Dimanche dans l'octave Noël (30/12/18 avortement)

Homélie du dimanche dans l’Octave de la Nativité (30 décembre 2018)

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Le crime de l’avortement

Juste après la joie de la naissance de l’Enfant-Dieu survient le 28 décembre la fête des Saints Innocents où des enfants de moins de deux ans sont assassinés. Juste après l’avènement du Sauveur, lumière du monde, nous voyons apparaître les ténèbres et le péché car le mal cherche à éteindre la lumière, la mort à engloutir la vie. St. Étienne était lapidé le 26 décembre, et le 28, ce sont des enfants qui sont martyrisés. À cette occasion, l’Église associe traditionnellement le rappel de la gravité de l’avortement qui est un crime. Nous méditerons sur les Saints Innocents à partir de l’Écriture et sur les implications actuelles de l’avortement.

  1. Infanticide et avortement dans l’Écriture Sainte et la Tradition
    1. L’enfant, voulu et offert par Dieu

La vie est sacrée dans la Tradition biblique dès sa conception. Pourquoi ? Car elle est un désir de Dieu sur l’homme. La postérité fait partie du plan de Dieu (Gn 1, 28 à Adam et Eve : « Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds et multipliez-vous, remplissez la terre et soumettez-la »). Elle donne une image terrestre, évidemment imparfaite, de l’éternité divine. La vie est un don de Dieu, précieux entre tous. Beaucoup de personnes élues dans la Bible sont stériles et souffrent en leur chair de ne pouvoir enfanter des enfants, le vivant comme si elles étaient victimes d’une malédiction ou d’un châtiment (cf. Lév 20, 20-21). La promesse faite à Abraham est d’abord celle d’une descendance car à quoi lui servirait autrement la Terre Promise ? « Stérile, Sarah qui doit attendre d'être âgée de plus de quatre-vingt-dix ans pour donner un fils à Abraham ; stérile, Rébecca ; stérile Rachel, jalouse de sa sœur Léa à la fécondité insolente ; stérile, la mère du juge Samson ; stérile Anne, la future mère du prophète Samuel, humiliée par les affronts répétés de Penina sa rivale » (Pierre Debergé).

  1. Jésus résume toute l’Histoire Sainte

La vie naissante, un don de Dieu et symbole d’innocence, attire la haine du démon, homicide depuis l’origine (Jn 8, 44). Aussi le plan de Dieu est-il assombri par celui qui se bat contre des innocents dès l’Égypte : « Alors le roi d’Égypte parla aux sages-femmes des Hébreux dont l’une s’appelait Shifra et l’autre Poua ; il leur dit : ‘Quand vous accoucherez les femmes des Hébreux, regardez bien le sexe de l’enfant : si c’est un garçon, faites-le mourir ; si c’est une fille, laissez-la vivre’. Mais les sages-femmes craignirent Dieu et n’obéirent pas à l’ordre du roi : elles laissèrent vivre les garçons (…) Dieu accorda ses bienfaits aux sages-femmes ; le peuple devint très nombreux et très fort. Comme les sages-femmes avaient craint Dieu, il leur avait accordé une descendance. Pharaon donna cet ordre à tout son peuple : ‘Tous les fils qui naîtront aux Hébreux, jetez-les dans le Nil. Ne laissez vivre que les filles’ » ((Ex 1, 15-22 : on notera l’objection de conscience).

Bien sûr, cet épisode de la vie de Moïse anticipe le massacre des Innocents perpétré par Hérode : « Alors Hérode, voyant que les mages s’étaient moqués de lui, entra dans une violente fureur. Il envoya tuer tous les enfants jusqu’à l’âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région, d’après la date qu’il s’était fait préciser par les mages. Alors, fut accomplie la parole prononcée par le prophète Jérémie : ‘Un cri s’élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c’est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus’ » (Mt 2, 16-18).

