Te Deum (31 décembre 2016)

Homélie du Te Deum (31 décembre 2016)

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Charles, dernier empereur d’Autriche, élu et rejeté

Le 30 décembre 1916, voilà cent ans, Charles, empereur d’Autriche depuis le 21 novembre, était sacré à Budapest roi apostolique de Hongrie. Revenons sur la vie de celui qui fut béatifié le 3 octobre 2004 par le pape St. Jean-Paul II, qui lui devait son prénom, Karol.

  1. L’enfance d’un prédestiné

Lorsqu’il naquit au château de Persenbeug, non loin de l’abbaye de Melk sur le Danube, le 17 août 1887, personne ne pensait que ce jeune archiduc Charles de Habsbourg-Lorraine deviendrait le nouveau souverain de l’Empire austro-hongrois. Il n’était que le petit-neveu de François-Joseph, au si long règne de 68 ans (1848-1916). Le vieil empereur, apprenant l’assassinat de sa femme Élisabeth, Sissi, s’exclama « Mir bleibt nichts erspart » : rien ne m’aura été épargné. Effectivement, sans les coups du malheur, Charles n’aurait jamais dû lui succéder. Il fallut neuf circonstances tragiques pour que Charles héritât des couronnes de St. Léopold (Autriche), St. Étienne (Hongrie) et St. Venceslas (Bohême).

François-Joseph eut quatre enfants : parmi les trois survivants, un seul fils, Rodolphe (1), qui mourut à Mayerling le 30 janvier 1889, assassiné disait l’impératrice Zita, suicidé avec sa maîtresse pour d’autres (2). Il ne laissait qu’une fille (3). Le frère cadet de l’Empereur, Maximilien, avait été fusillé à Queretaro le 19 juin 1867 (4), sans descendance (5). Leur frère puîné Charles-Louis était mort le 19 mai 1896 en buvant l’eau du Jourdain en pèlerinage en Terre Sainte (6). Son fils aîné et héritier du trône, l’archiduc François-Ferdinand, fut assassiné avec son épouse à Sarajevo le 28 juin 1914 (7). Son mariage avec Sophie, Comtesse Chotek, étant morganatique, il avait renoncé au droit des enfants à naître le 28 juin 1900 (8). Son cadet, Otto, était déjà mort le 1er novembre 1906 de la syphilis (9). Il était le père de Charles.

L’Impératrice Zita a confié avoir dû marcher sur des tombes pour s’asseoir sur le trône, faisant penser au syndrome du survivant en psychologie. Pourtant, tant de malheurs semblent un tragique destin mais marquent en creux l’intervention de la Divine Providence et, osons le mot, d’une certaine élection. Charles devait être sacré roi apostolique de Hongrie. Dès 1895 à Sopron, dans l’Ouest de la Hongrie où son père était stationné, une mystique hongroise, ursuline stigmatisée, Mère Vincenza (Aloisia Fauland, 1850-1902) avait compris que Charles souffrirait beaucoup comme futur Empereur et qu’il fallait recourir aux armes spirituelles. Elle est à l’origine de la Gebetsliga für Kaiser Karl und den Frieden unter den Völkern, érigée canoniquement dès 1915, pour prier et soutenir le futur Empereur.

L’enfance de Charles ne fut pas très heureuse. Son père Otto était volage et suscitait des scandales dont souffrait sa femme Marie-Josèphe de Saxe. Il fut élevé par des nourrices jusqu’à 7 ans entre Persenbeug et la villa Wartholz de Reichenau an der Rax, puis par Georges, comte Wallis, au gré des affectations militaires de son père à Prague, Brno (Brünn), Sopron (Ödenburg). Mais il fut élève, dès 12 ans, du lycée bénédictin Schottengymnasium à Vienne, fait inhabituel pour un archiduc généralement confié à des précepteurs. Il commença ensuite une formation militaire en Bohême (1905 à Kutterschitz, 1906 à Brandýs nad Labem). Elle fut interrompue pendant 2 ans pour suivre à l’université Charles-Ferdinand de Prague des cours de droit et sciences politiques car il était devenu en 1906 le second dans la liste de succession après François-Ferdinand, son oncle et tuteur. En 1907, déclaré majeur, il reçut une maison (Stand) : des revenus et serviteurs payés par la Couronne, dont le grand chambellan était le prince Zdenko Lobkowitz.

