1er Dim Avent (3 décembre)

Homélie du 1er dimanche de l’Avent (3 décembre 2017)

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La prière

« Bonne Année à tous ! ». Me prendrez-vous pour un fou ou êtes-vous conscients qu’avec l’Avent commence une nouvelle année liturgique ? En début d’année, il convient de prendre de bonnes résolutions. Surtout que l’année liturgique commence par un temps de pénitence, l’Avent. Les temps de pénitence devraient être marqués par la prière. D’ailleurs, pour bon nombre d’entre nous, la prière est une pénitence ! Certes, c’est aussi souvent une prière qui est attribuée comme pénitence après sa confession, mais la prière ne peut pas être que cela. Aujourd’hui s’impose d’ailleurs l’obligation pour la forme ordinaire de réciter la nouvelle traduction du Notre Père.

  1. Pourquoi prier ?
    1. Se brancher sur l’amour

Souvent, je suis étonné de voir que, durant les confessions, les gens se limitent dans leur examen de conscience à : « qu’ai-je fait de mal ? ». Certes, il n’est pas si rare que les pénitents se posent la question du « ai-je bien dit toutes mes prières ? » (en particulier celles du matin ou du soir). Mais nous sommes plus dans une check-list, bref des choses à faire plus que dans celui de l’amour : consacrer du temps à Celui qui nous a tellement aimés qu’Il a envoyé Son Fils souffrir les atroces tourments de la Croix pour nous le dire ! En effet, l’homme est un être incomplet, inachevé (puissance et acte). Pour qu’il se complète, il continue de se construire dans l’action et, pour agir droitement, il doit faire le bien et éviter le mal. Agissant ainsi de manière répétée, il devient vertueux. Mais nous savons tous que nos vertus sont bien peu de choses et finalement un pur produit de la grâce (« Dieu ne récompensera jamais en toi que Ses propres actions » disait Jean Tauler (vers 1300 – 1361). Au fond, ce qui est en propre à nous, c’est uniquement le péché).

Tout de même, je suis toujours étonné que, finalement, on ne voit l’action que dans un faire extérieur et jamais tellement dans la prière. La prière est la plus belle des actions, celle qui exprime le mieux notre humanité (en ce sens que ce qui nous distingue des animaux et donc constitue notre différence spécifique, c’est notre vie spirituelle. On prie donc par l’intelligence et la volonté, cherchant à comprendre la volonté de Dieu sur nous et à L’aimer). Comme le dit le P. Max Huot de Longchamp : « une grande loi de la vie spirituelle est que le démon s’attaque beaucoup plus à notre vie de prière qu’à nos vertus : en général, on se préoccupe moins de peu prier que d’être voleur ou menteur »[1].

Il me semble pourtant que c’est par la prière que nous nous construisons le mieux et donc que les manquements à la prière sont plus graves que les manquements à la vertu. Tout simplement car, pour agir bien, il faut en recevoir la grâce. Nous n’avons pas en nous-même de quoi faire grand-chose de bien, mais Dieu peut. Or, pour qu’Il nous communique Sa grâce, il faut une vie de prière.

La prière est une mise en relation de la créature avec Son Dieu. Cette union passe par des moments privilégiés où l’on ne fait que cela. Mais à terme, elle doit embrasser toute la vie (cf. 1 Th 5, 17 : « priez sans cesse »), c’est-à-dire qu’elle est une manière de connecter sa vie à Dieu. Pour ceux qui connaissent l’informatique, vous savez qu’il est important de mettre à jour régulièrement son anti-virus et parfois, quand c’est fait en direct, on parle de « live update » à ce propos. La prière, quant à elle, est un « love update », une mise à jour amoureuse.  Il convient de se brancher sans cesse à la source de la Vie et de l’Amour. St. Bernard écrivait : « J’aime parce que j’aime ; j’aime pour aimer. C’est une grande chose que l’amour, si du moins il remonte à son principe, si, revenu à son origine et replongé en sa source, il y puise de quoi continuellement s’écouler »[2]. Comme nous ne pouvons pas vivre sans la lumière et chaleur du soleil ni sans l’air, en tant qu’être spirituels, nous ne pouvons pas vivre sans prière. Elle réchauffe notre âme tout simplement parce qu’elle nous met en présence de Dieu.

