3e Avent (15/12/2019 - joie et paix)

Homélie du 3e dimanche de l’Avent (15 décembre 2019)

 

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La joie et la paix

 

 « Gaudete in Domino semper ». « Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous (…). Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus » (Ph 4, 4-7). L’épître évoque la joie et la paix qui sont avec la miséricorde les trois effets de la charité.

 

 I)              La joie

a.     La joie est un don de Dieu (II-II, 28, 1)

 

La joie est un fruit de la charité, donc aussi de l’Esprit-Saint (II-II, 28, 4). Mais on peut faire un parallèle entre nature et grâce. La joie spirituelle trouve un correspondant dans l’amour entendu comme passion humaine. Cette joie naturelle provient du fait que l’on possède un bien et la tristesse du fait que l’on ne le possède pas. Dans les relations humaines, le véritable ami est aimé pour lui-même et non pas que pour le bien qu’il nous fait. L’amour ou d’amitié de bienveillance est donc désintéressé, au contraire d’un amour utile. Voir son ami posséder lui-même son bien propre nous réjouit donc, même si nous n’avons pas cet ami sous la main quand il est absent. Par la vertu théologale de charité, c’est Dieu que nous aimons. Dieu est toujours en pleine possession de lui-même, de sa bonté. Nous nous réjouissons donc d’avoir Dieu pour ami.

 

Cela nous suffit car Dieu ne nous est pas totalement absent. Par son Esprit-Saint, il habite en nous depuis le baptême par la grâce (Jn 15, 10-11). Inhabitation qui recommence lorsque nous sommes absouts après avoir commis un péché mortel (ad 1). L’espérance nous fait aspirer à la vision béatifique et nous remplit d’une certaine joie par anticipation. Mais la véritable joie est de savoir que Dieu est Dieu et qu’il nous a aimés jusqu’à donner son Fils pour nous sur la Croix. Et cette joie, rien ne peut nous la ravir (Jn, 16, 19 : « Vous aussi, maintenant, vous êtes dans la peine, mais je vous reverrai, et votre cœur se réjouira ; et votre joie, personne ne vous l’enlèvera »). La prière construit cette relation d’amour et y puise de quoi aimer Dieu en retour et nos frères, même les moins aimables.

 

b.     « Je vous ai dit cela pour que (…) votre joie soit parfaite »

 

 Si nous considérons Dieu en lui-même, aucune sorte de tristesse ne peut s’y mêler. Étant parfait, il peut seul nous remplir d’une joie parfaite comme celle dont il jouit. Si par contre nous considérons le bien qu’il est pour nous, donc notre participation à Lui, de la tristesse peut colorer cette joie d’une certaine amertume concomitante. La joie rencontre alors l’obstacle de notre péché et d’un plein épanouissement de sa grâce en nous.

 

 Nous touchons là à la division intérieure, autrement dit à notre empêchement d’être pleinement nous-même quand nous agissons mal. « Selon Isaïe (59, 2)Nos péchés ont creusé un abîme entre nous et Dieu’ [peccata dividunt inter Deum et nos]’. C’est pourquoi nous avons motif de pleurer nos péchés passés, ou même ceux du prochain, en tant qu’ils nous empêchent de participer au bien divin ». Tant que nous sommes sur ce chemin (in via) et que nous ne jouissons pas encore du Père (in patria), nous éprouvons une tristesse de toujours ainsi pécher et nous pouvons légitimement désirer mourir pour que cesse enfin cette permanente rébellion en nous contre Dieu. Encombrante liberté qui seule pourtant donne tant de poids à notre dignité ! Car la liberté est faite pour l’adhésion aimante à Dieu, autrement dit pour que nous essayions de répondre au mieux à cet amour dont il nous a gratifiés le premier (1 Jn 4, 19).

 

 La joie parfaite ne sera véritablement atteinte que dans le repos de la vie. La joie est l’assouvissement de tout désir, comme le repos est l’aboutissement de tout mouvement. Le repos est plénier quand il ne reste plus de mouvement. De même, la joie est complète quand il ne reste plus rien à désirer. « Tant que nous sommes en ce monde, le mouvement intérieur du désir ne reste pas en repos, car il nous est toujours possible de nous rapprocher davantage de Dieu par la grâce (…). Mais quand nous aurons atteint la béatitude parfaite, il ne restera plus rien à désirer, parce qu’on aura la pleine jouissance de Dieu, en laquelle nous obtiendrons aussi tout ce qui aura pu être l’objet de nos désirs ». La joie dans laquelle pénètre les bienheureux dépasse même ce qu’ils pouvaient imaginer (1 Co 2, 9), une mesure bien tassée et débordante (Lc 6, 38).