C’est en Bohême, en août 1909, qu’il retrouva une cousine, Zita, princesse de Bourbon-Parme qui prenait les eaux à Franzensbad (Františkovy Lázně) avec une parente commune. Ils revinrent en 1910. Ils se plurent et se fiancèrent le 13 juin 1911 à Pianore en Toscane près de Viareggio. Rendant visite au pape St. Pie X le 24 juin 1911 pour l’informer de leur prochain mariage, Zita en reçut la prophétie que Charles serait le prochain empereur, malgré François-Ferdinand : « Charles sera l’héritier de l’Empereur François-Joseph ! Et après une courte pause, face à la stupéfaction, à l’ahurissement sans limite de ses visiteurs, il continua : - Et je m’en réjouis infiniment parce que Charles est la récompense que Dieu donne à cette Autriche qui a tant fait pour l’Église ! ».

  1. Les difficultés d’un règne sous la première guerre mondiale

L’attentat de Sarajevo devait donner raison au pape. Charles fut nommé au commando général des armées mais sans voix au chapitre. Il visitait toutefois les fronts car il fut affecté en mars 1916 au Tyrol du Sud (front italien) puis en août en Transylvanie (front roumain). Celui lui permit de se faire rapidement à l’idée qu’il faudrait arriver dès que possible à la paix.

Le 30 décembre 1916, après l’onction sacrée, il reçut la couronne du roi St. Étienne, envoyée par le pape Sylvestre II à Noël de l’an mil. Monté sur un destrier blanc, il chevaucha sur la colline du couronnement, composée de la terre de tous les comitats hongrois. Il brandit son épée vers les quatre points cardinaux pour signifier qu’il protégerait la couronne de tout ennemi, d’où qu’il vînt.

Politiquement le serment de fidélité à la constitution hongroise du compromis de 1867 liait les mains du roi Charles IV, son nom en Transleithanie (partie hongroise). Elle l’empêcha d’initier des réformes qui auraient donné une plus grande place aux minorités slaves et roumaines car il voulait mettre en œuvre les projets de son oncle François-Ferdinand, avançant vers le trialisme (Autriche-Hongrie-Bohême : sa femme était tchèque) voire un fédéralisme des États-Unis de Grande-Autriche suivant son conseiller Aurel Popovici. Mais la guerre imposait des décisions rapides et aucun décret ou loi n’était valide sans le serment !

Il aurait fallu que cessât la guerre pour régler la question des nationalités et il fallait que la question des nationalités fût réglée pour sauver la Double-Monarchie de la fatale guerre. Du moins, en Cisleithanie (partie autrichienne), l’Empereur mena-t-il une politique sociale avancée inspirée de la doctrine sociale de l’Église lancée par Léon XIII : protection des locataires, assurance-maladie, droit du travail, premier ministère des Affaires Sociales (Ministerium für soziale Fürsorge) le 1er juin 1917. Il réduit son train de vie pour s’adapter aux rigueurs de la guerre, solidairement avec les familles des combattants.

C’est aussi pour répondre à l’appel lancé par le pape Benoît XV que Charles se lança dans les tentatives de paix avec les Alliés. Son manifeste du 22 novembre 1916 donnait le ton dès l’accession au trône : « je ferai tout pour bannir dans les plus brefs délais les horreurs et les sacrifices de la guerre et pour regagner à mes peuples les bénédictions si regrettées de la paix ». Dès janvier 1917, l’Empereur recourut à ses beaux-frères Sixte et Xavier de Bourbon-Parme qui vinrent le voir à Laxenbourg. Ils remirent au président Poincaré une lettre du 24 mars 1917 reconnaissant la justesse des revendications françaises sur l’Alsace-Moselle qu’il voulait appuyer auprès de l’allié allemand. Lloyd George reçut Sixte en avril 1917. Sixte revint à Vienne avec une seconde lettre du 9 mai 1917. Mais les négociations s’enlisèrent devant le nouveau gouvernement Ribot (succédant à un Briand plus conciliant) et aux revendications italiennes reconnues au traité secret de Londres.