  1. Laisser façonner notre volonté par l’Ami

Le Seigneur daigne nous appeler amis : « Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père » (Jn 15, 5). Lorsqu’on a des amis, on passe du temps avec eux. Et à force de partager du temps et d’échanger, une sorte de conformation s’opère.

Tout parent sait pertinemment qu’il convient de surveiller les relations de ses enfants. Souvent par peur qu’il ne soit perverti. Quelquefois on trouve que son enfant devient vulgaire, qu’il emploie des mots qu’il n’a jamais appris à la maison. C’est dont qu’il a pris les habitudes de langage de ses copains qui ont donc déteint sur lui. Dans la prière au contraire, c’est la bonté de Dieu qui doit déteindre sur nous. On se met à employer naturellement des images ou des expressions bibliques pour s’exprimer. Qui n’aurait employé, comme naturellement, des adages comme la paille et la poutre (Lc 6, 41), le bon larron (Lc 23, 39-43), mériter son salaire (1 Tim 5, 18), être [incrédule] comme saint-Thomas (Jn 20, 24-29), chacun doit porter sa croix (Lc 9, 23) ?

Et surtout, par une vie de prière, on commence à voir les choses non plus à notre manière, mais à la Sienne, c’est-à-dire qu’on comprend que l’adaptation de notre volonté à la Sienne s’appelle la souffrance et qu’elle sert à quelque chose, pour notre bien. Bx. Henri Suso, l’un des maîtres de la mystique rhénane (vers 1295-1366), une des grandes écoles spirituelles du XIVe s. appelée devotio moderna, écrivait à ce propos : « Je nomme souffrance et peine du cœur ce dont la volonté voudrait être dispensée selon sa réflexion délibérée ». Le P. Max Huot de Longchamp analyse cette citation ainsi : cela « nous montre, où, exactement, se situe la souffrance : dans un divorce entre notre volonté et celle de Dieu. D’un côté, il y a ce que Dieu veut et fait, de l’autre, ce que nous voudrions et qui n’existe pas puisque Dieu ne le fait pas. D’où notre crispation sur le néant, d’où l’angoisse et la souffrance. Elle n’est donc pas dans notre corps, système nerveux compris, mais dans notre âme, désaccordée d’avec ce que Dieu veut et fait. Si bien que retrouver la volonté de Dieu dissout la question de la souffrance (…). Les saints réagissent comme les autres au chaud et au froid, aux maladies et aux blessures, mais cela n’est plus pour eux sujet de révolte et de malheur. Comme Jésus sur la croix, ils ne s’occupent pas de leur douleur mais de leur Père : douleur extrême et bonheur total cohabitaient parfaitement en Jésus crucifié » [3].

Bref on se rappelle que Dieu est un Père qui nous corrige : « vous avez oublié cette parole de réconfort, qui vous est adressée comme à des fils : Mon fils, ne néglige pas les leçons du Seigneur, ne te décourage pas quand il te fait des reproches. Quand le Seigneur aime quelqu’un, il lui donne de bonnes leçons ; il corrige tous ceux qu’il accueille comme ses fils. Ce que vous endurez est une leçon. Dieu se comporte envers vous comme envers des fils ; et quel est le fils auquel son père ne donne pas des leçons ? Si vous êtes privés des leçons que tous les autres reçoivent, c’est que vous êtes des bâtards et non des fils » (He 12, 5-8). C’est le seul moyen que Dieu a de nous configurer à Son Fils : « Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu'ils sont appelés selon le dessein de son amour. Ceux que, d’avance, il connaissait, il les a aussi destinés d’avance à être configurés à l’image de son Fils, pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 28-29).