 

 Même différences entre les bienheureux (certains étant plus proches de Dieu que les autres) n’implique pas de désir de dépassement car chacun a trouvé sa place qui lui est assignée depuis toute éternité par Dieu dans sa prédestination. Finalement la différence résidera non pas dans le fait d’être comblé mais dans la capacité réceptive de l’amour de Dieu qui aura été élaborée ici-bas (quidquid recipitur, recipitur in modo recipientis).

 

 II)           La paix

a.     Différence entre paix et concorde (II-II, 29, 1)

 

La paix, contrairement à la concorde, n’implique pas une relation à autrui « de telle sorte que les volontés de plusieurs personnes s’unissent dans un même consentement ». Elle est intérieure à l’homme ! « Mais il arrive que, chez le même homme, le cœur ait des tendances diverses, et cela de deux façons : soit selon les diverses puissances appétitives : ainsi l’appétit sensitif va-t-il le plus souvent en sens contraire de l’appétit rationnel, selon S. Paul (Ga 5, 17) : ‘La chair convoite contre l’esprit’. Ou bien, la même puissance appétitive tend vers des objets différents qu’elle ne peut atteindre à la fois. Il est alors inévitable que ces mouvements de l’appétit se contrarient. Or, l’union de ces mouvements est de l’essence de la paix ; car le cœur de l’homme n’a pas la paix, même si certains de ses désirs sont satisfaits, du moment qu’il désire autre chose qu’il ne peut avoir en même temps. Mais cette union intérieure n’est pas de l’essence de la concorde. Ainsi donc, la concorde implique l’union des tendances affectives de plusieurs personnes, tandis que la paix suppose en outre l’union des appétits dans la même personne » (II-II, 29, 1). Ce que j’appelle la réunification de la personne humaine après sa désintégration par le péché.

 

La paix intérieure est comme la condition de possibilité de la concorde (soit la paix telle que le monde l’entend) : « En vérité, les déséquilibres qui travaillent le monde moderne sont liés à un déséquilibre plus fondamental qui prend racine dans le cœur même de l’homme. C’est en l’homme lui-même, en effet, que de nombreux éléments se combattent. D’une part, comme créature, il fait l’expérience de ses multiples limites ; d’autre part, il se sent illimité dans ses désirs et appelé à une vie supérieure. Sollicité de tant de façons, il est sans cesse contraint de choisir et de renoncer. Pire : faible et pécheur, il accomplit souvent ce qu’il ne veut pas et n’accomplit point ce qu’il voudrait [Cf. Rm 7, 14s.]. En somme, c’est en lui-même qu’il souffre division, et c’est de là que naissent au sein de la société tant et de si grandes discordes » (Gaudium et Spes 10).

 

b. Les conditions de la vraie paix

Pour être en paix avec soi-même et les autres, il faut donc avoir atteint auparavant atteint son équilibre intérieur, que l’on soit ce que l’on doit être, c’est-à-dire ce pour quoi Dieu nous a fait. Dieu veut pour nous quelque chose de générique (que nous devenions des saints) et spécifique (notre vocation propre qui, au-delà d’un simple état de vie, va jusqu’à préciser de manière irréductible la façon de mener cet état de vie). St. Augustin l’appelle la tranquillité de l’ordre. Cette pleine réalisation de soi n’est pas subjective mais objective : elle est adhésion au vrai bien qu’est Dieu ! Pas de vraie paix sans Dieu, donc elle n’existe au sens strict que chez les bons, autrement, elle n’en aurait que l’apparence trompeuse (une paix des cimetières).

 

La paix implique une double union : que nos appétits intérieurs soient unifiés, dirigés vers un seul but et que nous soyons en accord avec les appétits d’autrui. La charité produit cette double union. Primo, nous aimons Dieu de tout notre cœur au point de lui rapporter tout. Secundo, en aimant le prochain comme nous-même, nous voulons l’accomplissement de sa volonté comme de la nôtre (l’amitié repose sur un même vouloir).

 

Conclusion

 

À l’approche de Noël associé par beaucoup avec un temps de paix, demandons au petit Jésus qui viendra dans la Crèche son Avènement dans nos cœurs et donc un abaissement de notre orgueil pour être capable de rendre grâce pour les dons qu’il nous a déjà faits !