1er Avent (2019-12-01 - Paradis 2)

Homélie du 1er dimanche de l’Avent (1er décembre 2019)

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Le Paradis (2e partie)

Le Dominicain Franck Dubois a publié un livre original : Pourquoi les vaches ressuscitent (probablement) au Cerf, sept. 2019. Je ne l’ai pas lu mais cela m’a interrogé et j’ai voulu approfondir ce thème qui est abordé explicitement par S. Thomas. Il m’a aussi conduit à clarifier un second point sur la coexistence de la joie parfaite des élus avec les souffrances des damnés, même proches.

  1. Pas d’animaux au Paradis
    1. La prophétie d’Isaie 11, 6-8

Le titre de l’ouvrage du P. Dubois fait naturellement penser à la prophétie d’Is 11, 6-8 qui semble se référer au Paradis : « Le loup habitera avec l’agneau, le léopard se couchera près du chevreau, le veau et le lionceau seront nourris ensemble, un petit garçon les conduira. La vache et l’ourse auront même pâture, leurs petits auront même gîte. Le lion, comme le bœuf, mangera du fourrage. Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ; sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main ». Pourtant dans son commentaire Super Isaiam (p. 138-140 de l’édition de Fontgombault), S. Thomas fait clairement une interprétation humaine de ces animaux : le Messie apportera la paix universelle entre les hommes, symbolisés par des animaux aux caractères différents.

Il décrit d’abord la mansuétude, exprimée par l’habitation commune aux animaux si divers, mais déjà préfigurée par l’arche de Noé (Gn 7, 1-3). Mais cela désigne des hommes rapaces ou innocents, rusés ou ingénus, faibles ou féroces qui cohabiteront comme des frères : « Ainsi, il n’y a plus le païen et le Juif, le circoncis et l’incirconcis, il n’y a plus le barbare ou le primitif (Scythe), l’esclave et l’homme libre ; mais il y a le Christ : il est tout, et en tous » (Col 3, 11). Le mode de gouvernement (le petit enfant Messie que S. Thomas associe à S. Pierre) et de réfection sont aussi pleins de mansuétude : herbivores et carnivores, purs et impurs, ces hommes et leur famille se nourriront de la Parole de Dieu et des sacrements (1 Co 10, 3 : « tous, ils ont mangé la même nourriture spirituelle »). Le roi puissant et l’humble paysan (lion et bœuf) partageront la même communauté de vie, comme elle est préfigurée dans la vie religieuse.

Ensuite vient la sécurité au bénéfice des petits. La confiance règne, au lieu de l’effroi. Surmontant la terreur que leur infligent les tribulations diaboliques utilisant parfois des tyrans, ils s’abreuvent au lait de la foi. Au lieu de fuir, l’homme innocent est prêt à affronter le martyre, se jetant dans les griffes du serpent. Le mal ne pourra plus nuire à l’Église. On voit que S. Thomas comprend cette prophétie du premier avènement du Christ et non du second. Le Paradis doit être anticipé dans l’Église.

  1. Le Paradis est réservé aux êtres spirituels

Dans une question (Suppl 91, 5) S. Thomas s’interroge explicitement sur ce point : « Les plantes et les animaux demeureront-ils dans cette rénovation ? » (l’état du monde après le jugement). Bien sûr, la réponse est négative puisqu’autrement, Dieu aurait vécu dans un Paradis fade et esseulé avant la Création du monde alors qu’il a toujours été parfaitement bienheureux en lui-même ! Si Dieu a voulu étendre son bonheur parfait aux créatures rationnelles que sont les anges et les hommes, ce n’était pas pour une augmentation de sa propre joie mais par amour gratuit voulant partager cette joie avec les élus.