N’oublions jamais quel prix Dieu a payé pour nous racheter. Cette église St. Thomas Beckett abrite au-dessus de l’entrée du chœur un grand crucifix qui évoque le magnum pretium que Dieu a dû payer pour nous : celui de la Croix de Son Fils : « Votre corps est un sanctuaire de l’Esprit Saint, lui qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu ; vous ne vous appartenez plus à vous-mêmes, car vous avez été achetés à grand prix. Rendez donc gloire à Dieu dans votre corps » (1 Co 6, 19-20). Par la prière, Dieu prend donc progressivement possession, par Son Esprit-Saint, de notre esprit et de notre corps. Il lui permet ainsi d’être « christifié », pour avoir accès à la Vie Éternelle. Or, dans l’éternité, notre seule activité sera une certaine forme de prière : la contemplation de Sa Face, mise en présence de Dieu et communication avec Lui. Si nous n’avons pas commencé à bâtir ici-bas la relation, comment pourrions-nous la continuer et donc être admis au Ciel ?

  1. Les différentes formes de prière
    1. La prière communautaire et prière personnelle

Cette relation avec Dieu peut revêtir plusieurs formes. Il existe des prières vocales et des prières silencieuses, des prières communes et individuelles, des prières toutes faites et plus personnelles. La prière est relation, commerce d’amitié que Dieu veut avoir avec Sa créature. Or, lorsque nous avons des amitiés, nous devons nous y investir, c’est-à-dire échanger. Cette communication orale peut intervenir soit à distance (téléphone) soit face à face par la rencontre personnelle. La prière est comme le téléphone, la participation à la sainte-messe est la rencontre personnelle où Dieu vient me toucher, pénétrer avec Son corps dans mon corps. N’oserait-on pas parler d’étreinte amoureuse, en utilisant le lexique du Cantique des Cantiques ? Quel mariage pourrait durer si l’on ne communiquait pas, y compris charnellement ?

L’Église propose des temps de prière communautaire : la sainte messe et les autres sacrements, mais encore la liturgie des heures qui sanctifie le jour. Celle-ci, comme le chapelet, peut toutefois être récitée privatim (de manière privée). Mais Jésus insiste sur la prière personnelle : « Mais toi, quand tu pries, retire-toi dans ta pièce la plus retirée, ferme la porte, et prie ton Père qui est présent dans le secret ; ton Père qui voit dans le secret te le rendra » (Mt 6, 6). Il en donne l’exemple Lui-même : car n’oublions pas que c’est la personne de l’Esprit-Saint qui fait l’union du Père et du Fils. Elle est le baiser éternellement échangé entre le Père et le Fils. Elle est l’essence de la prière. Dans Son humanité aussi, Jésus prie le Père par l’Esprit-Saint et se retire pour cela.

Lorsqu’on se rend en vacances, nous avons plusieurs moyens de rejoindre le lieu projeté. On peut chercher à être rapide et efficace, c’est-à-dire utiliser des prières déjà formulées. Ou bien on peut préférer un itinéraire moins rebattu et s’abandonner à son inspiration, bref passer par des petites routes de campagne pleines de charme. Il en est de même dans la prière personnelle. Dieu nous permet, dans Sa divine pédagogie, de nous adresser à Lui et Il nous enseigne certaines prières, en particulier le Pater Noster (Lc 6, 9-13).

  1. Le silence

Essayons en tout cas de ne pas rabâcher, de ne pas multiplier les exercices de dévotion : « Lorsque vous priez, ne rabâchez pas comme les païens : ils s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés. Ne les imitez donc pas, car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant même que vous l’ayez demandé » (Mt 6, 7-8). Au fond, progressivement, la prière va passer d’une supplication à une action de grâces. On demande d’abord des choses à Dieu puis on Le remercie de ce que nous sommes. On veut quelque chose puis on veut ce qu’Il veut. Petit à petit on comprend qu’on cherchait au départ à conformer Sa volonté à la nôtre puis finalement qu’il convient bien sûr de faire l’inverse : vouloir ce qu’Il veut. Au lieu de « Parle, Seigneur, ton serviteur écoute » (1 Sm 3, 9-10), en réalité, nous pensons et agissons inversement : « Écoute, Seigneur, ton serviteur te parle ».

