3e Dim Avent (17 décembre)

Homélie du 17 décembre 2017 (3e dimanche de l’Avent)

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Le salut : un enjeu sérieux (2)

Achevons notre réflexion sur l’enfer en achevant de réfuter quelques erreurs communes

  1. Le prétendu manque de charité

D’aucuns pensent que refuser d’espérer pour tous serait peccamineux. Hans Urs von Balthasar entend abandonner la certitude de la réprobation au judaïsme et à l’islam. Ces gens-là prétendent donc qu’on ne pourrait envisager la réprobation au pire que comme une possibilité pour soi, jamais pour les autres ! Même si, contrairement aux béatifications et canonisations, l’Église n’a jamais fait de damnatio memoriæ qui serait nominale pour un mort, elle le fait pour des vivants (qu’on repense aux excommunications majeures : les anathèmes et interdits par exemple jetés autrefois contenaient explicitement de lourdes malédictions !). Par ailleurs, elle enseigne que certaines catégories de morts vont en enfer : ceux morts en état de péché mortels.

Pourtant Jésus et nombre de saints[1] envisageaient bien leur salut propre et la damnation des autres. Ce fut même là l’un des moteurs de leur apostolat ! Qu’on pense à St Dominique qui pleurait en priant et intercédant la nuit pour les pauvres pécheurs qui allaient se perdre. De même, Ste Faustine constate « j’ai remarqué une chose : qu’il y a là-bas (en enfer) beaucoup d’âmes qui doutaient que l’enfer existe »[2].

  1. La damnation gênerait la béatitude des élus[3]

Il est faux de prétendre qu’on ne pourrait être heureux au Ciel si l’on savait que des proches, en particulier, serait en enfer[4]. L’apocatastase d’Origène ou restauration finale totale (âmes damnées, démons et même Satan seraient finalement sauvés), hérésie qui a été condamnée, utilisait aussi ce genre d’argument[5]. Pourtant, le Seigneur dit bien que les solidarités humaines céderont le pas sur la séparation eschatologique (Mt 24, 40-41). Personne dans la parabole, ne proteste contre l’expulsion de l’homme dépourvu de la tenue de noces (Mt 22, 11-13), les vierges sages ne sont pas considérées comme égoïstes de ne pas partager leur huile (Mt 25, 21-30). Les vieillards de l’Apocalypse rendent même grâces pour le jugement de Dieu : « Ô Ciel, sois dans l’allégresse sur (Babylone), et vous, saints, apôtres et prophètes, car Dieu, en la condamnant, a jugé votre cause » (Ap 18, 20).

Par ailleurs, la réprobation est certes un rejet spatial : les réprouvés sont écartés par ordre du juge, éloignés de sa face, contraints d’aller loin de lui, dans les ténèbres extérieures. Mais en plus, ils sont hors de la connaissance et mémoire : inconnus au Fils de l’Homme, reniés par lui devant son Père et ses anges (Mt 7, 23 ; 10, 33 ; Lc 12, 9 ; 2 Tm 2, 12). Sans cesser d’exister, ils ne font plus partie du champ de conscience des bienheureux ! Leurs noms ne sont pas inscrits dans le livre de vie (Ap 20, 15), leur mémoire retranchée (Ps 34, 17), en sorte qu’elle périsse (Sg 4, 19). Les saints du Ciel ne saurait éprouver la moindre tristesse pour le sort des réprouvés. Sinon, ce ne serait pas le Paradis. Dieu comble tous leurs désirs. La damnation n’est en rien une tragédie[6] car Dieu est infiniment parfait et bienheureux en Lui-même (CEC 1). Les damnés ne gâchent en rien le bonheur des élus comme des gens qui détruisent la joie des autres. Ils n’ont que ce qu’ils méritent et ne sont pas les pauvres victimes d’une sentence inhumaine !