L’affaire aurait pu en rester là mais rebondit cependant. Son ministre des Affaires Étrangères, Ottokar, comte Czernin, déclencha stupidement, le 2 avril 1918, l’ire de Clémenceau qui, faisant fi des règles de la diplomatie secrète, publia les lettres de Charles, qui passa dès lors pour un traître aux yeux de l’allié allemand. Désireux d’une paix générale impliquant son allié jusqu’au-boutiste, Charles n’aurait recouru à la paix séparée que s’il n’avait pas eu le choix.

  1. L’exil d’une victime expiatoire

Le 12 novembre 1918, il renonça à l’exercice des affaires politiques, refusant d’abdiquer formellement. Il se retira dans son château d’Eckartsau, proche de la frontière hongroise, dangereuse depuis la république des conseils de Béla Kun le 21 mars 1919 et les gardes rouges viennois. Pour éviter un second Ékaterinenbourg où Nicolas II avait été exécuté avec sa famille, Georges V d’Angleterre envoya un émissaire pour exfiltrer la famille impériale. Le passage du train de la cour à la frontière suisse le 24 mars 1919 donna le ton à l’autobiographie de Stefan Zweig, Le monde d’hier. L’exil suisse s’égrena de la rive d’un lac à l’autre (Wartegg sur le lac de Constance de mars à mai 1919, Prangins sur le Léman de mai 1919 à avril 1921, Hertenstein sur le lac des Quatre-Cantons d’avril à octobre 1921).

C’est de Suisse que, par deux fois (28 mars – 5 avril et 20-23 octobre 1921), Charles tenta de reconquérir son trône en Hongrie, là où il avait été sacré, là où on avait le plus besoin de lui après les terreurs rouge et blanche. Mais l’amiral Horthy ne l’entendait pas ainsi. Bien que régent, il ne voulait plus céder la place au roi légitime. Charles et Zita furent ainsi déportés via le Danube, Stamboul et Gibraltar sur l’île de Madère. Une mystique française, Sr. Marie-Hilaire Tonnelier de l’Institut Notre-Dame de Sion, avait assuré que les tentatives de restauration suivaient bien la volonté de Dieu. Alors, imposture ? Non, désir de Dieu de faire venir le couple sur l’île portugaise de l’Atlantique pour que Charles y meurt en expiation pour ses peuples d’après une autre mystique, Mère Virgínia Brites da Paixão qui vit l’empereur élevé au Ciel. En effet, Charles mourut exilé, à la Quinta do Monte, le 1er avril 1922, à 35 ans. Parti acheter un cadeau pour le 4e anniversaire de son fils Charles-Louis le 10 mars, il était remonté à pied pour épargner le tram. Il prit froid dans le brouillard et fut victime d’une complication cardiaque suite à une pneumonie. Il laissait une veuve enceinte du 8 enfant qui devait lui survivre 67 ans. Son corps est vénéré par les fidèles à l’église Nossa Senhora do Monte.

Conclusion :

Zita écrivit : « en 1918, à la première communion du petit empereur (son fils Otto), nous avons fait l’intronisation du Sacré-Cœur dans la famille. À la mort de l’empereur il y a un an, les enfants et moi avons supplié le Cœur Sacré de Jésus d’être plus encore, si possible, le chef de la famille. Vous connaissez les voies par lesquelles notre ‘Chef de famille’ nous a menés ! Eh bien ! Savez-vous ce que l’empereur m’a dit, quelques semaines avant sa mort, en parlant de la phrase du règne ‘long et heureux’ ?’Long, il ne l’était pas, mais heureux, oui !’. ‘Mais heureux’, voici sa propre expression pour les années 16 à 22 ; années qui humainement parlant ne lui avaient rapportées que malheurs, persécutions, chutes de la hauteur, calomnies les plus infâmes, et dans les premières années surtout : travail surhumain sans aucun résultat (il avait parcouru 80.000 km en 2 ans de règne, fait 82 voyages intérieurs). De Vienne à Madère, mais heureux, parce que telle était la volonté de Dieu. Je ne sais pas si ceux qui, aux yeux du monde, étaient les heureux de ces années peuvent en dire autant. Certes les croix du Seigneur pesaient quelquefois bien lourdement sur ses épaules, mais sa paix intérieure n’en était pas dérangée. Le bon ‘Chef de famille’ veillait ».