Le jugement dernier, qui est une restauration de toute justice finale (omnia instaurare in Christo dirait S. Pie X), intervient pour l’homme. En effet, la nature ou l’animal, quand ils tuent un être humain, ne sauraient être considérés comme coupables puisqu’ils sont dénués de raison. Ils sont comme des fous en quelque sorte : aucune responsabilité ne peut leur être imputée. La rénovation du monde sera donc conforme à la rénovation de l’homme qui passera de l’état de corruption à celui d’incorruption et de repos perpétuel (1 Co 15, 53, Vulg : « Il faut en effet que ce qui est périssable revête ce qui est impérissable ; il faut que ce qui est mortel revête l’immortalité »). Les hommes se corrompent mais seulement dans la matière du corps, non dans sa forme, l’âme raisonnable, qui demeure incorruptible après la corruption du corps. Les animaux dénués d’intelligence et les plantes et les minéraux et tous les corps mixtes, se corrompent et dans leur matière qui perd sa forme, et dans leur forme qui cesse d’être en acte. Ils n’ont donc aucune disposition à l’incorruptibilité. Ils ne demeureront pas au Ciel.

S’il en était autrement, le corps des animaux morts devrait ressusciter alors même qu’ils ont été totalement dissous, contrairement au principe immortel de l’âme humaine qui sert de point d’ancrage pour y conjoindre de nouveau le corps à la Résurrection finale du Jugement Dernier. En réalité plantes et animaux ont été créés pour l’homme, pour qu’il puisse se nourrir (Gn 1, 29 et Gn 2, 16), d’ailleurs, c’est aussi une des raisons pour laquelle il domine le monde végétal et animal en les nommant, travaillant (Gn 1, 26 et 2, 5 et 19). Même ceux qui ont servi l’homme fidèlement au point de mériter notre reconnaissance (animaux domestiques, chiens d’aveugle et de sauvetage) sont dans ce cas bien sûr (ad 2).

Certains pourraient penser qu’animaux et plantes servent à la beauté de la Création (obj 1) et donc participent de la perfection de la nature. C’est exact pour cet état de l’ici-bas mais pas pour l’au-delà (ad 3). D’ailleurs au fond, S. Thomas considère que les créatures inférieures à l’homme ont été créées par Dieu pour nous dans un double but : outre celui de nous nourrir (Suppl 91, 1), aussi pour connaître Dieu. « Depuis la création du monde, on peut voir avec l’intelligence, à travers les œuvres de Dieu, ce qui de lui est invisible » (Rm 1, 20). Ces deux buts cessent au Ciel. Nous n’aurons plus à nous nourrir. Le fait que Jésus eût mangé une fois avec ses disciples une part de poisson grillé (Lc 24, 43) pour prouver sa Résurrection n’est d’ailleurs nullement un argument car il le fit comme dit S. Bède par puissance et non par indigence parce qu’il aurait eu faim. Il voulait montrer qu’il avait un vrai corps (Christus manducavit potestate, non egestate) (III, 55, 6, ad 1). De même la vision directe de l’essence du Dieu trinitaire rendra inutile tout cheminement de foi de type analogique, remontant des créatures au Créateur. La foi elle-même aura donc disparu puisque ne demeurera que la charité parmi les trois vertus théologales (1 Co 13, 13). Certes, cette vision concerne l’âme mais pour consoler aussi la vision du corps glorieux, il pourra contempler de ses yeux de chair l’humanité du Christ, le corps glorieux des saints (Suppl 91, 1).

Il convient de se sortir de l’esprit une vision inadéquate du Paradis qui serait comme un renouvellement du jardin d’Éden. Éden était le paradis terrestre, nettement inférieur au paradis céleste qui est essentiellement spirituel. Même s’il y aura des corps, ces corps auront au préalable été glorifiés, c’est-à-dire spiritualisés : « ce qui est semé corps physique ressuscite corps spirituel » (1 Co 15, 44). Nous tendons toujours à ramener les choses à une dimension trop matérielle, comme les Sadducéens, qui ne croyant déjà pas à la Résurrection (Mt 22, 23), tentaient Jésus par le piège de la femme sept fois veuve. « Vous vous égarez, en méconnaissant les Écritures et la puissance de Dieu. À la résurrection, en effet, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme les anges dans le ciel » (Mt 22, 29-30).