Le « que vont devenir les pauvres pécheurs ? » de St Dominique n’a de sens que pour les vivants, quand on espère qu’ils vont encore se convertir à temps. Il n’est en aucun cas source de sollicitude pour les bienheureux. Ceux qui prétendraient refuser de vouloir aller au Ciel par solidarité avec les pécheurs pècheraient gravement : on ne doit rien préférer à Dieu, pas même sa femme ou sa mère ou son fils, comme l’a indiqué Jésus lui-même ! On préférerait la créature au Créateur, ce qui est l’essence du péché : aversio a Deo et conversio ad creaturas ! La preuve : l’ordo caritatis indique Dieu en première place, soi-même et seulement après autrui : « l’homme doit s’aimer soi-même de charité plus que son prochain. Le signe en est que l’homme ne doit pas, pour préserver son prochain du péché, encourir lui-même le mal du péché, qui contrarierait ainsi sa participation à la béatitude » (II-II, 26, 4). Croire qu’on serait malheureux au Ciel parce qu’un être cher serait damné est une aberration et signe d’un péché d’orgueil : on serait au-dessus du juge bon et miséricordieux par excellence, qui l’a prouvé par la Croix !

Non seulement, les bienheureux ne sont pas tristes mais encore, ils se réjouissent du triomphe de la justice divine. La tristesse vient d’une volonté contrariée. Or, là, leur volonté adhère joyeusement, totalement à celle de Dieu : « Qui est ma mère ? Et mes frères ? (…) Quiconque fait la volonté de Dieu » (Mc 3, 33.35). On ne peut aimer Dieu réellement qu’absolument et ne pas être prisonnier de considérations psychologiques de bas étage, « humain, trop humain » (Nietzsche).

  1. La prétendue incapacité de se perdre[7]

Pour échouer à un examen, il ne faut aucune capacité ! Pour le réussir, oui, obtenue par des dons innés et par le travail humain. Certains croient pourtant que l’homme, être fini, n’aurait pas la capacité « infinie » de se perdre, donc à refuser Dieu[8]. C’est un paralogisme : l’homme ne peut, certes, se sauver seul mais il peut tout à fait se perdre seul. Il y a dissymétrie. Le Paradis est surnaturel, hors de notre portée. L’enfer ne l’est pas.

D’ailleurs, on indique classiquement le principe : bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu. Pour faire une action bonne, il faut que tout soit juste dans ce qui compose l’action (la matière objective, l’intention et la connaissance subjectives). Pour agir mal, il suffit qu’une seule composante soit défaillante, ce qui est à la portée de toute créature ! Autrement dit, il est plus difficile de faire le bien que le mal. Jésus ne dit rien d’autre avec la parabole des deux voies : large est la voie de la perdition, resserrée et sinueuse la voie du salut, tout comme la porte en est étroite (Mt 7, 13-14). Les « miséricordieux » cherchent donc à inverser l’enseignement de Jésus en faisant croire qu’il serait compliqué de se perdre ! Ce qui est grave moralement pour eux et catastrophique, pastoralement, pour l’Église.

Dieu veut le salut et donc n’aide que pour ce but là ! Le démon, qui est beaucoup moins puissant que lui et donc peut être battu par l’arme de la foi, la prière et le jeûne, chercher à tirer vers le bas pour peupler l’enfer. On peut dire que Dieu ne veut positivement que le salut mais par volonté conséquente, aussi la justice de l’enfer. Ce qui montre l’inanité de l’hérésie calviniste avec sa double prédestination (Dieu aurait de toute éternité choisi souverainement que certains iraient en enfer, avant même leur naissance et l’exercice de leur libre arbitre !).

  1. La damnation n’est pas un « mal absolu »[9]

Pour certains, l’enfer serait lié à une forme de manichéisme : « pour toujours, au terme de l’histoire, un anti-Dieu » (Martelet, DTC, p. 470). Satan n’est pas comme Dieu régnant sur les élus, même s’il y a beaucoup de réprouvés qui lui sont assujettis ! Il reste soumis à Dieu, au moins ontologiquement (du simple fait qu’il est).

