2e Dim Avent (10 décembre)

Homélie du 10 décembre 2017 (2e dimanche de l’Avent)

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Le salut : un enjeu sérieux (1)

Avant le 17 décembre, le temps de l’Avent ne saurait être compris, sinon par erreur, comme le temps de préparation prochaine à Noël. Auparavant, il est lié à la préparation non pas du premier, mais du second avènement de Jésus, quand « il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts » (Credo). La visée est clairement eschatologique, comme les lectures du début de l’Avent. Or, on entend par eschatologie l’une des branches de la théologie traitant des fins dernières, parmi lesquelles figure la grande question du jugement. Question qui n’est absolument plus comprise ni prise au sérieux aujourd’hui à tous les niveaux de l’Église dominée par les « miséricordieux » alors que les tenants de la foi intégrale et bimillénaire de l’Église sont taxés « d’infernalistes » (dixit Hans Urs von Balthasar).

L’eschatologie voit pulluler les hérésies diaboliques qui visent unanimement à tempérer l’enfer et le nombre d’âmes qui y tombent. Quelques exemples d’erreurs

  • il serait de notre devoir d’espérer que l’enfer serait vide (l’espérance pour tous ou le salut universel).
  • on aurait une option finale à la mort pour se décider, en un dernier bilan pour ou contre Dieu.
  • l’enfer ne serait fait et donc peuplé que pour Satan et ses démons mais pas pour les hommes
  • à la fin des temps, tout serait racheté, même Satan (apocatastase).
  • il serait quasi impossible, concrètement, de tomber dans la catégorie de « péché mortel » alors que l’Église a toujours enseigné qu’on allait alors en enfer si on mourrait dans cet état.

Tout cela n’est qu’une ruse de Satan pour faire croire que tout le monde irait au Paradis et donc qu’on aurait pas à se battre pour être sauvé et à demander la grâce nécessaire. C’est faux. Il est du devoir du catholique d’être bien conscient que son salut est un enjeu sérieux.

  1. La méconnaissance actuelle sur la damnation
    1. Nous mériterions l’enfer si nous n’avions reçu la grâce de l’amour de Dieu

Aujourd’hui, les gens n’ont plus conscience du péché : tant originel qu’actuel. Ils font comme si le salut leur serait dû ! On oublie un peu vite que la seule chose qui soit due à l’homme, c’est l’enfer dans une optique de justice rétributive stricte ! En effet, n’oublions pas que les portes du Paradis (certes terrestre : le jardin d’Éden) ont été fermées par la faute d’Adam : « Il expulsa l’homme, et il posta, à l’orient du jardin d’Éden, les Kéroubim, armés d’un glaive fulgurant, pour garder l’accès de l’arbre de vie » (Gn 3, 24).

Le démon ne change pas une tactique qui fonctionne à merveille. Il propose des choses au rabais mais sous les oripeaux d’un vrai bien promis par Dieu. Au lieu de se laisser diviniser (« N’est-il pas écrit dans votre Loi : ‘J’ai dit : ‘Vous êtes des dieux ?’’ », Jn 10, 34), il propose un mauvais succédané : « vous serez comme des dieux » (Gn 3, 5). De même, au lieu de l’immortalité, son « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! » (Gn 3, 4) n’est rien d’autre qu’un ersatz à la petite semaine, une vision purement horizontale : prolonger la vie terrestre aussi longtemps que possible[1] alors que seul l’au-delà compte, étant la vraie vie. La véritable immortalité n’est toutefois que pour les bienheureux puisque les damnés souffrent éternellement une forme de mort faite de souffrance et d’angoisses. En effet, le diable peut nous faire mourir deux fois : physiquement, nul n’en réchappe, mais à notre jugement personnel aussi, comme le dit NSJC : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps sans pouvoir tuer l’âme ; craignez plutôt celui qui peut faire périr dans la géhenne l’âme aussi bien que le corps » (Mt 10, 28).

