Noël (25/12/2018 Incarnation pour aimer ici et maintenant)

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Un corps pour aimer ici et maintenant

En Hongrie occidentale, entre Sopron et Szombathely, plus précisément entre Dénesfa et Czirák, se dresse sur les terres du comte Cziráky une petite chapelle, sur laquelle est inscrit : « In propria venit, et sui non receperunt » ce qui signifie « il est venu parmi les siens et les siens ne l’ont pas accueilli » (prologue de saint Jean). Cette chapelle a été érigée à l’endroit même où atterrit l’empereur Charles d’Autriche, roi apostolique de Hongrie, le 20 octobre 1921, lorsqu’il tenta pour la seconde fois de récupérer la couronne de saint Étienne avec laquelle il avait été sacré le 30 décembre 1916. Il fut finalement configuré au Christ : venu parmi les siens, ses sujets qu’il voulait servir, ceux-là même qui l’avaient choisi comme roi ne l’accueillirent pas.

La souffrance du Christ ou de l’empereur Charles qui suivait son Maître s’éclaire à la lecture du Ps 55, 13-15 : « Si l’insulte me venait d’un ennemi, je pourrais l’endurer ; si mon rival s’élevait contre moi, je pourrais me dérober. Mais toi, un homme de mon rang, mon familier, mon intime ! Que notre entente était bonne, quand nous allions d’un même pas dans la maison de Dieu ! ». La trahison est toujours plus dure à supporter qu’une agression extérieure parce qu’elle provient de l’intérieur.

Aujourd’hui, l’Évangile donne du mystère de l’Incarnation une lecture plus théologique qu’hier, où elle était plus historique. Saint Jean s’interroge sur l’incarnation, sa finalité et la modalité de l’évangélisation faite par Dieu.

  1. Le motif de l’Incarnation

Hier soir ou ce matin, les gens ont reçu des cadeaux que certains s’empressent d’aller revendre sur Leboncoin quand ils ne leur plaisent pas. En effet, la vraie question est : sommes-nous capables, nous aussi, de recevoir les dons que Dieu nous fait, à savoir, quand Dieu choisit de s’incarner ? Lui, qui est pur esprit, choisit de prendre une nature humaine, donc aussi un corps. Sommes-nous capables de voir que le corps humain est un don de Dieu ? Cette valeur est montrée par l’Incarnation et la Passion. Dieu offre le corps et l’âme de son fils pour nous sauver. Pascal a perçu toute cette dramatique humaine quand il disait : « Qui veut faire l’ange fait la bête ».

L’ange est pur esprit, la bête n’a pas d’esprit. D’une certaine manière, elle est pur corps avec juste une capacité de mouvement, certes appelée anima en latin. Cette âme animale n’est pas une âme spirituelle. Elle est simplement fonctionnelle, lui permettant de sentir et se mouvoir. Quand on veut se prendre pour un pur esprit, on peut très vite tomber dans la pure corporéité parce que c’est finalement le péché d’orgueil, le même qu’Adam, à savoir de ne pas accepter de recevoir le mode de divinisation que Dieu nous donne. Le mode pour Adam était différent puisque lui, avant la chute, n’avait pas commis de mal. Il pouvait résister plus facilement à la tentation, n’ayant pas la concupiscence. Participer de la nature divine est le but décrit par l’Évangile d’aujourd’hui : devenir fils adoptif de Dieu à l’image de ce Fils unique qui, lui, est Fils par nature et veut nous partager sa substance même.

  1. Un corps pour aimer ici et maintenant (qualité de présence au monde)

Dans une adoration eucharistique, face à la présence de Dieu, notre absence réelle est toujours frappante. Nous sommes là physiquement mais finalement entre nos distractions et nos soucis, nous ne sommes jamais vraiment tellement là. Nous n’habitons pas vraiment notre corps parce que, justement, ce corps nous embête. Il nous fait être présent au monde pour aimer les gens qui sont autour de nous tandis qu’on aimerait être ailleurs. Qui n’a rêvé de remonter le temps ou bien de se télé-transporter à l’autre bout du monde comme M. Spock dans Star Trek ? Qui n’a rêvé de faire autre chose de sa vie ?

Cette capacité immense de notre volonté qui dépasse notre puissance réelle vient justement de Dieu. Elle est l’image de la toute-puissance divine. Mais il faut accepter que cette toute puissance ne soit pas aussi déployée en nous. Nous avons une capacité à vouloir infiniment qui nous permet d’aimer infiniment puisque l’amour relève de la volonté, une des puissances supérieures de l’âme. Mais pour aimer concrètement, nous avons besoin d’un corps.

Nous sommes « Hic et nunc », ici et maintenant, limités chronologiquement et géographiquement. Parfois, les gens disent qu’ils aimeraient aller en Afrique, évangéliser, sauver les petits enfants orphelins. Très bien, mais nous ne sommes pas en Afrique mais en France. Là, nous devons aussi aimer nos familles et nos proches. Finalement, la véritable sainteté se vérifie à l’accomplissement du devoir d’état.

  1. Ne pas tomber dans le péché de Satan

L’épître aux hébreux montre que Satan a véritablement péché en se révoltant contre Dieu parce qu’en s’incarnant, il a bouleversé la hiérarchie des êtres, la hiérarchie ontologique. Les anges, indéniablement, sont métaphysiquement supérieurs à nous. S’ils sont créés comme nous, ils sont éternels, contrairement à nous, car ce ne sont pas des êtres composés d’âme et de corps. Ils sont purs esprits et n’ont pas de corps. Pourtant, « auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : ‘Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui’ ». Ce Fils, Jésus, choisit d’assumer une nature humaine, une âme et un corps. Il devient consubstantiel aux hommes. Ce bouleversement de la hiérarchie scandalise le démon. Adorer l’humanité du Christ parce qu’il est vrai Dieu et vrai homme signifiait se rabaisser en-dessous de ce qu’il était lui-même. Son orgueil ne pouvait pas l’accepter. Sommes-nous capables de voir dans le corps mystique du Christ qu’est l’Église la présence de Dieu agissant avec son Esprit-Saint, malgré nos limites ? Sans tomber non plus dans l’irénisme et refuser de voir les défauts de l’Église-institution.

Une des trois pièces de théâtre écrites par saint Jean-Paul II s’appelle Le rayonnement de la paternité. Dieu est cette lumière inaccessible mais qui se fait accessible par l’humanité du Fils. Comme un cache sur une lumière trop éblouissante, comme un écran de cheminée devant un feu trop brûlant, il nous la rend supportable pour notre capacité réceptive. Si nous acceptons nos limites, Dieu est capable de les faire éclater. Dans toutes les vies de saints, surviennent des miracles. Cet éclatement de nos limites laisse la vraie gloire à Dieu et pas à nous-mêmes comme l’affirme saint Paul : nous sommes comme des vases d’argile (2 Co 4, 7), très fragiles et cassables, afin que ce soit non pas notre puissance mais celle de Dieu qui se manifeste en nous lorsqu’il choisit des pauvres instruments pour annoncer son royaume. Alors, laissons-le agir en nous et devenir des alter Christus !