Dim ds Octave Noël (31 décembre)

Homélie du dimanche dans l’Octave de Noël (31 décembre 2017)

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Commentaire de Lc 2, 33-40 : les prophéties de Siméon et Anne

Reprenons l’évangile du jour, assez peu cité au contraire des versets qui le précèdent, éclairés par les pères de l’Église.[1]

  1. Les protagonistes
    1. Joseph et Marie

Joseph peut bien être appelé le père de Jésus dans le même sens qu’il est appelé l’époux de Marie, sans avoir avec elle aucun rapport charnel, mais par le seul fait de l’union conjugale. À ce titre il est son père d’une manière plus étroite que s’il l’avait adopté pour son enfant. Car pourquoi refuser à Joseph le nom de père de Jésus-Christ, parce qu’il ne l’avait pas engendré par un rapport sexuel, alors qu’il pourrait être appelé très bien le père d’un enfant qu’il aurait adopté, sans même que son épouse en fût la mère ? (St. Augustin). Le nom de Joseph compte aussi car la descendance davidique passe aussi par lui (certes, charnellement, elle passe par la Vierge Marie, qui était aussi de cette descendance, mais cela n’est pas présenté ainsi dans les Écritures, non sans raison) (Origène).

Après avoir loué Dieu, Siméon bénit à leur tour ceux qui ont apporté l’enfant au temple : « Et Siméon les bénit. » Cette bénédiction s’adresse à tous les deux, mais il réserve pour la mère de Jésus la prédiction des secrets divins. La bénédiction commune à Joseph et à Marie respecte les droits que lui donne son titre de père ; mais la prédiction que Siméon fait à Marie, indépendamment de Joseph, proclame hautement qu’elle est la véritable mère de Jésus.

  1. Siméon et Anne

Siméon avait prophétisé, une femme mariée (Ste. Élisabeth) avait prophétisé, une vierge (Marie) avait prophétisé ; il fallait qu’une veuve aussi eût part à ce don de prophétie, pour que chaque condition, comme chaque sexe fût représenté dans cette circonstance. Les détails concernant Anne sont nombreux, en particulier son grand âge (84 ans) et sa longue viduité après un court mariage de 7 ans, qui dénote aussi ses vertus : les jeunes et les prières, jour et nuit.

Les noms sont intéressants : Siméon signifie l’obéissance, sous-entendu à la loi. Tandis qu’Anne représentait la grâce. « Le Christ se trouvait entre les deux, il laisse donc mourir avec la loi le vieillard Siméon, tandis qu’il prolonge la vie de cette sainte veuve qui représente la vie de la grâce » (St Grégoire de Nysse). Pour St Bède le Vénérable, « Anne est la figure de l’Église qui, dans la vie présente, est comme veuve par la mort de son époux ». Par ailleurs, puisque 7x12 = 84, sept représenterait les jours, les années et les siècles, bref le temps, tandis que douze évoquerait la perfection de la doctrine apostolique. Il convient donc d’être fidèle à la Vérité transmise par l’Église toute sa vie. Anne serait une figure de l’Église, véhicule de grâce, visage de Dieu (Phanuel signifie face de Dieu) conduisant au Ciel (la tribu d’Aser, qui veut dire bienheureux) par les sept sacrements (années du mariage).

  1. Jésus scandaleux
    1. Pierre d’achoppement

La grâce de Dieu se répand sur tous avec abondance par la naissance du Sauveur. Si le don de prophétie est refusé aux incrédules, il est accordé aux justes. Siméon prophétise que le Christ Jésus est venu pour la ruine des infidèles et la résurrection des croyants. Les deux à la fois car plus le soleil est brillant, plus il éblouit et trouble les yeux affaiblis. St Grégoire de Nysse pense que la ruine est profonde, différente de celle qui frappait avant la venue de Jésus, visant en particulier « les enfants d’Israël qui devaient perdre tous les biens dont ils jouissaient, et encourir des châtiments plus terribles que toutes les autres nations, parce qu’ils ont refusé de recevoir celui que leurs prophètes avaient annoncé, celui qui a été adoré parmi eux, celui qui est né du milieu d’eux ». On sait que le peuple juif fut particulièrement éprouvé dès l’époque apostolique (destruction de Jérusalem, dispersion de la Terre de la promesse de l’époque romaine à 1948). Par contre, ceux qui sont abattus sous le joug de la loi se verront relevés.