  1. La transcendance divine oubliée

« Beaucoup de nos frères vivent comme s’il n’y avait pas d’au-delà, sans se préoccuper de leur salut éternel »[2]. « L’homme d’aujourd’hui n’a pas clairement conscience de se tenir devant Dieu chargé d’une faute irrécusable, digne de sa damnation »[3]. On oublie la crainte de l’Ancien Testament que l’homme ne peut pas se tenir devant Dieu sans mourir à cause de ses péchés. Il doit être purifié. Qu’on pense à St Pierre : « À cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus, en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur » (Lc 5, 8) car, quand il comprit qu’il avait affaire à Dieu, il se rappela sa triste condition humaine. Vouloir balayer certaines des références parce qu’elles sont tirées de l’Ancien Testament serait absurde car le marcionisme qui le rejette est une hérésie. D’autre part, la loi évangélique du Nouveau Testament est plus exigeante car elle regarde aussi les actes intérieurs : on est adultère sans avoir touché une femme, juste en la désirant ; on est meurtrier sans avoir pris d’arme, juste en méprisant son ennemi ! Mais tout aussi intérieure est la grâce divine abondamment distribuée dans les sacrements auxquels le pécheur peut recourir sans se lasser : confession, Eucharistie. Si cette crainte révérencielle de l’Ancien Testament a bien été transformée dans la nouvelle alliance dans un sens filial et non plus servile, en lien avec le don de piété, elle est perfectionnée mais non supprimée ! Heureusement, puisque c’est un don de l’Esprit-Saint : le don de crainte.

  1. Le sens du péché émoussé

Dire que St Augustin parlait de massa damnata[4] ! La foule damnée ! Ou bien que la grande Ste Thérèse de Jésus n’hésitait pas à écrire : « Dieu voulut me montrer la place que les démons m’y avaient préparée et que j’avais mérité par mes péchés »[5].

Avant, c’était à l’homme de se justifier[6], maintenant c’est à Dieu ! « La faute est vue désormais comme inhérente à une condition humaine imparfaite. L’homme s’estime maintenant victime de cet état de fait et a l’impression qu’au vu de la misère du monde, c’est à Dieu de se justifier »[7].

  1. Quelques fausses objections à balayer
    1. La miséricorde de Dieu l’empêcherait de damner les mauvais[8]

L’argument des « miséricordieux » de la fin de l’Antiquité repose sur l’incompatibilité prétendue entre la miséricorde infinie de Dieu (sa bonté prévaut sur sa justice et sévérité) et une peine éternelle jugée trop impitoyable. Or, pardonner suppose un dialogue : si Dieu n’attend aucun mérite préalable de notre part pour nous accorder sa miséricorde (Rm 5, 6-8), il faut une réponse humaine par le repentir et l’obéissance (Ac 3, 19 ; He 5, 9). La justification : « n’est pas seulement rémission des péchés, mais à la fois sanctification et rénovation de l’homme intérieur par la réception volontaire de la grâce et des dons » (Concile de Trente, décret sur la justification, ch. 7, DH 1528).

Le sacrifice de la Croix ne dispense pas de la conversion ! Il y a des conditions. Il nous par exemple faut être nous-mêmes miséricordieux envers les autres (« Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés »). Le feu de la lumière du Paradis qui veut réchauffer devient, face au refus obstiné, le feu infernal[9].

C’est la faute de l’homme s’il va en enfer : « Si quelqu’un choisit de continuer à accumuler les fautes au milieu des plaisirs et préfère les jouissances d’ici-bas à la vie éternelle, s’il se détourne quand le Sauveur lui donne son pardon, qu’il n’accuse ni Dieu ni la richesse ni ses chutes antérieures, qu’il ne s’en prenne qu’à son âme qui se perd volontairement (…) sauver les hommes malgré eux relève de la violence ; sauver ceux qui ont choisi de l’être, c’est leur montrer qu’on les aime » »[10].

« Le fait que certains n’arrivent pas à la possession de la béatitude vient de la défaillance du libre arbitre qui produit l’obstacle du péché, et non d’une défaillance de la toute-puissance de Dieu ou de sa miséricorde »[11]. « Si l’on voulait recourir à l’image d’un navire en perdition, on pourrait dire que le refus de certains matelots de monter à bord de l’hélicoptère de sauvetage ne contredit ni la capacité ni la volonté du pilote de les sauver tous ! (…) ‘Celui qui t’a fait sans toi, ne te justifie pas sans toi’ ne manquerait pas de rappeler ici saint Augustin »[12]. Il faut donc prendre au sérieux les causes secondes, leur libre arbitre. Chaque acte humain est ainsi lesté de son poids d’éternité, ce qui fait toute la dignité humaine !