Rappelons rapidement que le mal est l’absence d’un bien attendu. Il n’a pas d’existence ontologique propre mais fonctionne comme un parasite en se greffant sur un bien. Parler de mal absolu est donc un non-sens métaphysique. Cela n’existe pas. Dieu a créé bon tous les anges, même les déchus comme Satan (qui a donc au moins pour lui la bonté de l’existence : mieux vaut être que ne pas être) mais « ayant mal usé de son excellence il n’est pas passé à une substance contraire mais il s’est séparé du souverain bien auquel il devait rester uni »[10] (St Léon le Grand). En effet, il est pire que le péché soit plutôt que certaines créatures ne défaillent en manquant leur fin surnaturelle qu’est le Paradis. En effet, le mal de faute, moral, est incommensurablement plus grave que le mal de peine, physique (CEC 311).

La damnation est un bien car elle rétablit la justice, met un terme au chaos induit par la révolte de l’ange et de l’homme contre Dieu : « ce qui semble s’écarter de la divine volonté dans un certain ordre y retombe dans un autre. Le pécheur, par exemple, autant qu’il est en lui, s’éloigne de la divine volonté en faisant le mal ; mais il rentre dans l’ordre de cette volonté par le châtiment que lui inflige sa justice » (ST I, 19, 6[11]). La réprobation est préférable au non-être qui serait l’anéantissement (retour à l’inexistence) des damnés. En effet, l’enfer fait que la volonté de Dieu règne partout, tout lui sera soumis (1 Co 15, 27-28), que tout genou fléchisse, sur terre, au ciel et aux enfers (Is 45, 23 ; Ph 2, 10) : ses ennemis seront placés sous ses pieds. Cette soumission de toute chose s’accompagne donc de contrainte : les mauvais seront mis hors d’état de nuire et punis à la parousie. Et même plus : l’enfer est encore un signe de miséricorde divine (de toute façon, « en toute œuvre de Dieu apparait (…) comme sa racine première, la miséricorde ») car « Dieu punit en-deçà de ce qui est mérité » (ST I, 21, 4, ad 1).

Il est crucial de comprendre que, dans la métaphysique thomiste, il importe qu’il y ait, dans la hiérarchie de l’être, tous les degrés remplis. « La perfection de l’univers requiert qu’il y ait inégalité entre les créatures, afin que tous les degrés de bonté s’y trouvent réalisés » (ST I, 48, 2). En plus d’être qui ne peuvent défaillir, il doit donc exister des êtres qui puissent défaillir à l’égard du bien. « Il est conforme à la nature des êtres que ceux qui peuvent défaillir défaillent quelquefois » (ad 3). Dieu a choisi un ordre où la perte était possible parce qu’une telle économie permet le bien supérieur de l’amour de préférence de la créature pour Dieu (Journet).

  1. Espérer contre toute espérance ne peut s’appliquer à l’enfer[12]

On ne peut invoquer l’exemple d’Abraham (Rm 5, 5 ; 4, 18) pour prouver une prétendue nécessité d’espérer un salut pour tous ou par une charité qui espérerait tout (1 Co 13, 7). Qui oserait espérer ce que Dieu n’aurait pas daigné promettre[13] ? « L’espérance repose sur le fondement de la foi divine. Elle est la force avec laquelle la foi, qui n’est pas encore parvenue au terme, s’étend vers les promesses qui lui sont données. Mais parce que la foi de l’Église ne comprend pas la promesse de la non-existence de l’enfer, il n’est également pas possible qu’une espérance surnaturelle (en un salut de tous) se dégage d’elle »[14]. En plus, on ne peut espérer sans la foi : ne seront sauvés que ceux qui auront cette vertu et il est manifeste que tous ne la possèdent pas ! Seuls les croyants sont sauvés !

Espérer que tous pourraient être sauvés n’est pas la vertu surnaturelle de l’espérance mais une espérance purement humaine, utopique, aussi privée de fondement que souhaiter ne pas mourir.

