Vigile de Noël (24 décembre)

Homélie de la Vigile de Noël (dimanche 24 décembre 2017, matin)

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Commentaire de l’évangile Mt 1, 18-21

Méditons le court évangile du jour avec St Thomas d’Aquin comme guide.

Ce passage suit la longue généalogie de Jésus donnée par Matthieu (1-17) de manière descendante et divisée en 3 périodes de 14 générations. Après ce trait général suit donc une description plus particulière, insistant plus sur un mode de génération (v. 18) nouveau. Alors que jusqu’ici, l’Écriture disait : voici comment Abraham engendra Isaac, etc…, donc par l’union charnelle (quand bien même des miracles intervinrent à cause de l’âge des parents), la distinction est faite pour ce qui suit : « mais la génération du Christ s’est faite ainsi » (St Jean Chrysostome le voit donc comme un prologue). Certes, Jésus s’inscrive bien dans cette longue lignée de 42 générations, fils de David par sa mère et son père terrestre St Joseph.

  1. La génération du Christ
    1. Présentation de la mère de Jésus

L’évangéliste Matthieu s’attarde sur la mère de Jésus présentée en trois aspects : avec son statut de fiancée, sa dignité de mère et son prénom. Pourquoi naître d’une fiancée s’il voulait que sa mère fût vierge ? Pour St Jérôme, le témoignage rendu à sa virginité apparaît plus crédible. Autrement, Marie aurait semblé cacher une faute d’adultère, ce qui serait grave (St Ambroise : Jésus est venu accomplir et non abolir la loi (Mt 5, 17)). Fiancée, il était plus facile qu’on la crût (Ps 92, 5, Vulg : Tes témoignages sont rendus plus crédibles). Elle avait besoin de la protection d’un homme pour fuir en Égypte et en revenir. Enfin, il fallait dérober à la vue de Satan son enfantement : « le Dragon vint se poster devant la femme qui allait enfanter, afin de dévorer l’enfant dès sa naissance » (Ap 12, 4). Cela annonce le mariage mystique de Jésus avec l’Église (St Ambroise) : les enfants engendrés spirituellement par le baptême sont l’œuvre de Dieu et non pas de la pastorale humaine. Que le fiancé fût charpentier/menuisier évoque par anticipation le bois de la croix, œuvre du salut, comme la crèche du même matériau d’ailleurs.

« Sa mère » indique la très haute dignité accordée à Marie et à nulle autre créature : Theotokos en grec = Mère de Dieu. Contre l’hérésiarque monophysite Nestorius qui le niait, on pourrait citer St Ignace (qui le précède toutefois de plus de deux siècles et demi !) : « Dans la génération des hommes ordinaires, une femme est appelée mère, et cependant cette femme ne donne pas l’âme raisonnable, qui vient de Dieu, mais fournit la substance pour la formation du corps. Pour cette raison, la femme est appelée mère de tout l’homme, parce que ce qui vient d’elle est uni à l’âme raisonnable. De même, puisque l’humanité du Christ provient de la bienheureuse Vierge, en raison de l’union à la divinité, la bienheureuse Vierge est appelée non seulement mère d’un homme, mais aussi mère de Dieu, bien que la divinité ne vienne pas d’elle, comme chez les autres, l’âme raisonnable ne vient pas de la mère ».

Enfin, le prénom Marie ou « Maryam » signifie « étoile de la mer » (Stella Maris) ou « illuminatrice » et « maîtresse », d’où la lune sous ses pieds (Ap 12, 1) qui illumine la nuit et reflète la lumière du soleil, son Fils.

  1. Le mode de génération

La chronologie « avant qu’ils n’eussent habité ensemble » (v. 18) précise que, contrairement aux vices actuels, il fallait se marier vierge, sans cohabitation pré-matrimoniale. La virginité perpétuelle de Marie concentra les attaques de nombreux détracteurs qui voulaient absolument la faire cohabiter, au sens d’avoir des relations sexuelles, un moment avec Joseph, quand bien même ils ne remettraient pas en cause la virginité au moment de la naissance de Jésus. D’où le dogme de la virginité ante partum, in partu et post partum contre Elvidius par exemple. Les fiançailles se faisaient quelques jours avant les noces et, entre-temps, la fiancée n’était pas sous la garde de l’homme. Aux noces, elle était conduite à la maison de son mari.