Attention, nous n’entendons pas souscrire pour autant à une autre erreur : que ce serait le pécheur qui se jugerait lui-même. Jugement il y a bien, et c’est la prérogative de la majesté divine auquel Dieu associe quelques justes, dont les apôtres (Sg 3, 8 ; Mt 19, 28 ; 1 Co 6, 2-3 ; Ap 20, 4). Mieux vaut dire qu’il y a continuité entre la vie d’ici-bas et dans l’au-delà. L’homme pécheur se sépare de Dieu dès ici-bas, se privant de la grâce sanctifiante, et continue à l’être après sa mort. « L’enfer n’est rien d’autre que le péché maintenu et parvenu à maturité »[13]. St Augustin écrit : « Donc, quand Dieu punit, il punit comme juge ceux qui transgressent sa loi non en leur infligeant un mal qui vient de lui, mais en les repoussant dans cela même qu’ils ont choisi »[14]. Avec le jugement, il y a une sorte de fixation de l’état déjà présent, choisi, avant la mort : « l’arbre reste où il est tombé » (Qo 11, 3). L’enfer n’a donc rien d’une peine disproportionnée ou infinie pour un mal fini ! C’est en ce sens qu’on doit entendre que la colère de Dieu demeure sur quelqu’un (Jn 3, 36). L’amour, qui est la manière d’être du Ciel, ne s’impose pas[15] ! L’homme est fait pour le Ciel et il souffre en enfer du fait qu’il ait choisi l’autre issue durant sa vie.

Dieu veut la damnation comme peine, en tant qu’elle exprime sa justice. Mais il ne veut pas la faute, c’est-à-dire le péché, qui conduit à cet état de damné ! Et c’est la faute qui en est la cause première[16] ! « Dieu ne prend pas plaisir aux châtiments pour eux-mêmes ; mais il prend plaisir à l’ordre de sa justice, qui les exige » (I-II, 87, 3, ad 3). Les châtiments sont donc bons en tant qu’ils rétablissent l’ordre corrompu par le péché, et partant la paix qui n’est autre que la tranquillité de l’ordre. En le punissant, il rend justice même au réprouvé.

N’oublions jamais que, si le jugement individuel n’est pas propre au christianisme, chez nous, le juge s’identifie avec le sauveur crucifié pour le rachat des pécheurs. Il n’y a donc pas plus miséricordieux. Les stigmates sont les traces de son amour gratuit pour des gens agissant mal (Ga 2, 20) ! Il n’est pas un cacique ou tyran sanguinaire. Le juge doit faire régner la justice. Il exauce ceux qui crient pour que leur sang soit vengé car certains péchés crient vengeance contre le Ciel[17]. Miséricorde, justice et vérité sont étroitement liées : « Autant que sa miséricorde, autant est grande sa réprobation, il jugera les hommes selon leurs œuvres. Il ne laissera pas impuni le pécheur avec ses larcins, il ne frustrera pas la patience de l’homme pieux » (Si 16, 12-14).

Les « miséricordieux » tombent dans une forme du péché de présomption, qui n’est pas que pélagien : je me sauve par mes propres efforts. Eux anticipe le salut en présumant de la miséricorde de Dieu ! Cela s’enracine chez Luther qui croit que le salut vient exclusivement de l’œuvre rédemptrice et de la grâce de Dieu (la sola gratia tirée jusqu’en ses ultimes conséquences)[18]. Autant le désespéré méprise de la miséricorde divine, autant le présomptueux méprise la justice divine[19]. Il peut y avoir un excès dans l’espérance : il espère de la miséricorde et puissance divines ce qui n’est pas possible, « obtenir son pardon sans pénitence ou la gloire sans mérites »[20], ce qui est la façon normale d’être sauvée, l’ordre voulu par Dieu.

[1] G. Lafontaine, « La condition humaine », in Études, 2008, p. 328 : « la volonté de prolonger indéfiniment la vie ici-bas se substitue au désir d’atteindre l’immortalité dans l’au-delà », cité par Kruijen, Christophe J., Peut-on espérer un salut universel, étude critique d’une opinion théologique contemporaine concernant la damnation, Parole et Silence, 2017, p. 39, note 101.