On parle beaucoup au début puis on écoute plus en progressant. Voire même on ne dit plus rien, sans que cela ne pèse comme le silence gêné chez le coiffeur. Alors on échange le plus souvent des banalités car nous taire nous paraîtrait impoli. C’est que nous ne sommes pas dans une relation intime mais superficielle. Par contre, pour une longue route en voiture en famille, on ne se saoule pas par une logorrhée durant tout le trajet. Le silence ne pèse pas. On regarde et avance dans la même direction et cela suffit. Cela signifie alors que la simple présence à la Présence me suffit, parce que je sais que je suis avec l’Être aimé. Si Dieu est calme, voire taiseux, alors je dois l’être aussi. Rares sont les personnes qui entendent Dieu. Le commun des mortels doit se contenter de motions de l’Esprit-Saint qui font qu’on a la certitude morale que, faire telle chose, c’est la volonté de Dieu sur nous. Je suis là, Il est là, je L’aime, Il m’aime et basta cosí, cela me suffit !

  1. Faire oraison

L’oraison est une manière de vivre en union avec Dieu. Elle est sans doute la forme la plus parfaite de la prière. Il faut y entrer progressivement et, selon son état de vie, il faut chercher, au moins quand on est consacré, à se fixer à terme de lui consacrer 1 heure par jour (cf. le reproche de Jésus à St. Pierre en Mt. 26, 40 : « Ainsi, vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ! »). La tradition carmélitaine prévoit même de doubler 2 fois 1 heure car cet ordre s’en est fait une spécialité (Ste. Thérèse d’Avila, St. Jean de la Croix). Durant des périodes particulières comme une retraite suivant les exercices de St. Ignace de Loyola (sur 5, 10 ou 30 jours), on le fait même 4 h par jour, voire 5 fois si l’on y ajoute une prière nocturne.

L’oraison doit nous conduire à la contemplation qu’un maître de l’école française de spiritualité du XVIIe s, François Malaval (1627-1719) définissait comme « une vue simple et amoureuse de Dieu présent, appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu’Il peut tout »[4]. Elle est une mise en pratique de la « meilleure part » que Marie de Béthanie a choisi alors que sa sœur Marthe n’a pas encore compris : « Marthe, Marthe, tu te donnes du souci et tu t’agites pour bien des choses. Une seule est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée » (Lc 10, 41-42). Trop souvent, j’entends dire : « oui, c’est bien joli tout cela, mais je n’ai matériellement pas le temps » et on peut même évoquer le devoir d’état. Or, suivre son devoir d’état est toujours un signe d’adéquation à la volonté de Dieu. Mais c’est que nous ne comprenons pas une chose : nous devons être à la fois Marthe et Marie, mais à différents moments de la journée. N’oublions pas que le temps exclusivement consacré à Dieu est un temps que Dieu nous rendra par une plus grande efficacité ensuite. Ne disait-il pas à la grande Thérèse (= d’Avila) : « Occupe-toi de mes affaires et je m’occuperai des tiennes » (La Voie de la perfection) ?

 


[1] P. Max Huot de Longchamp, Prier à l’école des saints. Guide complet de la vie spirituelle, centre St.-Jean-de-la-Croix, 2008, p 131.

[2] Le fameux « Amo quia amo : amo ut amem » de St. Bernard, Sermon 83 sur le Cantique des Cantiques, 4, cité par P. Max Huot de Longchamp, ibidem, p. 117.

[3] Bx. Henri Suso, Vie, XXXII (trad. J Ancelet-Hustache), cité par P. Max Huot de Longchamp, ibidem, p. 120-121.

[4] P. Max Huot de Longchamp, ibidem, p. 114.