  1. Les relations entre sauvés et damnés

Souvent j’entends dire qu’on ne pourrait pas être heureux si l’on savait des proches (un parent, enfant, frère ou sœur, ami proche) damnés alors qu’on serait soi-même au Paradis. Rien n’est plus faux. Quel piètre bonheur cela serait-ce autrement !

  1. Les élus voient les peines des damnés

Rien ne doit être enlevé aux bienheureux de ce qui appartient à leur béatitude. Or, une chose est mieux connue par contraste car les contraires quand ils se rapprochent sont mieux mis en lumière. C’est pourquoi, pour que la béatitude des saints leur plaise davantage, et qu’ils en rendent à Dieu de meilleures actions de grâces, il leur est donné de voir parfaitement les souffrances des impies (Suppl 94, 1). « Et au-dehors, on verra les dépouilles des hommes qui se sont révoltés contre moi : leur vermine ne mourra pas, leur feu ne s’éteindra pas : ils n’inspireront que répulsion à tout être de chair » (Is 66, 24).

Si les saints ne peuvent connaître naturellement ce qu’il advient à leurs enfants (obj. 1), ils peuvent le savoir surnaturellement par l’entremise de Dieu, exactement comme les anges d’ailleurs le font. Mais les saints qui sont dans le ciel, connaissent clairement tout ce qui arrive chez les hommes de la terre et chez les damnés (ad 1). Ils n’en souffrent pas plus que Dieu. Bien au contraire !

  1. Les élus n’en souffrent pas et se réjouissent pour la justice divine

Toute personne qui compatit devient de quelque manière participante à la souffrance d’autrui (sympathie étymologiquement). Mais les bienheureux ne peuvent participer à aucune souffrance. Ils n’ont donc pas de compassion pour les souffrances des damnés. En effet, si l’on peut vouloir ici-bas qu’un pécheur puisse échapper au jugement de l’enfer en se convertissant et donc être sauvé (et c’est là l’amour des ennemis qui se choisit plus qu’il ne se ressent : misericordia per modum electionis, non passionis), ils ne pourront plus sortir de leur misère dans l’au-delà. S’ils étaient libérés de leurs peines en effet, cela serait au préjudice de la justice divine (Suppl 94, 2 et ad 1 : « sancti ex caritate hoc velle non possunt de damnatis, cum divinæ iustitiæ repugnet »).

En effet, les bienheureux se réjouissent des peines des damnés non pas en soi mais pour autre chose, accidentellement, car enfin triomphe la véritable justice (Suppl 94, 3). Outre que cela signifie leur libération personnelle aussi source de joie puisque tous les saints sont passés par les tribulations. Ainsi la justice divine et la libération des bienheureux seront par elles-mêmes (essentiellement) causes de joie, tandis que la peine des damnés ne le sera que par accident. « Joie pour le juste de voir la vengeance (de laver ses pieds dans le sang de l'impie !) » (Ps 57, 11). La vindicta en latin ne signifie pas d’abord vengeance mais plutôt que le droit soit rétabli comme le latin dit tout droit réservé en « omnia iura vindicabuntur ». On réclame justice, on revendique ses droits. Enfin tout ce qui n’aura pas été payé le sera. Les comptes seront apurés pour tous, au poids de la tendre miséricorde de Dieu D’ailleurs Dieu est déjà bon en ne les punissant pas comme ils le mériteraient mais en-deçà (Suppl, 94, 2, ad 2).

Il serait absurde de croire que ce serait se réjouir du malheur d’autrui, relevant de la haine puisqu’au contraire, on peut se réjouir d’un mal de peine pour éviter un mal de faute comme quelqu’un offrant une épreuve vécue pour se procurer du mérite pour le ciel (ad 1).