Joseph fut aussi dépassé par la grossesse de sa fiancée. Pour qu’on ne soupçonnât pas l’adultère, il est bien précisé que Dieu opéra miraculeusement cette conception. Comme toute œuvre de la Très-Sainte-Trinité, elle est l’action des trois mais par convenance, elle est appropriée à l’Esprit-Saint : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre » (Lc 1, 35). Il serait absurde de croire que Jésus serait le fils de l’Esprit-Saint ! L’Esprit-Saint est amour. Le signe du plus grand amour était l’Incarnation du Fils voulue par le Père : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). La grâce est attribuée au Saint-Esprit : « Les dons de la grâce sont variés, mais c’est le même Esprit » (1 Co 12, 4) et Dieu ne nous fit jamais de plus grande grâce que de nous offrir son Fils dans la chair. Enfin, il est un double verbe : le verbe du cœur est la conception même, dans l’intelligence, cachée aux hommes, à moins qu’elle ne soit exprimée par le verbe de la parole. Tel était le Fils avant l’Incarnation (Jn 1, 1), il était caché. Mais le Verbe incarné, apparu parmi nous, s’exprime par le souffle de l’Esprit qui articule le mot.

Quatre raisons expliquent pourquoi le Christ a voulu naître d’une vierge :

  • La descendance contracte le péché originel par l’union sexuelle de l’homme et de la femme. Si le Christ était né d’une union conjugale, il aurait contracté le péché originel. Cela ne convenait pas pour le Sauveur des hommes du péché.
  • Le Christ a été le principal docteur de la pureté : « il y en a qui ont choisi de ne pas se marier à cause du royaume des Cieux » (Mt 19, 12 sur les eunuques volontaires).
  • Rabelais dans « Sapience n’entre point en âme malivole » (Pantagruel, 1532) reprenait « La Sagesse ne peut entrer dans une âme qui veut le mal, ni habiter dans un corps asservi au péché » (Sg 1, 4). Il convenait donc que le ventre de sa mère ne fût atteint d’aucune corruption.
  • De même qu’une parole bonne émane d’un cœur sans corruption, le Christ voulut naître d’une vierge : « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur (…). Ne comprenez-vous pas que tout ce qui entre dans la bouche passe dans le ventre pour être éliminé ? Mais ce qui sort de la bouche provient du cœur, et c’est cela qui rend l’homme impur. Car c’est du cœur que proviennent les pensées mauvaises : meurtres, adultères, inconduite, vols, faux témoignages, diffamations. C’est cela qui rend l’homme impur, mais manger sans se laver les mains ne rend pas l’homme impur. » (Mt 15, 11. 17-20).
  1. Le rapport avec St Joseph
    1. Saint Joseph

Joseph est déclaré juste, comme les personnes bonnes de l’Ancien Testament (les justes du sein d’Abraham, les limbes des patriarches mais de manière plus éminente qu’eux car ceux-ci étaient parfois très pécheurs tout de même : Abraham proxénète de sa femme Sarah, David l’adultère, Salomon l’idolâtre etc…). Joseph ne mentait pas. Il attendait des siens qu’on se comportât droitement : il ne supporterait pas de faute chez sa fiancée.

Pour St Augustin, Joseph, absent à l’Annonciation et à la Visitation qui suivit immédiatement, la trouva enceinte à son retour et soupçonna un adultère. Mais alors, un juste devrait dénoncer ce péché qui retombe sinon sur tout le peuple (« d’après le juste décret de Dieu, ceux qui font de telles choses méritent la mort ; et eux, non seulement ils les font, mais encore ils approuvent ceux qui les font », Rm 1, 32). Comme il s’agissait d’un « péché » occulte, la réaction ne devait pas être manifeste, d’autant qu’on pouvait aussi attribuer la faute à St Joseph. Pour St Jean Chrysostome, à la vertu cardinale, spéciale, de justice, répond une vertu générale incluant les vertus connexes de piété, clémence, etc…

St Jérôme et Origène rejettent cette interprétation, considérant que St Joseph connaissait en réalité la pureté de Marie et la prophétie qu’une vierge concevrait le Messie (Is 7, 14 ; 11, 1), d’autant qu’il savait que Marie descendait de la lignée de David. Ainsi, s’estimant indigne de cohabiter avec une telle sainteté, il aurait voulu la renvoyer secrètement (comme St Pierre en Lc 5, 8 : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur »). Le « nollet eam traducere » serait non pas à traduire par « ne voulait pas la dénoncer publiquement » comme traduire en justice, mais « la prendre comme épouse », s’en estimant indigne.

