4e Avent (23/12/18 Quatre-Temps Rorate)

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Quatre-Temps et Rorate Cæli

Le quatrième dimanche de l’Avent clôture la semaine des Quatre-Temps. L’Introït reprend aujourd’hui l’hymne traditionnelle « Rorate Cæli desuper », chantée depuis le début de l’Avent.

  1. La semaine des Quatre-Temps
    1. Les temps de la nature

La liturgie, outre les deux rythmes du temporal (l’Avent, le temps de Noël ou de l’Épiphanie) et du sanctoral (les fêtes de Jésus et des saints comme la Chandeleur) conserve aussi les survivances d’un cycle trimestriel lié aux forces de la nature. En effet, traditionnellement au moment des semailles, de la récolte, des vendanges, du décuvage du vin et de la récolte d’huile, se pratiquait une semaine de jeûne qui a donné les Quatre-Temps. Il ne convient pas de voir ces fêtes liturgiques comme la christianisation de rites païens mais parlons plutôt des rythmes de la nature communs à toutes les civilisations.

D’ailleurs, l’origine biblique en est indéniable puisque le petit prophète Zacharie (8,19) impose le jeûne au quatrième, cinquième, septième et dixième mois. L’Église, avec ces quatre semaines des Quatre-Temps, a repris cette tradition hébraïque. Mais notre jeûne est pratiqué le mercredi, vendredi et samedi au contraire des Juifs qui le font les lundi et jeudi. Autant les messes du mercredi et du vendredi ne sont guère différentes hormis l’ajout d’une lecture avant la structure normale de la messe, autant celle du samedi l’est. Cette longue messe comporte douze leçons parce qu’elle est composée de six lectures avec des oraisons et des collectes propres qui en donnent d’ailleurs la substantifique moelle.

  1. Les vigiles

Cette messe du samedi était traditionnellement célébrée le soir puisque les premiers apôtres, en particulier saint Paul, étaient attachés à la tradition juive et participaient à la liturgie sabbatique. Le sabbat, pour les Juifs, désigne le samedi (sabato en italien) qui commence toujours au coucher du soleil précédent. Il s’étend donc entre le vendredi soir et le samedi soir. Après l’office du soir et avant le lever du soleil, ils pouvaient passer à l’office chrétien proprement dit de la Vigile, qui a donné la tradition du lucernaire. Ce sont ces offices et ces vigiles qui, célébrés à la lumière des cierges, sont un appel au soleil levant qui symbolise la résurrection du Christ. Le jeûne était également célébré ces jours-là mais, étant interrompu par la communion eucharistique, on avait repoussé au soir cette messe. Généralement assez tardive et surtout prolongée, elle valait pour le dimanche. On disait dominicus vacat : que le dimanche soit vacant et ne soit donc pas célébré. En résumé, le samedi, il n’y avait pas de messe au sens strict mais celle du dimanche était avancée à la nuit. Ce n’est qu’à partir du VIIIe siècle qu’on fit une messe propre mais qui reprend l’Évangile et la secrète du samedi des Quatre-Temps.

Dans les temps de vigile, le plus célèbre étant la Vigile Pascale, on confère les sacrements de manière plus pleine. Par exemple, on administre normalement pour des catéchumènes à la fois le baptême mais aussi la communion eucharistique et la confirmation.

  1. Le temps des ordinations pour des prêtres libres

On voulut faire la même chose durant ce temps des Quatre-Temps de l’Avent : depuis une ordonnance du Pape Gélase en 494, ce samedi est traditionnellement devenu un temps pour les ordinations.

Le sacrement de l’ordre compte dans la Tradition sept degrés : quatre ordres mineurs (portier, lecteur, exorciste et acolyte) et trois ordres majeurs (sous-diacre, diacre et prêtre). La collation des ordres majeurs intervenait normalement le samedi soir. Le parallèle avec Pâques est d’autant plus apparent qu’on utilise dans la Tradition l’huile des catéchumènes pour oindre les mains des prêtres comme pour un baptême d’enfant au moment de l’onction sur la poitrine (alors que la forme ordinaire utilise le saint chrême comme pour consacrer un évêque). On comprend alors pourquoi l’épître de ce dimanche est justement consacrée à ce rôle du prêtre.

St Paul, dans l’épître aux Corinthiens, parle du prêtre comme de l’intendant des mystères de Dieu. Une très bonne définition ! Or, ce qu’on attend d’un intendant, c’est qu’il soit fidèle et donc libre. Pour ma part, j’ai toujours défini liberté comme une adhésion amoureuse à la vérité. Nous sommes fidèles et libres quand nous adhérons à une vérité que nous recevons de Dieu par l’Église.

Il est fondamental de ne pas chercher à plaire, c’est pour cette raison que peu importe à saint Paul la justice des hommes. Il ne prend pas la peine de se justifier ni de se juger car il sait qu’il ne doit son jugement qu’à Dieu qui, certes, est miséricordieux mais est aussi LE juste par excellence. Cet appel mystérieux de Dieu en énerve certains qui se disent : ‘pourquoi lui et pas moi ?’. Le ministre ne l’a pas choisi. Dieu l’a choisi et on ne sait pas pourquoi ! Mais le ministre doit en tout cas annoncer ce que Dieu veut, quel qu’en soit le prix, souvent élevé d’ailleurs.

  1. Le Rorate cæli desuper

La seconde partie de cette hymne (au féminin pour ces compositions religieuses) du « Rotate Cæli desuper » évoque le ministère du prêtre. Isaïe 45-8 évoque bien le « nubes pluant justum » : « les nuées pleuvent le juste » malgré les nouvelles traductions qui font manquer du coup l’essentiel. Traduire par ‘justice’ au lieu de ‘juste’ ou ‘salut’ au lieu de ‘Sauveur’ fait passer à côté de la référence au Christ.

