2e Avent (9/12/18 - Jessé-Parousie)

Homélie du 2nd dimanche de l’Avent (9 décembre 2018)

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Le Christ : alpha et oméga

 

Trois fois dans l’Apocalypse, Jésus est présenté comme l’alpha et l’oméga, le premier et le dernier (Ap 1, 8 ; 21, 6 ; 22, 13). Comment le comprendre à partir des textes de ce second dimanche de l’Avent sinon comme un regard d’une part vers le passé, d’autre part vers l’avenir ? Bref, le présent nous est donné comme en tension entre ces deux moments de l’accomplissement messianique des promesses faites à nos pères et de l’anticipation des temps derniers de la rencontre définitive avec Dieu ? Autrement dit, le Christ est le plus beau fruit de l’arbre de Jessé (1ère partie) et lieu de la rencontre pour la Jérusalem céleste (2e partie).

  1. L’Arbre de Jessé
    1. L’annonce du messie davidique

L’ascendance de Jésus est évoquée de manière très développée dans l’office de mâtines et de manière plus rapide tout en étant explicite dans la messe du jour : « Il paraîtra, le rejeton de Jessé, celui qui se lève pour commander aux nations » (Rm 15, 12).

Jésus est le Messie, descendant du roi David, tant par la Très Sainte Vierge Marie[1] que par son père adoptif Joseph (Mt 1, 7-16 et Lc 3, 23-31). Or, Jessé est le père de David. Donc l’arbre généalogique du Seigneur est classiquement appelé « arbre de Jessé » du nom de celui qui entame cette généalogie qui aboutit à une descendance si glorieuse, même si les détours le sont parfois moins[2] : Dieu assume tout dans l’humanité, y compris les côtés sombres.

 

L’expression d’arbre de Jessé est tirée de la prophétie d’Isaïe[3] qui annonce à la fois un descendant de David qui sera le juge juste par excellence et rétablira la justice. Il rassemblera tous les enfants dispersés d’Israël des différents lieux de leur exil et réduira leurs ennemis. Il rétablira l’harmonie originelle dans la nature, rompue par l’irruption du péché. Bref, Il est le Sauveur avec une perspective clairement eschatologique puisqu’on n’imagine pas que cela puisse se réaliser avant la fin des temps. Mais quelle plus belle description de la Terre Promise d’où furent chassés les Juifs à cause de leurs péchés autrement qu’une patrie qui soit plutôt une terre donnée par Dieu le Père (pater, patris > patria), à savoir la patrie céleste ?

  1. Commentaires sur la tige et la fleur issus de Jessé

St. Jérôme fait ce commentaire : « Par la tige s’élevant de la racine de Jessé, entendons plutôt la sainte Vierge Marie, qui ne s’est jamais unie à quelque autre tige et dont il est dit plus haut déjà : ‘Voici qu’une vierge concevra, et enfantera un fils’. Par la fleur, nous entendons le Seigneur, notre Sauveur, qui dit, dans le Cantique des cantiques [2, 1] : ‘Je suis la fleur du champ et le lys des vallées’. Donc, sur cette fleur qui, par la Vierge Marie, s’élève tout à coup du tronc et de la racine de Jessé, se reposera l’Esprit du Seigneur ; puisqu’il a plu à Dieu que ‘toute la plénitude de la divinité habite en lui corporellement’ et qu’elle n’y soit pas en partie, comme dans les autres Saints ».

St Bernard, commentant un répons sur ce passage[4], précise : « Fleur des champs, comme elle le dit elle-même, et non fleur des jardins ; car la fleur des champs pousse d’elle-même sans le secours de l’homme, sans les procédés de l’agriculture. Ainsi le chaste sein de la Vierge, comme un champ d’une verdure éternelle, a produit cette divine fleur dont la beauté ne se corrompt pas, dont l’éclat ne se fanera jamais. O Vierge ! Branche sublime, à quelle hauteur ne montez-vous pas ? Vous arrivez jusqu’à celui qui est assis sur le Trône, jusqu’au Seigneur de majesté. Et je ne m’en étonne pas ; car vous jetez profondément en terre les racines de l’humilité. O plante céleste, la plus précieuse de toutes et la plus sainte ! O vrai arbre de vie, qui seule avez été digne de porter le fruit du salut ! ».

Il convient donc de s’associer à la Très Sainte Mère de Dieu pour que l’Esprit-Saint, en ce temps de préparation, fasse aussi advenir en notre âme le Messie dont nous préparons la venue. Les dons de l’Esprit-Saint dont le septénaire provient de la même prophétie d’Isaïe nous servent en réalité à nous-autres : « Parlerons-nous de l’Esprit-Saint et de ses dons, qui ne se répandent sur le Messie qu’afin de descendre ensuite sur nous, qui seuls avons besoin de Sagesse et d’Intelligence, de Conseil et de Force, de Science, de Piété et de Crainte de Dieu ? Implorons avec instances ce divin Esprit par l’opération duquel Jésus a été conçu et formé au sein de Marie, et demandons-lui de le former aussi dans notre cœur » écrit Dom Guéranger dans son Année liturgique.

