jonas/Salomon » (Mt 12, 41-42 ; Lc 9, 31-32) ; Élie et Moïse l’entourent à la Transfiguration (Mt 17, 3 ; Mc 9, 4 ; Lc 9, 30) ; David le regarde comme son Seigneur (Mt 22, 43-45 : « Jésus leur réplique : ‘Comment donc David, inspiré par l’Esprit, peut-il l’appeler ‘Seigneur’, en disant : ‘Le Seigneur a dit à mon Seigneur : ‘Siège à ma droite jusqu’à ce que j’aie placé tes ennemis sous tes pieds’ ? Si donc David l’appelle Seigneur, comment peut-il être son fils ? » ; Mc 12, 36-37 ; Lc 20, 42-44). Il est si grand que le plus petit dans le royaume de Dieu, fondé par Jésus, sera plus grand que Jean-Baptiste pourtant le plus grand parmi les hommes nés jusqu’alors (Mt 11, 11 ; Lc 7, 28).

Les anges sont ses serviteurs après les 40 jours au désert (Mt 4, 11 ; Mc 1, 13 ; Lc 4, 13). S’il avait voulu, 12 légions d’anges seraient venues d’auprès du Père L’aider lors de son procès (Mt 26, 53). Ils l’accompagneront à Son retour (Mt 16, 27 ; Mc 8, 28 ; Lc 9, 26 ; Mt 25, 31) et rassembleront les pécheurs et les justes au Jugement (Mt 13, 41 ; 24, 31 ; Mc 13, 27). Toute l’épître du jour (He 1, 1-12) insiste lourdement, avec force citations vétérotestamentaires sur la subordination des anges à Jésus, ce que refusait le démon précisément car fut bouleversé par l’Incarnation la hiérarchie : homme (créatures spirituelles et corporelles) < anges (créatures purs spirituelles) < Dieu (Créateur, pur esprit).

  1. Jésus est l’égal de Dieu

Jésus affirme de Lui-même ce qui est dit de YHWH dans l’Ancien Testament.

  • Il envoie des prophètes, sages et scribes (Mt 23, 34 ; Lc 11, 49) et Il les assistera (Lc 21, 15 ; cf. Ex 4, 15).
  • Il est maître de la Loi mosaïque (Mt 5, 21-47 : « Vous avez appris qu’il a été dit aux anciens (…) Eh bien ! moi, je vous dis »).
  • Il est maître du sabbat (Mt 12, 8 ; Mc 2, 28 ; Lc 6, 5). De même que le repos sabbatique n’empêche pas Dieu d’exercer la conservation et le gouvernement du monde, de même le commandement du sabbat n’empêche pas Jésus d’accomplir une guérison miraculeuse (Jn 5, 17-30).
  • Il conclut une nouvelle alliance avec les hommes par les paroles de l’institution de l’Eucharistie (Mt 26, 28 ; Mc 14, 24 ; Lc 22, 20).
  • Alors qu’il y avait 12 tribus, il convoque 12 apôtres qui sont Sa communauté contre laquelle ne prévaudront pas les forces de l’enfer (Mt 16, 18).
  1. Jésus exige ce qui n’est dû qu’à Dieu seul

Il veut la foi en Lui : Il veut ainsi être l’objet et le sujet de la foi (Jn 14, 1 : « vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi » ; « Heureux celui pour qui je ne suis pas une occasion de chute/scandale ! », Mt 11, 6 ; « Celui qui a honte de moi et de mes paroles, le Fils de l’homme aura honte de lui, quand Il viendra dans la gloire », Lc 9, 26).

  • Il blâme le manque de foi d’Israël en Lui, au contraire des païens (Mt 8, 10-12 ; 15-28).
  • Il récompense la foi du centurion, du paralytique, de la femme hémorroïsse (Mt 8, 13 ; 9, 2. 22-29 ; Mc 9, 52 ; Lc 7, 50 ; 17, 19).
  • Il met en garde contre le manque de foi (Mt 16, 8 ; 17, 20 ; 21, 21 ; Mc 4, 40).

Et Il attend le plus haut degré d’amour, comme dans le commandement d’aimer Dieu de toute son âme et de toute sa force (Dt 6, 5).

  • Cet amour pour Lui doit dépasser l’amour naturel, créé, familial : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi », Mt 10, 37).
  • Il faut être prêt à sacrifier sa vie pour Lui (« qui a perdu sa vie à cause de moi la gardera », Mt 10, 39 ; Lc 17, 33).
  • Il faut donc garder Ses commandements (Jn 14, 15.21.23).

Il accepte de recevoir de certains interlocuteurs un culte religieux d’adoration (Jn 5, 23 : « Celui qui ne rend pas honneur au Fils ne rend pas non plus honneur au Père, qui l’a envoyé ») en se mettant à genoux devant Lui (proskynèse), ce qui n’appartient qu’à Dieu comme le lépreux, le notable dont la fille était morte, la Cananéenne dont la fille était possédée, les disciples après la tempête apaisée ou à sa Résurrection ainsi que les saintes femmes (Mt 8, 2 ; 9, 18 ; 14 ; 33 ; 15, 25 ; 28, 9.17).

  1. Jésus est conscient de Son pouvoir

Jésus affirme : « Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la Terre » (Mt 28, 18).