  1. L’antique tradition de l’Église

Nous parlions bien jusque-là d’infanticide, tel qu’il est encore couramment pratiqué en Asie (Chine, Inde, surtout contre les filles). Mais la pensée est la même que pour l’avortement. L’Église a souvent assimilé les deux dans un commun rejet, ce qui a très tôt démarqué l’Église du milieu romain environnant[1]. Cela est rappelé par le texte De abortu procurato 6 de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi (1974) qui cite par exemple la Didachè (fin du 1er – début IIe s) : « Tu ne tueras pas par avortement le fruit du sein et tu ne feras pas périr l’enfant déjà né »[2] ou encore Athénagoras, Plaidoyer pour les chrétiens (vers 177) : « Celles qui recourent à des moyens abortifs commettent un crime et devront rendre compte de leurs avortements devant Dieu (..): le fœtus est un être vivant, et pour cette raison, Dieu a soin de lui »[3]. St. Augustin[4] fut aussi très cité pour sa formule : « on veut que l'enfant meure avant même de vivre, qu'il soit tué avant de naître »[5].

  1. L’avortement est un péché gravissime, un mal intrinsèque
    1. L’être en devenir est déjà autonome et différent de sa mère

Combien de fois des personnes ne répètent-elles pas à l’envie que les femmes sont propriétaires de leur corps ? Pourtant, si l’on prélève une cellule du fœtus, va-t-on y trouver l’ADN de la mère ? Dès la division cellulaire qui donne vie à l’embryon (jusqu’à 8 semaines) puis au fœtus, apparaît une vie nouvelle qui est déjà autonome : elle n’est ni le père, ni la mère mais un troisième être vivant, être humain en devenir comme l’est le bébé déjà né. Tuer une femme enceinte n’ajoute-t-il pas de la gravité à un accident ou à un meurtre ? Combien de femmes enceintes ne font-elles pas écouter de la musique à leur enfant, leur parlent, les caressent, sont fières de montrer les premières échographies ? Pour certains qui auraient « un projet parental », ce serait un enfant, mais pour ceux qui voudraient l’avortement au même âge de l’enfant, ce serait un « simple amas cellulaire » qui ne poserait pas plus de problème moral à expulser que lorsqu’on se coupe les cheveux ou les ongles ?

Ne parlons même pas des cas de viols qui sont souvent exploités et même instrumentalisés par les « pro-choix » (ex : le procès de Bobigny en 1972 par Gisèle Halimi ou plus récemment en 2009 lorsque la mère d’un fillette de 9 ans violée avait incité à l’avortement sa fille, sous la pression des médecins, dans le diocèse de Recife, au Brésil). Ces cas sont en réalité excessivement rares : d’après l’étude américaine : 0,22% des cas[6]. Cela empêche de voir la réalité en face : 99,16% sont « lifestyle », décidés par convenance.

  1. La pensée moderne est imperméable au don

D’où vient cette impossibilité de penser la vie présente dans le corps de la femme comme un don, un appel à la relation et non pas comme une entrave à la liberté ? Sans doute du cartésianisme, avatar du dualisme. Descartes réduit tout à ce qu’il peut appréhender à des idées claires et distinctes, suivant l’esprit de géométrie : A=A revient à dire A=non-B, distingués par une ligne de séparation nette entre les deux ensembles. Cette approche va avec un mépris du corps réduit au rang de machine : « Par le corps, j’entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure ; qui peut être compris en quelque lieu, et remplir un espace en telle sorte que tout autre corps en soit exclu »[7]. Si l’on envisage ainsi le corps humain, élément constitutif essentiel de la personne humaine, l’idée de relation en sera contaminée. La relation et l’amour sont normalement une manière de faire une place à l’être aimé dans ma vie, qui se retrouve présent dans mon cœur, ce qui me rend heureux. C’est à l’opposé de la vision cartésienne dualiste de la personne humaine[8], qui ne voit l’autre dans mon propre « espace vital » que comme une menace potentielle pour moi. La survie serait donc alors d’éliminer l’autre en l’expulsant de cet espace vital auquel je ne peux renoncer à moins de voir mon « intégrité » entamée quand il ne se conforme pas à mes propres desiderata.