  1. L’image de Jérusalem
    1. « De la crèche au crucifiement »

Comme l’usage antique le prescrivait, l’Église de Rome faisait en ce 2nd dimanche de l’Avent station à Ste. Croix de Jérusalem. Cette église, bâtie par l’Empereur Constantin, est aussi appelée basilique sessorienne et reproduisait le Martyrium de Jérusalem. Au fond, ce n’était rien moins que Jérusalem à l’intérieur même des murs de Rome ! La basilique mineure, partie intégrante du pèlerinage des 7 églises, abrite les reliques de la vraie Croix et aussi le Titulum, titre de la royauté du Christ (INRI : Iesus Nazarenus Rex Iudeorum = Jésus de Nazareth, roi des Juifs[5]), qui n’est au fond rien d’autre que la reconnaissance païenne de sa messianité.

En effet, les chants (antiennes) de la messe sont, aujourd’hui, entièrement consacrés à Jérusalem et au Mont-Sion au pied duquel se trouvait la cité du roi David : « Peuple de Sion, voici que le Seigneur vient pour sauver les nations. Il va faire retentir sa voix majestueuse, et vous aurez le cœur en joie » (Introït) ; « De Sion où brille sa beauté, Dieu va paraître au grand jour. Rassemblez-lui ses fidèles, qui ont scellés par des sacrifices leur alliance avec lui » (Graduel) et « Jérusalem, lève-toi ! Rassemble-toi sur la hauteur et contemple le bonheur qui va venir vers toi de la part de ton Dieu » (Communion).

Pourquoi évoquer dans la liturgie de ce jour, alors que nous préparons la venue dans la Crèche du Fils de Dieu ce qui n’interviendra qu’à la fin de sa vie ? Pourquoi sommes-nous passés si vite, pour les églises stationnales, de la Basilique Ste. Marie-Majeure qui abrite les reliques de la Crèche à Ste. Croix de Jérusalem qui abrite celles de la Passion[6] ? Quel raccourci surprenant en une semaine ! ? Vraiment si surprenant ? Déjà le Christ a choisi d’annoncer quasi tout de go le pourquoi de sa venue ! Bethlehem est la ville du pain, celui de Son Corps livré en sacrifice qui sera consommé à Jérusalem au Cénacle par l’institution de l’Eucharistie. Le bois de la Crèche annonce celui de la Croix du Golgotha, les langes annoncent le linceul, la grotte de la Nativité annonce les ténèbres du Saint-Sépulcre d’où Il ressortit vainqueur de la mort à la Résurrection.

  1. L’Incarnation en vue de la Rédemption : préparer nos âmes à Sa venue

En effet, le Christ vient s’offrir en victime d’expiation pour nos péchés. Pour St. Augustin, dans sa généalogie descendante, Matthieu montre que Jésus est le fils de l'Homme et qu’Il se charge des péchés des hommes pour pouvoir les racheter (Rédemption) tandis que la généalogie ascendante de Luc montre que Jésus est fils de Dieu et le Sauveur des hommes qu’Il purifie de leurs péchés après Son baptême. St Irénée parle à ce propos de la « récapitulation d’Adam »[7] : le Christ est en quelque sorte l’ancêtre d’Adam (c’est sur Son modèle a été formé, c’est Lui qui le remodèle après la Chute) et le prêtre venu pour offrir le sacrifice.

Jérusalem est le lieu de la rencontre avec le Seigneur. C’est là que se consomma Son sacrifice sur la Croix et c’est là qu’Il reviendra, entrant par la porte dorée[8]. Ainsi l’Apocalypse parle-t-elle de la Jérusalem céleste : « Alors j’ai vu un ciel nouveau et une terre nouvelle (…). Et la Ville sainte, la Jérusalem nouvelle, je l’ai vue qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu, prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. Et j’entendis une voix forte qui venait du Trône. Elle disait : ‘Voici la demeure de Dieu avec les hommes’ » (Ap 21, 1-3). La première venue du Sauveur est orientée pour cette seconde venue, eschatologique. Entretemps peut advenir en nos cœurs la troisième venue, celle de la grâce dans nos âmes, celle que nous devons préparer, comme le dit la Collecte : « Excitez, Seigneur, nos cœurs pour préparer la route à votre Fils unique, afin que sa venue nous permette de vous servir avec une âme plus pure ».