  1. La consolation d’Israël

Comment comprendre le refrain de cette hymne si belle ? Les quatre versets ont été repris au cours des 3 dimanches précédents.

Les deux premiers versets sur le poids de nos péchés sont durs, mais réalistes : « Ne vous mettez pas en colère, Seigneur, ne vous souvenez pas de notre iniquité » ou bien « Nous avons péché et nous sommes devenus tous comme des êtres immondes ». Nos péchés sont commémorés comme dans toute prière. Voilà pourquoi la messe commence par une confession de nos péchés. Par contre, lors du troisième dimanche de l’Avent (Gaudete), se profile déjà un petit changement appelant celui qui doit nous délivrer : « Voyez, Seigneur, l’affliction de votre peuple et envoyez celui qui doit être envoyé, envoyez l’Agneau dominateur de la terre ». Est donc annoncée la venue du Christ. Enfin, au quatrième dimanche de l’Avent, vient ce verset qui rappelle les prières au bas de l’autel (Introibo) : « Sois consolé (bis) mon peuple, bientôt vient ton salut. Pourquoi es-tu consumé par la tristesse ? Pourquoi ta douleur se renouvèle-t-elle ? Je te sauverai. Ne crains pas, je suis le Seigneur ton Dieu, le saint d’Israël, le rédempteur ».

  1. La rosée légère

Dieu veut nous sauver à la manière de la rosée du ciel (rorate : « répandez votre rosée » de rorare < ros, roris, la rosée) renvoyant à : « De même que la pluie et la neige descendent des cieux, et n’y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donner de la semence au semeur et du pain à celui qui mange, ainsi en est-il de la parole, qui sort de ma bouche : elle ne revient pas à moi sans effet, sans avoir accompli ce que j’ai voulu et avoir réalisé l’objet de sa mission » (Is 55, 10-11).

La parole de Dieu désigne le Fils éternellement engendré, le Verbe divin. Il est envoyé sur terre par le mystère de l’Incarnation. Cette pluie prend la forme d’une rosée, c’est-à-dire ce qui, dans les précipitations, est si tendre qu’elle ne brusque pas les végétaux même les plus fragiles, s’y déposant délicatement pour leur apporter la vie. La rosée permet à la semence de se développer pour nous donner le pain à manger. L’allusion est claire à la manne apparaissant aux Hébreux comme une rosée. La manne/rosée est le prototype de l’Eucharistie. Cette pluie si tendre rappelle la brise légère indiquant à Élie la présence de Dieu contrairement au tonnerre et aux éclairs ou à la tempête.

Le mystère de l’Incarnation est finalement celui de la discrétion. Dieu passe par les causes secondes, par l’homme. Il veut nous sauver par sa venue et la nature humaine de son Fils. La nuée est le nuage qui apporte la pluie, comme l’adumbratio, cette nuée venue recouvrir la Vierge Marie de son ombre pour la féconder à l’Annonciation. Aussi est-il important que ce soit ‘le juste’ et non pas ‘la justice’ qui soit engendré du sein virginal de la Vierge. Et du sein virginal de l’Église fécondée par l’Esprit saint naissent les prêtres appelés à représenter sacramentalement notre Seigneur et à donner son corps eucharistique.

  1. Miracles de la rosée dans l’Histoire Sainte

Le livre des Juges (6, 36-40) donne avec la toison de Gédéon un exemple de cette rosée qui opère miraculeusement et donne la force à Dieu pour sauver son peuple. Avant le temps des rois, Dieu choisissait des juges pour sauver les Hébreux des peuples ennemis. Gédéon demanda par deux fois un miracle pour vérifier que c’était bien Dieu qui l’élisait. Ayant d’abord étendu une toison au sol, il avait demandé que la rosée ne vînt dans un premier temps que sur la toison et que tout le reste fût sec puis l’inverse.

Ce miracle se reproduisit une autre fois dans l’Histoire Sainte, durant la nuit du 4 au 5 août 358, ce qui est l’origine de la basilique de Sainte-Marie-Majeure construite un peu moins d’un siècle plus tard à cet endroit sous le vocable de Notre-Dame-des-Neiges ou Marie-des-Neiges. En plein mois d’août – imaginez la chaleur de l’été à Rome ! – la neige tomba sur l’Esquilin. On y reconnu bien sûr un signe très clair de Dieu. Ce miracle accompagnait la demande de construire une église qui fut dédiée par le Pape Sixte III (432-440) à la Mère de Dieu puisque le récent concile d’Ephèse en 431 avait précisément reconnu la maternité divine de la Vierge Marie (théotokos). Toujours cette rosée qui engendre le juste : le miracle de l’Incarnation. Et ce n’est pas un hasard si cette basilique romaine abrite justement les reliques de la crèche.

Pour conclure, laissons, nous aussi, germer en nous le miracle de l’Esprit-Saint agissant dans nos cœurs et cette parole fécondante de notre Seigneur Jésus-Christ.

« Rorate, caeli, desuper, et nubes pluant iustitiam ; aperiatur terra et germinet salvationem » dans la Nova Vulgata au lieu de « Rorate, caeli, desuper, et nubes pluant justum; aperiatur terra, et germinet Salvatorem ».  Il en est de même d’Isaïe 7, 14. « Ecce virgo concipiet et pariet filium » doit se traduire par « et voici que la vierge concevra et enfantera un fils » et non pas ‘la jeune femme’ comme on l’a vu parfois dans la TOB, BJ ou traduction de Louis Segond. Qu’y aurait-il d’extraordinaire à ce qu’une jeune femme tombe enceinte ? La parthénogénèse (qu’une vierge enfante), elle, change tout !