Conclusion :

On peut être à juste titre choqué que certains bagatellisent le péché originel et actuel. Pourtant, celui qui ne confesse pas le nom de Jésus sauveur ne peut être sauvé ! Si même les païens endurcis étaient sauvés, vain serait le baptême et vaine serait la croix du Christ par la même occasion puisque nous sommes baptisés par la mort et la résurrection du Christ. Le fameux « extra Ecclesiam nulla salus » méritera un développement qui lui sera propre.

Je n’entre pas dans le cas des enfants morts sans baptême sans qu’il y soit de leur faute. Le baptême de désir, valable pour des catéchumènes, peut tout à fait être adapté à ce cas lorsque les parents ont fait baptiser rapidement toute la fratrie et qu’un de leur frère ou sœur meurt dans le ventre de sa mère ou à la naissance ou juste après. On pourrait aussi citer par analogie (qui vaut ce qu’elle vaut) l’Immaculée Conception : la Vierge Marie fut préservée du péché originel par anticipation du sacrifice de la Croix. Certes, les personnes nées avant Jésus et donc n’ayant pu être baptisées étaient considérées dans les limbes de patriarches d’où l’on a dû faire dériver les limbes des enfants. Sauf que le premier fut vidé par le Christ le samedi saint.

Mais, pour des cas normaux d’êtres ayant dépassé l’âge de raison, croyons-nous vraiment qu’ils ne commettraient pas des péchés mortels durant leur vie ? Déjà une série de péchés véniels y prépare. De plus, que fait-on de tous les exorcismes du baptême traditionnel ? Ils sont si nombreux et puissants (imprécatifs, directement contre Satan). Croyez-vous qu’ils ne servent à rien ? Celui qui n’est pas baptisé et marqué d’une forme d’emprise de Satan.

Une tradition théologique précise que le retour du Christ n’interviendra que lorsque le nombre de sauvés ou élus sera atteint. Élus qui sont aussi conçus comme remplaçant les anges déchus qui n’ont donc pas occupé la place qui leur était destinée au Paradis. Suivant cette hypothèse, soit il y eut énormément d’anges déchus, soit peu d’homme réussissent à être sauvés ! Alors prions et œuvrons !

 


[1] St Paul était « infernaliste » : il envisage la réprobation des autres, et même de beaucoup (Ph 3, 18-19) tout en étant certain de son paradis (2 Tm 4, 8.18).

[2] Petit Journal, p. 283 (2/161), cité par Kruijen, p. 578, note 166 ajoutant « le doute quant à la réalisation de la damnation risque fort de conduire à négliger le souci du salut ».

[3] Kruijen, p. 578ss.

[4] Même Ratzinger, tendant vers l’universalisme lui aussi, se trompe sur ce point : « Comment une mère pourrait-elle être heureuse, pleinement, sans réserve, tant que souffre l’un de ses enfants ? » in Eschatologie – Tod und ewiges Leben, 155.

[5] Homélie sur le Lévitique 7, 2.

[6] Balthasar, Theodramatik IV, 272.

[7] Kruijen, p. 584ss.

[8] G. Martelet, « Enfer - (B) théologie historique et systématique », in DCT, 470 ; H. Vorgrimmler, « Hölle », in Neues Theologisches Wörterbuch, 296.

[9] Kruijen, p. 586ss.

[10] Lettre Quam laudabiliter à l’évêque Turribius d’Astorga, 21 juillet 447, chap. 6, in DH 286), cité par Kruijen, p. 586, note 190.

[11] Cf. ST I, 23, 5, ad 3 : si « Dieu choisit certains et réprouve les autres », c’est en raison de sa bonté ; celle-ci apparaît dans les prédestinés « sous la forme de la miséricorde qui pardonne » et dans les réprouvés « sous la forme de la justice qui punit ».

[12] Kruijen, p. 590ss.

[13] St Augustin, In Iohannis evangelium tractatus 34, 9, in BAug 73A, p. 136.

[14] Scheffczyk, Leo, « Apokastasis : Faszination und Aporie », in Communio 14, 1985, p. 44.