Dom Pius Parsch dans son Guide dans l’Année liturgique évoque ces travaux que font les communes lorsqu’une importante visite d’État (ou le Tour de France !) se prépare. On refait les routes par exemple. Or, une lecture classique de l’Avent n’est-elle pas précisément cette prophétie (Is 40, 3-4 : « Une voix proclame : ‘Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur ; tracez droit, dans les terres arides, une route pour notre Dieu. Que tout ravin soit comblé, toute montagne et toute colline abaissées ! Que les escarpements se changent en plaine, et les sommets, en large vallée !’ ») ? Cette même prophétie qui est justement toujours rapportée à St. Jean-Baptiste qui est le précurseur de cette Jérusalem céleste (Mc 1, 3-4). Au Moyen Âge, pour les « joyeuses entrées du Roi », on décorait les maisons tendues de tapisseries, les rues étaient recouvertes de branchages, on jetait des fleurs au passage du Roi, bref, ce que connut le Christ aux Rameaux. Mais nous devons-le faire non pour le crucifier mais l’assister, tels Saint Jean et les saintes femmes au pied de la Croix.

Conclusion :

La messe du jour souligne beaucoup l’espérance. L’espérance est une vertu théologale qui doit être orientée vers la vie éternelle. Mais nous vivons pourtant ici-bas. Notre regard a de quoi être dégoûté des réalités terrestres tellement le monde court à sa perte à un rythme toujours plus effréné ces derniers temps. Il y eu soi-disant « l’Apocalypse joyeuse » de la Vienne fin de siècle[9] mais j’ai bien peur que nous ne soyons dans une « Apocalypse triste » aujourd’hui ! Avec les mêmes mœurs décadentes et impression de fin de civilisation sans prise sur l’Histoire mais avec l’opérette et le brillant de la vie intellectuelle de la capitale austro-hongroise en moins ! Quoi qu’il en soit, St. Cyprien nous exhorte à la patience : « pour que l'espérance et la foi puissent porter des fruits, la patience est nécessaire. Car ce n'est pas la gloire d'ici-bas que nous recherchons, c'est la gloire future (…). L'attente et la patience sont nécessaires pour l'accomplissement de ce que nous avons entrepris et pour posséder ce que nous espérons et croyons, lorsque Dieu nous en fera présent (...). On ne doit pas renoncer à son activité par impatience, ni se laisser détourner ou dominer par les tentations qui arrêteraient à mi-chemin du succès et de la gloire. Car ce qui est déjà accompli serait perdu, parce que les entreprises qui ne vont pas jusqu'au bout sont anéanties »[10]. Que Dieu daigne nous donner cette vertu si nécessaire pour attendre que Sa justice advienne !

 

[1] Petitfils, Jean-Christian, Jésus, Fayard, Paris, 2011, p. 88, citant St. Irénée : « C’est de Marie encore vierge qu’à juste titre [Jésus] a reçu cette génération qui est la récapitulation d’Adam ». 

[2] On l’a déjà dit à propos des femmes citées dans les généalogies du Christ dont deux conceptions sont clairement liées au péché avec Bethsabée et Tamar.

[3] Is 11, 1-12 : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l’esprit du Seigneur : esprit de sagesse et de discernement, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur – qui lui inspirera la crainte du Seigneur. Il ne jugera pas sur l’apparence ; il ne se prononcera pas sur des rumeurs. Il jugera les petits avec justice ; avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays. Du bâton de sa parole, il frappera le pays ; du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant. La justice est la ceinture de ses hanches ; la fidélité est la ceinture de ses reins. Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main. Il n’y aura plus de mal ni de corruption sur toute ma montagne sainte ; car la connaissance du Seigneur remplira le pays comme les eaux recouvrent le fond de la mer. Ce jour-là, la racine de Jessé, père de David, sera dressée comme un étendard pour les peuples, les nations la chercheront, et la gloire sera sa demeure. Ce jour-là, une fois encore, le Seigneur étendra la main pour reprendre le reste de son peuple, ce reste qui reviendra d’Assour et d’Égypte, de Patros, d’Éthiopie et d’Élam, de Shinéar, de Hamath et des îles de la mer. Il lèvera un étendard pour les nations ; il rassemblera les exilés d’Israël ; il réunira les dispersés de Juda des quatre coins de la terre ».

[4] Dans sa 2ème homélie sur l’Avent. Cf. répons composé par Fulbert de Chartres et mis en chant grégorien par le roi Robert le Pieux : « R/. La tige de Jessé a produit une branche, et la branche une fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé. V/. La Vierge Mère de Dieu est la branche, et son fils est la fleur ; * Et sur cette fleur l’Esprit divin s’est reposé ».

[5] Jn 19, 19-22.

[6] Cf. Bx. Cardinal Schuster, Liber Sacramentorum.

[7] Adversus Hæreses, III, 21,10.

[8] Cf. homélie sur Ste. Anne.

[9] Expression « die fröhliche Apokalypse » de Hermann Broch dans son essai Hoffmantahl.

[10] St. Cyprien, « les avantages de la patience » 13, 15 in Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum 3, p. 406-408.