  • Il confirme Sa puissance par les miracles dont il transmet le pouvoir à Ses apôtres qui agiront en Son Nom (Mt 10, 1.8 ; Mc 3, 15 ; Lc 9, 1 ; 10, 17).
  • Il remet les péchés (Mt 9, 2 ; Mc 2, 5 ; Lc 5, 20 ; 7, 48) et le prouve par un miracle (Mt 9, 5-6 : « Qu’est-ce qui est le plus facile ? Dire : ‘Tes péchés sont pardonnés’, ou bien dire : ‘Lève-toi et marche’ ? »). Il transmet aussi ce pouvoir à Ses apôtres (Mt 16, 19 ; 18, 28, Jn 20, 23).
  • En effet, Sa vie sacrifié est suffisante pour expier tous les péchés : « donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 28 ; 26, 28).
  • Il sera le Juge universel (Jn 5, 22-27), rôle traditionnellement attribué à Dieu dans l’Ancien Testament (Ps. 49, 1.6 ; Za 14, 5).
  1. Jésus est conscient de Sa filiation divine

Jésus distingue nettement Sa filiation divine, réelle, essentielle, de celle des apôtres, par adoption, spirituelle. Il dit « mon Père » mais « votre Père » (« Je monte vers mon Père et votre Père », Jn 20, 17). En aucun cas, il ne se joint à eux par la formule du Notre Père !

  • Lors du recouvrement au Temple à 12 ans, Il est clair : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? » (Lc 2, 49). Sa filiation humaine doit céder le pas à Sa filiation divine. L’antithèse exige que la seconde soit prise au sens physique, comme la première !
  • « Personne ne connaît le Père, sinon le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler » (Mt 11, 27). Jésus sait avoir reçu du Père la plénitude de la Révélation et de la puissance divine pour exécuter Sa mission. Se montrant supérieur aux anciens prophètes, Il révèle la particularité de Son être en exposant Ses relations avec Dieu le Père. Lui seul peut connaître si parfaitement le Père en Son être divin infini. Cela est dû à la mutuelle inhabitation du Père et du Fils (Jn 19, 9-11) qu’Il veut ouvrir aux hommes croyant en Lui  (Jn 14, 23).

Conclusion :

Le prologue de Jean proclamé aujourd’hui contient une phrase célèbre, reprise dans l’Angelus : « le Verbe s’est fait chair et Il a habité parmi nous » (Jn 1, 14)[7]. En réalité, plutôt qu’habiter, il faudrait dire : « Il a dressé sa tente » car étymologiquement, il ne fait pas de doute que cela vient du mot grec skéna, la tente. Drôle d’expression ? Non, si l’on se rappelle que tente se dit « tabernaculum » en latin. Et nous comprenons alors que parce que Jésus est par essence le vrai Fils de Dieu (d’où la majuscule à Fils), Il peut être adoré dans l’Eucharistie conservée dans le tabernacle de nos églises. En communiant, sachons donc dire comme St. Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu » (Jn 20, 28).

Rendons ainsi grâce à Dieu (eucharistein) pour cet admirable échange : Lui y perd, nous y gagnons ! St. Augustin prêche : « Tu serais mort pour l’éternité, s’Il n’était né dans le temps. Tu n’aurais jamais été libéré de la chair du péché, s’Il n’avait pris la ressemblance de la chair du péché. Tu serais victime d’une misère sans fin, s’Il ne t’avait fait cette miséricorde. Tu n’aurais pas retrouvé la vie, s’Il n’avait pas rejoint ta mort. Tu aurais succombé, s’Il n’était venu à ton secours. Tu aurais péri, s’Il n’était pas venu »[8].

[1] Nous nous inspirons de Ott, Louis, Précis de théologie dogmatique, 2e édition, Paris, Salvator, 1957, p. 186-197.

[2]  « χαρακτὴρ τῆς ὑποστάσεως αὐτοῦ » = « figura substantiæ eius ».

[3] « Dominus noster Jesus-Christus, Dei Filius, Deus et homo est. Deus est ex substantia Patris ante sæcula genitus, et homos est ex substantia matris in sæcula natus, perfectus Deus, perfectus homo » in Denzinger-Hünermann 76 (n°30), vraisemblablement composé en Arles entre 430 et 500.

[4] En répondant à la question de Caïphe : « Je t’adjure, par le Dieu vivant, de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu » : « désormais vous verrez le Fils de l’homme siéger à la droite du Tout-Puissant et venir sur les nuées du Ciel », Jésus se référait au Ps. 109, 1 : « Oracle du Seigneur à mon seigneur : ‘Siège à ma droite, et je ferai de tes ennemis le marchepied de ton trône’ » et à Dn 7, 13 : « Je voyais venir, avec les nuées du Ciel, comme un Fils d’homme ; Il parvint jusqu’au Vieillard, et on le fit avancer devant Lui »

[5] Cérinthe, les Ébionites, les Monarchiens dynamistiques ou adoptionistes.

[6] Harnack, Adolf von, L’Essence du christianisme, Paris, 1902, p. 91.

[7] « Καὶ ὁ Λόγος σὰρξ ἐγένετο καὶ ἐσκήνωσεν ἐν ἡμῖν ».

[8] St. Augustin, Sermon 185 pour Noël in PL 38, 997-999 (Off. Lect. 24/12).