Messe minuit (24/12/18 Auguste recensement Bethehem)

Homélie de Noël, messe de minuit (24 décembre 2018)

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Symboles historiques de Noël

Méditons en cette nuit de Noël sur les symboles traditionnels de cette si belle solennité en nous attardant en particulier sur trois éléments tirés de l’Évangile : César Auguste, le recensement et Bethlehem.

  1. César Auguste
    1. La paix romaine et le vrai « Prince de la Paix »

Jésus voulut naître au temps de « César Auguste » (Lc 2, 1) qui régna de 27 av. JC à 14 ap. JC. Celui qui porta le premier le titre d’Empereur était né en -63, exactement l’année de la conquête de la Palestine par les Romains qui la vassalisèrent. Octave Auguste symbolise l’apogée de la civilisation romaine, avec pratiquement l’extension maximale de son Empire (exceptées [Grande-] Bretagne et Dacie [Roumanie] rajoutées plus tard) auquel il apporta la paix dans tout le bassin méditerranéen : la « pax romana ».

« De plus, à cette époque où l’univers entier vivait sous un seul prince, une paix parfaite régnait sur le monde. Et c’est pourquoi il convenait que le Christ naisse à cette époque, lui qui est ‘notre paix, faisant de deux peuples un seul’ (Ep 2,14) (III, 35, 8, ad 1). Le véritable « Prince de la Paix » (Is 9, 6) qu’est Jésus voulut naître dans ce contexte relativement favorable[1] mais ô combien fragile car de création humaine !

À ceux qui s’étonnaient que Jésus naquît sous Hérode, client d’Auguste mais roi étranger alors que les promesses ne furent faites qu’aux Juifs (Rm 9, 4), S. Jean Chrysostome répliquait : « Tant que la nation juive fut régie par des rois juifs, même pécheurs, les prophètes lui furent envoyés pour lui porter remède. Mais, lorsque la loi de Dieu fut sous le pouvoir d’un roi inique, le Christ naquit ; car le mal souverain et implacable appelait un médecin d’autant plus habile » (III, 35, 8, ad 2).

  1. Apothéose versus kénose

Auguste était pour Octave un surnom et même un titre signifiant qu’il avait agrandi l’Empire (« augere » > augmenter) par les conquêtes qu’il avait stabilisées et unifiées contre Marc Antoine. Empereur ou Imperator était à l’origine un titre militaire décerné par ses troupes au général victorieux. Cet apogée de l’Empire Romain était un signe divin : « En outre, il convenait que sa naissance ait lieu au temps où un seul prince dominait le monde, puisque lui-même venait ‘rassembler les siens dans l’unité, afin qu’il n’y ait plus qu’un seul troupeau et un seul pasteur’ (Jn 10, 16) » (III, 35, 8, ad 1).

La logique impériale de l’agrandissement impose toujours plus de conquêtes et de pouvoir. Elle s’oppose à la logique divine qui consiste dans l’abaissement ou kénose : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 5-7). Le contraste ne saurait être plus grand. Depuis Babel, l’homme veut s’élever au rang divin mais par sa propre force et puissance ! D’ailleurs, comme le « divin Jules », surnommé César, son oncle et père adoptif, Auguste fut « divinisé » par une cérémonie d’apothéose. L’un veut monter, l’autre descend. Toute la dramatique humaine se joue là : ils se croisent sans parfois se rencontrer.

  1. Le recensement
    1. Un symbole de la présomption humaine

Auguste ordonna un recensement (Lc 2, 1) de tous les habitants de l’Empire. Cela rappelle l’idée inspirée au roi David dans une optique militaire : « le cœur de David lui battit d’avoir recensé le peuple » (2 Sam 24, 10)[2]. Mais pour David, c’était un piège car l’homme tend toujours à compter sur ses propres forces pour se battre[3]. Or, la force de l’homme n’est pas en lui mais en Dieu qui donne toute victoire, sur soi-même comme sur les autres.

Cela est clairement prouvé par Gédéon : « Le peuple qui est avec toi est trop nombreux pour que je livre Madian entre ses mains. Israël pourrait s’en glorifier et dire : ‘C’est ma main qui m’a sauvé’ » (Juges 7, 2). David lui-même l’avait pourtant expérimenté déjà dans le combat contre Goliath : « David lui répondit : ‘Tu viens contre moi avec épée, lance et javelot, mais moi, je viens contre toi avec le nom du Seigneur des armées, le Dieu des troupes [Dieu des armées = Deus Sábaoth] d’Israël que tu as défié’. Aujourd’hui le Seigneur va te livrer entre mes mains (…) et tous ces gens rassemblés sauront que le Seigneur ne donne la victoire ni par l’épée ni par la lance, mais que le Seigneur est maître du combat, et qu’il vous livre entre nos mains’ » (1 Sam 17, 45-47).