Les oracles des prophètes s’accomplissent. Ceux qui avaient annoncé que le Christ serait une pierre d’achoppement causant le scandale (Ps 117, 22; Is 8, 14; Mt 21, 42; Rm 9, 33). Au sens étymologique strict de faire trébucher, Jésus provoque la chute de beaucoup, à commencer par celle des anges qui refusaient cette perspective d’adorer l’humanité de Jésus, mais aussi de nombreux hommes. Il est celui qui a été choisi pour juger les hommes par celui-là même, Son Père, qui s’écriait : « à moi la vengeance et la rétribution, au temps où leur pied trébuchera : oui, proche est le jour de leur ruine, imminent, le sort qui les attend (…). Voyez-le, maintenant, c’est moi, et moi seul ; pas d’autre dieu que moi ; c’est moi qui fais mourir et vivre, si j’ai frappé, c’est moi qui guéris, et personne ne délivre de ma main » (Dt 32, 36.39). Mais n’entendons pas les deux mots dans le même sens, symétrique. Il y a une chute qui est bonne, lorsqu’on se tient debout les pieds englués dans le péché. Il est normal de se jeter à terre en se prosternant devant le Dieu en prenant conscience de ces péchés. Jésus vient les relever, comme St Pierre : « Si nous sommes morts avec lui, avec lui nous vivrons » (2 Tm 2, 11). Sortir du péché pour rejoindre la justice, c’est déjà ressusciter ici-bas.

  1. La croix, signe de contradiction

Le signe de contradiction par excellence est la Croix, qui est son titre de gloire ! « L’insigne du pouvoir est sur son épaule » (Is 9, 5) désigne non pas un sceptre mais la croix, celle-là même dont St Josemaria disait : « Dieu bénit par sa croix ». La croix est à la fois source de mort et de vie. Elle scandalise, faisant chuter beaucoup, à tel point qu’elle ne fut jamais représentée dans l’art chrétien des premiers siècles (on privilégiait le poisson ICHTUS, les pains, le Bon Pasteur). « Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Co 1, 23). Le regard de foi doit faire passer d’une vision primaire à une vision éclairée allant jusqu’à l’autre face du mystère de la Rédemption. Finalement, la croix n’est rien d’autre qu’un pont entre les deux rives de l’être. Ne connaissons-nous pas nombre de personnes qui renient tout ce qui est rapporté de Jésus, ces gens prétendument sérieux se gaussant des affirmations de l’Écriture ?

« Ainsi seront dévoilées les pensées qui viennent du cœur d’un grand nombre » (Lc 2, 35). La Passion de Jésus, déjà annoncée, a quelque chose de discriminant. Il y a ceux qui injurient le Fils de Dieu car ils sont aveuglés sur sa vraie nature[2] et ceux qui le reconnaissent. Le déchirement du rideau du Temple semble une quasi-métaphore désignant l’âme de ceux, qui eurent les yeux dessillés à ce moment-là. D’ailleurs, le bon larron reconnaît son péché, il le dévoile en se confessant, en quelque sorte, à Jésus et peut alors être sauvé.