[2] Benoît XVI, homélie des vêpres à Fátima le 12 mai 2010, ibid. note 103.

[3] Rahner, Karl, Grundkurs des Glaubens 98, ibid. p. 40, note 106.

[4] St. Augustin, De civitate Dei XXI, 12 in Bibliothèque Augustinienne 37, p. 432-434 : « la faute originelle a pour suite à elle seule, en principe, de faire du genre humain une massa damnationis condamnée aux supplices de l’enfer ; seuls sont sauvés ceux que la miséricorde divine sort de cette masse et qui sont baptisés ».

[5] Livre de la vie, 32, 1 in Œuvres complètes, Paris, Cerf, 1995, p. 248.

[6] Benoît XVI, homélie des vêpres œcuméniques à Ratisbonne (12 septembre 2006) : « La justification est un thème fondamental en théologie, mais à peine présent dans la vie des croyants aujourd’hui, à ce qu’il me semble (…). Que le pardon vienne initialement de Dieu, que nous ayons besoin d’être rendus justes par lui, cela vient à peine à la conscience. Que nous ayons sérieusement des dettes envers Dieu, que le péché soit une réalité qui ne peut être surmontée que par Dieu : cela est devenu largement étranger à la conscience moderne », ibid. p. 40.

[7] Kruijen, p. 41, citant Rahner, Grundkurs,98-99.

[8] Kruijen, p. 559ss.

[9] H. Verweyen, « Was ist die Hölle ? », IKaZ 37, 2008, p. 266. Cité par Kruijen, p. 561, note 111.

[10] St Clément d’Alexandrie, Quel riche sera sauvé ?, 42, 18 : SC 537, 223 et 21, 2 (p. 155). Kruijen, p. 563.

[11] ST II-II, 18, 4, ad 3.

[12] Kruijen, p. 565 citant Sermon 139, 11, 13 in PL 38, 923.

[13] L. Scheffczyk, « Der Irrweg der Allversöhnungslehre » in S. Stühr (hg), Die letzten Dinge im Leben des Menschen, St. Ottilien, EOS, 1994, p. 105.

[14] Enarrationes in Psalmos, 5, 10, in Corpus Christianorum, Series Latina, Turnhout, Brepols 38, 24.

[15] M. Schmaus, Katholische Dogmatik IV/2, 505-506.

[16] Cf. ST I-II, 112, 3, ad 2 : « Quand la grâce nous fait défaut, c’est en nous qu’il faut chercher la cause première ; quand elle nous est donnée, sa cause première vient de Dieu ». Toutefois, ce n’est pas comparable au soleil qui ne peut pénétrer dans une maison parce que le propriétaire en a fermé les volets (Dieu serait alors complètement passif) : « Dieu, au contraire, s’il n’envoie plus les rayons de la grâce dans les âmes où il trouve un obstacle, c’est par son propre jugement » (I-II, 79, 3).

[17] Gn 3, 10 ; 2 Ch 24, 22, 2 M 8, 2-4 ; Mt 23, 34-36 ; Lc 18, 7-8 ; Ap 6, 9-10.

[18] J. Pieper, Über die Hoffnung, 1936, p.70. Kruijen, p. 565, note 122.

[19] Certes, la présomption est moins grave que le désespoir car « être miséricordieux convient à Dieu par sa nature même ; être justicier lui convient à cause de nos péchés » (II-II, 21, 2).

[20] II-II, 21, 1 ; cf. CEC 2092. Cité par Kruijen, p. 594, note 214 : « St. Thomas considère la présomption par laquelle on s’appuie de manière désordonnée sur la force divine comme une espèce de péché contre le Saint-Esprit ‘car elle fait qu’on rejette ou méprise l’aide du Saint-Esprit, aide par laquelle l’homme est retiré du péché’ (ibid.). Cette sorte de présomption est jugée plus grave que de présumer des forces humaines (pélagianisme) car rechercher ce qui ne convient pas à Dieu revient à diminuer la puissance divine, ce qui, étant un péché contre Dieu, est plus grave que de surfaire sa valeur personnelle (ibid., ad 1) ».