  1. Compter ses soldats ou son argent plutôt que s’en remettre à Dieu

Auguste ordonna le recensement dans un but économique. Chacun devait débourser un denier qu’il mettait sur sa tête en se déclarant sujet de l’Empereur. Cela rappelle le « rendez à César ce qui est à César » puisque l’argent est déjà symbolique d’une souveraineté : « ’Montrez-moi une pièce d’argent. De qui porte-t-elle l’effigie et l’inscription ?’ – ‘De César’, répondirent-ils » (Lc 20, 24). Mais Jésus accepte, pour ne pas scandaliser, ces prétentions des pouvoirs politiques ou même religieux à l’impôt (Mt 17, 24-27 : « Les rois de la terre, de qui perçoivent-ils les taxes ou l’impôt ? »).

La famille de Jésus n’avait alors que peu de moyen et était arrivée trop tard pour avoir une place dans l’hôtellerie. Mais « il cherchait une place à l’hôtellerie pour nous préparer de nombreuses demeures dans la maison de son Père (Jn 14, 2) » (Bède le Vénérable in III, 35, 7, ad 2).

  1. Bethlehem
    1. La cité de David

Bethlehem/Ephrata est la cité du roi David (1 Sam 17, 12 : « David était fils de cet Éphratéen de Bethléem en Juda, nommé Jessé et qui avait huit fils »). Le Messie accomplissant toutes les Écritures, descend de David : « son Fils qui, selon la chair, est né de la descendance de David » (Rm 1, 3). « Joseph, lui aussi, monta de Galilée, depuis la ville de Nazareth, vers la Judée, jusqu’à la ville de David appelée Bethléem. Il était en effet de la maison et de la lignée de David ». La Très Sainte Vierge Marie avait aussi une ascendance davidique.

Les mages, ignorant où était né le Sauveur, s’adressèrent à Hérode le Grand qui interrogea les docteurs de la Loi pour leur faire préciser où devait naître le Messie[4]. Ils se référèrent explicitement à la prophétie de Mi 5, 1 : « Et toi, Bethléem Éphrata, le plus petit des clans de Juda, c’est de toi que sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent aux temps anciens, aux jours d’autrefois ».

  1. L’humilité du fils de David

Même le choix de ce lieu de naissance était une protestation d’humilité, dans la logique kénotique : « En outre, le Christ a confondu la vaine gloire des hommes qui s’enorgueillissent de naître dans des villes réputées et cherchent à y être honorés. A l’inverse, le Christ a voulu naître dans une cité sans gloire, et souffrir l’opprobre dans une cité illustre » (III, 35, 7, ad 1). Jérusalem convenait juste pour Sa Passion !

Puisque S. Paul dit des Romains : « votre foi est annoncée à tout l’univers » (Rm 1, 8), n’aurait-il pas mieux valu que Jésus naquît à Rome puisque sa mission était : « je suis né et je suis venu dans le monde afin de rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37) et qu’elle lui aurait été facilitée dans la ville dominant le monde connu d’alors ? « Comme il est dit dans un sermon du Concile d’Éphèse [431] : ‘Si le Christ avait choisi la grande cité de Rome, on aurait attribué la conversion du monde au prestige de ses concitoyens. S’il avait été le fils de l’Empereur, on aurait rattaché Sa réussite à Sa puissance. Mais afin de faire reconnaître que sa divinité avait transformé le monde, il choisit une mère très pauvre et une patrie plus pauvre encore’. Comme dit S. Paul (1 Co 1, 27) : ‘Dieu choisit ce qui est faible ici-bas pour confondre ce qui est fort’. C’est pourquoi, afin de montrer davantage son pouvoir, c’est de Rome même, capitale du monde, qu’il fit la capitale de son Église, en signe de victoire parfaite. De là devait se répandre la foi dans le monde entier, selon cet oracle d’Isaïe (26, 8) : ‘Il humiliera la cité altière. Elle sera foulée aux pieds par le pauvre’, c’est-à-dire le Christ, ‘par les pas des indigents’, c’est-à-dire des apôtres Pierre et Paul » (III, 35, 7, ad 3).