  1. Sa relation avec l’ange

« Comme il avait formé ce projet, voici que l’ange du Seigneur lui apparut en songe ». Joseph retournait cela dans son esprit : cela évoque sa sagesse qui délibéra, usant de sa raison. Il était aussi clément car il gardait pour lui ce fait, maîtrisant sa parole au lieu de se répandre en médisances. C’est pourquoi, il mérita d’être renseigné et consolé. On suppose que de nouveau fut envoyé St Gabriel puisqu’il connaissait le mieux le secret de la virginité de Marie (Lc 1, 6). « L'ange du Seigneur campe à l'entour pour libérer ceux qui le craignent » (Ps 33, 8). La révélation ne fut pas faite plus tôt à St Joseph pour que son témoignage fût plus crédible, comme St Thomas qui pût douter de la résurrection. Joseph enlève ainsi notre éventuel doute sur la pureté de Marie.

Le mode de la révélation est un songe. L’apparition se dit de quelqu’un étant par nature invisible, mais qui a le pouvoir d’être vu, comme Dieu et l’ange. On associe prophétie et songe (« Quand il y a parmi vous un prophète du Seigneur, je me fais connaître à lui dans une vision, je lui parle dans un songe », Nb 12, 6), or « la prophétie est un signe non pour ceux qui ne croient pas, mais pour les croyants » (1 Co 14, 22). Une apparition miraculeuse corporelle ne lui convenait pas puisqu’il avait la foi et était croyant. Pour la Vierge Marie, qui l’était encore plus, il le fallait car c’était plus difficile d’y croire que pour Joseph qui voyait déjà le fruit de l’Incarnation dans son ventre arrondi.

L’ange interdit le divorce à Marie et à Joseph. Toute son attention est requise par la répétition de son prénom. « Fils de David » s’inscrit en référence à Is 7, 13 : « Écoutez, maison de David ! Il ne vous suffit donc pas de fatiguer les hommes : il faut encore que vous fatiguiez mon Dieu ! » face à l’incrédulité des Juifs et le signe donné de la parthénogénèse. La peur est normale face au surnaturel, mais l’ange l’invite à revenir à lui, sans crainte, pour prêter attention comme Zacharie ou Marie en leur temps (Lc 1, 13.30). Il lui ordonne de la prendre pour vivre avec lui comme son épouse et célébrer ainsi les noces.

  1. Jésus Sauveur des hommes

L’ange dévoile le mystère de l’Incarnation. Si l’ange exprime bien deux choses : celle qui conçoit, Marie, et l’auteur de la conception, l’Esprit-Saint, il reste imprécis sur le Fils même de Dieu conçu : « ce qui est né en elle » (v. 20 : « τὸ γὰρ ἐν αὐτῇ γεννηθὲν » et certainement pas « l’enfant qui est engendré en elle »). Il souligne l’ineffable et l’incompréhensible, non seulement pour l’homme, mais aussi pour les anges. Le Fils, pour ce qui est de la nature divine, ne reçoit rien du Saint-Esprit. Selon la nature humaine, il reçoit sa substance du Père mais dans la conception, la puissance active est appropriée au Saint-Esprit.

Le fils que Marie mettra au monde n’est pas « pour toi, Joseph » comme à Zacharie : « ta femme Élisabeth mettra au monde pour toi un fils, et tu lui donneras le nom de Jean » (Lc 1, 13). Jésus n’est ni l’œuvre de la semence de St Joseph ni né pour lui mais est bien né pour tous. La joie du salut est pour le monde entier, comme les anges aux bergers : « voici que je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera une grande joie pour tout le peuple » (Lc 2, 10).

Pour que Joseph ne se sente toutefois pas inutile, sa mission est de lui donner un nom : il sert Dieu par cet acte important chez les Juifs, intervenant le 8e jour, à la circoncision. Jésus est le nom imposé par Dieu qui signifie : Dieu sauve, non pas d’un ennemi charnel extérieur comme dans l’ancienne alliance (les Égyptiens, les Philistins, les Babyloniens, les Grecs, les Romains) mais de l’ennemi intérieur, celui du péché. Ce qui est une prérogative de Dieu seul : « Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a autorité sur la terre pour pardonner les péchés » (Lc 5, 24). Ainsi cet homme est Dieu !