  1. Le calvaire de Marie

Mais ce chemin de la Passion fut aussi parcouru par la Vierge Marie. « Oui, Mère bénie, un glaive a transpercé ton âme : il n’aurait pu, sans transpercer celle-ci, pénétrer dans la chair du Fils. C’est vrai : ce Jésus qui est le tien (…), après avoir remis son esprit, ne fut pas atteint dans son âme par la lance meurtrière. Sans épargner un mort, auquel elle ne pouvait pourtant plus faire de mal, elle lui ouvrit le côté ; mais c’est ton âme qu’elle transperça. La sienne assurément n’était plus là mais la tienne ne pouvait s’enfuir. Ton âme, c’est la force de douleur qui l’a transpercée, aussi pouvons-nous très justement te proclamer plus que martyre, puisque ta souffrance de compassion aura certainement dépassé la souffrance qu’on peut ressentir physiquement. N’a-t-elle pas été plus qu’une épée pour toi, n’a-t-elle pas percé ton âme et atteint jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit[3], cette parole : Femme, voilà ton fils ? Ô quel échange ! Jean t’est donné en lieu et place de Jésus, le serviteur à la place du Seigneur, le disciple au lieu du Maître, le fils de Zébédée à la place du Fils de Dieu, un simple homme au lieu du vrai Dieu. Comment l’écoute de cette parole ne transpercerait-elle pas ton âme pleine d’affection, quand le seul souvenir de cette parole brise déjà nos cœurs, qui sont pourtant de roc et de fer ? Ne vous étonnez pas, frères, qu’on puisse dire de Marie qu’elle a été martyre dans son âme. S’en étonnerait celui qui aurait oublié comment Paul mentionne, parmi les fautes les plus graves des païens, le fait qu’ils ont été sans affection. Un tel péché était bien loin du cœur de Marie ; qu’il le soit aussi de ses modestes serviteurs. Mais on dira peut-être : ne savait-elle pas d’avance qu’il devait mourir ? — Sans nul doute. N’espérait-elle pas qu’il ressusciterait aussitôt ? — Oui, assurément. Et malgré cela elle souffrit de le voir crucifié ? — Oui, et violemment. Qui donc es-tu, frère, et d’où vient ta sagesse, pour que tu puisses t’étonner davantage de la compassion de Marie que de la passion du fils de Marie ? Lui a pu mourir dans son corps, et elle, n’aurait-elle pas pu mourir avec lui dans son cœur ? Voilà (dans la passion du Christ) ce qu’a accompli une charité telle que personne n’en a éprouvé de plus grande ; et voici (dans la compassion de Marie) ce qu’a accompli une charité qui, après celle de Jésus, n’a pas son pareil » (St Bernard).

Conclusion : St Luc omet ici la fuite en Égypte rapportée par Matthieu qui s’intercale entre la présentation au Temple, la visite des Mages, et le retour à Nazareth (avec quatre années). D’ailleurs, la Judée était contrôlée par Archélaus et il fallait l’éviter (Mt 2, 22). La croissance de Jésus montre la réalité de son Incarnation.

 


[1] St Thomas d’Aquin, Catena Aurea in Lucam, cap. 21, lectio 10-11 [85774-5].

[2] Mc 15, 29-32. 38-39 : « Les passants l’injuriaient en hochant la tête : ils disaient : ‘Hé ! toi qui détruis le Sanctuaire et le rebâtis en trois jours, sauve-toi toi-même, descends de la croix !’. De même, les grands prêtres se moquaient de lui avec les scribes, en disant entre eux : ‘Il en a sauvé d’autres, et il ne peut pas se sauver lui-même ! Qu’il descende maintenant de la croix, le Christ, le roi d’Israël ; alors nous verrons et nous croirons’. Même ceux qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient (…). Le rideau du Sanctuaire se déchira en deux, depuis le haut jusqu’en bas. Le centurion qui était là en face de Jésus, voyant comment il avait expiré, déclara : ‘Vraiment, cet homme était Fils de Dieu !’ ». L’épisode du bon larron n’est rapporté que par Lc 23, 35-43 : « Le peuple restait là à observer. Les chefs tournaient Jésus en dérision et disaient : ‘Il en a sauvé d’autres : qu’il se sauve lui-même, s’il est le Messie de Dieu, l’Élu !’. Les soldats aussi se moquaient de lui ; s’approchant, ils lui présentaient de la boisson vinaigrée, en disant : ‘Si tu es le roi des Juifs, sauve-toi toi-même !’ (…). L’un des malfaiteurs suspendus en croix l’injuriait : ‘N’es-tu pas le Christ ? Sauve-toi toi-même, et nous aussi !’. Mais l’autre lui fit de vifs reproches : ‘Tu ne crains donc pas Dieu ! Tu es pourtant un condamné, toi aussi ! Et puis, pour nous, c’est juste : après ce que nous avons fait, nous avons ce que nous méritons. Mais lui, il n’a rien fait de mal’. Et il disait : ‘Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume’. Jésus lui déclara : ‘Amen, je te le dis : aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis’ ».

[3] Cf. « Elle est vivante, la parole de Dieu, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des pensées du cœur » (He 4, 12).