  1. Situation actuelle : drame et perspectives ?

En France, environ 225.000 avortements sont pratiqués chaque année depuis 1975, soit, selon les années, entre entre un tiers et un quart des enfants conçus tués dans le ventre de leur mère. Cela fait au total environ 9 millions de victimes. On estime à environ 40% le nombre de femmes qui l’auront pratiqué dans leur vie. On a prétendu en 1975 simplement dépénaliser cet acte grave qui demeurait une infraction jusqu’à la réforme de 1992 du code pénal. Depuis, l’avortement a été prétendument reconnu comme un droit, le droit de tuer. Ce fait de société massif frappe tout le monde. Combien de frères et sœurs portent-ils un mal-être en eux, sans pouvoir toujours le nommer car ils savent, par la mémoire cellulaire intra-utérine, qu’ils sont venus au monde après un avortement ? Ils souffrent alors du syndrome du survivant. Pourquoi vivré-je si mon frère ou ma sœur sont morts ? Comment aider les gens à se reconstruire avec une telle fêlure psychologique ?

Pour marquer sa réprobation absolue, l’Église inflige l’excommunication latæ sententiæ (tombant automatiquement) sur toute personne contribuant à l’avortement, y compris médicamenteux d’après le canon 1398 : « Qui procure un avortement, si l'effet s'en suit, encourt l'excommunication latae sententiae ». Jusqu’au pape François, c’était un des cas où l’absolution était réservée à l’évêque pour en souligner la gravité. Mais étant donné la banalisation, il était plus prudent de permettre son absolution par tout prêtre désormais habituellement autorisé à lever l’excommunication. Celle-ci doit conduire à la prise de conscience et au repentir, non pas à l’endurcissement dans le péché. La faute ne retombe pas que sur la mère qui peut subir des pressions. La peine retombe alors sur ceux qui l’ont influencée et qui ont coopéré matériellement à ce crime, y compris le personnel médical ou le planning familial ou le vendeur de la pilule RU480. Bien sûr, la personne pécheresse ne doit pas se croire pas exclue pour toujours de la miséricorde divine qui lui est acquise si elle fait pénitence (Evangelium Vitæ 99).

Des solutions existent. Des lieux essaient d’accueillir les femmes qui se sentiraient en situation de détresse pour qu’elles gardent leur enfant et puissent le mettre au monde dans de bonnes conditions (Maison Tom Pouce à Brie-Comte-Robert par ex). Des personnes regroupées dans Mère de Miséricorde prient et jeûnent lorsqu’on les informe qu’une maman envisage l’avortement. Dans différents pays (mais surtout en Allemagne, Autriche, Suisse : Babyklappe etc..) on peut abandonner son enfant anonymement dans de bonnes conditions sanitaires pour leur permettre de vivre (tour d’abandon, comme on en voit à l’église St. Vivien ou à l’hospice général de Rouen). L’abandon devrait peut-être renommé : don à des parents stériles d’un enfant !

Conclusion :

On reproche souvent, mais à tort, à l’Église qu’elle se serait tue face au génocide des Juifs. Pourtant, lorsqu’elle implore le monde de ne pas laisser commettre ces meurtres de l’avortement, elle dérange.

Une colline des croix similaire à ce qui existe en Lituanie (Kryžių Kalnas) près de Šiauliai, est en train d’être érigée à Chantemerle-les-Blés dans la Drôme. Un pèlerinage s’y rend chaque année pour faire réparation pour toutes ces vies innocentes volées.