  1. Le vrai Messie qui se donne en nourriture

Jésus n’est pas que le médecin habile, le prophète ou le messie davidique compris trop humainement. Il est le Sauveur comme signifié par son prénom Yeshouah : « Dieu sauve », ce que refusent Juifs et Musulmans. Il nous sauve en s’offrant lui-même pour les pécheurs. Aujourd’hui encore, il s’offre sous les espèces eucharistiques. S. Grégoire écrit : « Bethléem se traduit : Maison du pain. Or le Christ est celui qui a dit » (III, 35, 7) : « Moi, je suis le pain vivant, qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement. Le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour la vie du monde » (Jn 6, 51). Le Christ Jésus anticipait la manière dont il allait se donner au monde en étant couché dans une mangeoire. Sauf qu’il allait nourrir non des animaux mais des hommes.

Conclusion :

La nuit de Noël a radicalement changé l’Histoire des hommes. Les alliances nouées successivement par Dieu avec les hommes passent à un autre niveau. Pour ne plus être déçu des hommes, Dieu assume Lui-même en la Personne du Fils une humanité humble et pauvre pour manifester sa puissance et majesté. Il se fait petit pour ne plus nous intimider, et partant, il risque le tout, sa vie humaine.

Autrefois, un enfant jugé décevant par son père était « exposé », abandonné en étant livré à la mort par le froid, la faim ou en devenant la proie des animaux. Jésus ne fut pas « exposé » enfant, mais il l’est aujourd’hui dans tous les ostensoirs de la Terre. « Exposé » à notre adoration parce que mort et ressuscité pour l’amour de nous qui l’avons crucifié par nos péchés. La Croix est préfigurée par le bois de la crèche. Les langes annoncent le suaire.

« Annuntio vobis gaudium magnum (…) quia natus est vobis hodie Salvator » : « Je vous annonce une bonne nouvelle qui sera une grande joie pour tout le peuple. Aujourd’hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ, le Seigneur » (Lc 2, 10-11).

 


[1] Cf. Bx. Jacques de Voragine, La légende dorée I, Garnier Flammarion, Paris, 1967, p. 67-68. ST III, 35, 8, ad 1 : « Aussi, S. Jérôme dit-il : ‘Déroulons l’histoire ancienne : nous y trouvons que la discorde a régné dans le monde entier jusqu’à la vingt-huitième année de César Auguste ; mais à la naissance du Seigneur, toutes les guerres cessèrent’, selon cette prédiction d’Isaïe (2, 4) : ‘Aucun peuple ne lèvera l’épée contre un autre’ ».

[2] 2 Sam 24, 1-2+10 : « La colère du Seigneur s’enflamma de nouveau contre Israël. Le Seigneur incita David à nuire au peuple. Il lui dit : ‘Va, dénombre Israël et Juda !’. Le roi dit à Joab, le chef de l’armée, qui était près de lui : ‘Parcourez toutes les tribus d’Israël, de Dan à Beersheba, et faites le recensement du peuple, afin que je connaisse le chiffre de la population. Joab dit au roi : ‘Que le Seigneur ton Dieu accroisse le peuple au centuple, et que mon seigneur le roi le voie de ses yeux ! Mais pourquoi mon seigneur le roi veut-il une chose pareille ?’ (…). Mais après cela, le cœur de David lui battit d’avoir recensé le peuple, et il dit au Seigneur : ‘C’est un grand péché que j’ai commis ! Maintenant, Seigneur, daigne passer sur la faute de ton serviteur, car je me suis vraiment conduit comme un insensé !’ ». Dans le passage parallèle de 1 Chron 21, 1, c’est Satan qui est à l’initiative de cela et non pas Dieu !

[3] 2 Sam 24, 9 : « Joab donna au roi les chiffres du recensement : Israël comptait huit cent mille hommes capables de combattre, et Juda cinq cent mille hommes ».

[4] Mt 1, 2-6 : « Or, voici que des mages venus d’Orient arrivèrent à Jérusalem et demandèrent : ‘Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu son étoile à l’orient et nous sommes venus nous prosterner devant lui’. En apprenant cela, le roi Hérode fut bouleversé, et tout Jérusalem avec lui. Il réunit tous les grands prêtres et les scribes du peuple, pour leur demander où devait naître le Christ. Ils lui répondirent : ‘À Bethléem en Judée, car voici ce qui est écrit par le prophète : ‘Et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le dernier parmi les chefs-lieux de Juda, car de toi sortira un chef, qui sera le berger de mon peuple Israël’’ ».