St. Quodvultdeus (évêque de Carthage de 437 à 453) fit une belle homélie sur les Saints-Innocents : « ces tout-petits meurent pour le Christ sans le savoir (…) ; et ceux qui ne parlent pas encore, le Christ les rend capables d’être ses témoins (…). Qu’il est grand le don de la grâce ! Par quels mérites ces enfants ont-ils obtenu d’être ainsi des vainqueurs ? Ils ne parlent pas encore, et ils confessent le Christ. Leurs corps sont encore incapables d’engager la lutte, et ils remportent déjà la palme de la victoire »[9].

 


[1] Parmi les écrivains apostoliques sur le sujet : St. Justin, 1ère Apologie 29 (vers 165) : « Quant à l'exposition des enfants, il est un motif encore qui nous la fait abhorrer. Nous craindrions qu'ils ne fussent pas recueillis, et que notre conscience restât ainsi chargée d'un homicide. Au reste, si nous nous marions, c'est uniquement pour élever nos enfants ; si nous ne nous marions pas, c'est pour vivre dans une continence perpétuelle » et l’Épître à Diognète V, 1-9 (fin du IIe s) : « Car les Chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par le pays, ni par le langage, ni par les vêtements (…). Ils se marient comme tout le monde, ils ont des enfants, mais ils n'abandonnent pas leurs nouveau-nés. Ils partagent tous la même table, mais non la même couche. Ils sont dans la chair, mais ne vivent pas selon la chair. Ils passent leur vie sur la terre, mais sont citoyens du ciel ».

[2] Didachè Apostolorum, Ed. Funk, Patres Apostolici, V, 2. Le second passage V, 1 est repris dans les mêmes termes par l’Épître de Barnabé, XIX, 5 (Funk, loc. cit., 91-93) (début du IIe s) : « Les persécuteurs des justes, les ennemis de la vérité, les amis du mensonge ; car tous ces gens ne connaissent pas la récompense de la justice, ils ‘ne s'attachent pas au bien’ (Rm 12, 9), ils ne secourent pas la veuve ni l'orphelin ; ils sont toujours en éveil non pour craindre Dieu, mais pour faire le mal. Bien loin de la douceur et de la patience, ‘ils aiment les vanités’ (cf. Ps 4, 3), ‘poursuivent le gain’ (Is 1, 23) ; sans pitié pour le pauvre, sans compassion pour l'affligé, ils sont prompts à la médisance, et, ne reconnaissant pas leur Créateur, ‘ils tuent les enfants’ (Sg 12,5), font périr par avortement des créatures de Dieu. Ils repoussent le nécessiteux, accablent l'opprimé, se font les avocats des riches, les juges iniques des pauvres. Bref, ils pèchent de toutes les manières ».

[3] Plaidoyer pour les chrétiens, 35 in PG 6, 970 ou Sources Chrétiennes 33, p. 166-167.

[4] De Nuptiis et concupiscentia, in PL 44, 423. Ce texte est repris au XIIe siècle dans le Décret de Gratien, 2, 32, 27 (origine du Droit Canonique) et a abouti au XXe siècle à l’encyclique Casti Connubii de Pie XI (1930, n°65).

[5] Un célèbre théologien comme Bernard Sesboué, sj, a été utilisé par le sociologue Paul Ladrière pour justifier l’injustifiable en affirmant qu’il existe un autre filon d’interprétation de la Tradition distinguant le fœtus formé et informé. Cf. « Religion, morale et politique : le débat sur l'avortement », in Revue française de sociologie 23-3, 1982, p. 417-454 (ici p. 429).

[6] Source : AME Actualités de Déc.2009/Jan.2010, n°55.

[7] Méditation Seconde 2, 26 in Méditations Métaphysiques, éd. Garnier Flammarion, Paris, p. 71, 75. Cf. aussi : « cette machine composée d’os et de chair, telle qu’elle paraît en un cadavre, laquelle je désignais par le nom de corps ».

[8] Cf. III, 57, 4, ad 2.

[9] Homélie aux catéchumènes in PL 40, 655 (Office des lectures du bréviaire en forme ordinaire au 28 décembre).