Dimanche dans l'octave de Noël (29/12 - S. Thomas Becket)

Homélie du dimanche dans l’Octave de la Nativité (29 décembre 2019)

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Saint Thomas Becket

 

Le calendrier de l’Église fête aussi aujourd’hui St. Thomas Becket, patron principale de notre église, le 29 décembre et il m’apparaît important que vous en connaissiez mieux la vie. En effet, la dédicace d’une église est toujours placée très haut dans la hiérarchie des fêtes et solennités qui composent le calendrier liturgique d’une paroisse.

 

 

  1. Noël et les martyrs
    1. Un Noël au goût de sang

 

Il est impressionnant de voir comme l’Octave de Noël, qui devrait logiquement être remplie de la joie de la Nativité, trouve pourtant très vite une tonalité fort grave due à l’omniprésence de la commémoration des martyrs : St. Étienne le proto-martyre le 26 décembre, St. Jean l’apôtre le 27 décembre, les Sts. Innocents le 28 décembre, St. Thomas Becket le 29 décembre. L’octave est donc tout autant remplie de joie que du sang des témoins de la vérité du Christ ! Si la plupart sont des gens très proches du Christ (les enfants tués par Hérode, l’apôtre que Jésus aimait, le premier à mourir de tous les disciples vers l’an 34), St. Thomas Becket est l’unique saint qui vienne bien après la période évangélique puisqu’il fut assassiné en 1170. Il n’en est pas moins un bel exemple à connaître, surtout pour nous ici !

 

  1. Le Christ s’est abaissé pour nous élever. Le martyr, meilleur témoin

 

St. Fulgence de Ruspe (462/7-527/533), dans une homélie célèbre pour la St. Étienne, donne la clé de l’interprétation de cette collision chronologique qui pourrait choquer quelqu’un de mal averti sur le sens de l’Incarnation de Notre Seigneur Jésus Christ alors qu’il n’est pas sans rappeler l’échelle de Jacob : « Hier, nous avons célébré la naissance temporelle de notre Roi éternel ; aujourd'hui, nous célébrons la passion triomphante de son soldat. Hier, en effet, notre Roi, revêtu de notre chair, sortant du palais d'un sein virginal, a daigné visiter notre monde ; aujourd'hui le soldat sortant de la tente de son corps, est parti pour le ciel en triomphateur. Notre Roi, alors qu'il est le Très-Haut, est venu vers nous dans l'humilité, mais il ne pouvait pas venir les mains vides. Il apportait à ses soldats un don magnifique, non seulement pour leur confier une richesse considérable, mais pour les rendre absolument invincibles dans le combat. Car il leur apportait le don de la charité qui conduirait les hommes à partager la vie divine. Ce qu'il apportait, il l'a distribué ; mais lui-même n'y a rien perdu car, s'il a transformé en richesse la pauvreté de ses fidèles, lui-même est resté comblé de trésors inépuisables. La charité qui fait descendre le Christ du ciel sur la terre, c'est elle qui a élevé saint Étienne de la terre jusqu'au ciel. La charité qui existait d'abord chez le Roi, c'est elle qui, à sa suite, a resplendi chez le soldat ».

 

 

  1. St. Thomas Becket : sa vie
    1. Thomas avant l’épiscopat : un serviteur dévoué du roi Henri II

 

St. Thomas naquit le 21 décembre 1120 à Cheapside, rue de la City de Londres, d’une famille de marchands originaires de Mondeville près de Caen. Il fut formé à l’école cathédrale de Canterbury puis en droit à l’université de Bologne, la plus prestigieuse de l’époque. Retournant en Angleterre, il fut repéré par l’archevêque de Canterbury Thibaut du Bec qui lui confia plusieurs missions importantes à Rome et le fit archidiacre. Il le recommanda comme chancelier lorsque le roi Henri II en cherchait un.

 

Le roi Henri II Plantagenêt est issu de cette famille d’Anjou qui avait pris pied outre-Manche par le mariage de son père Geoffroy V avec l’héritière du royaume normand d’Angleterre, Mathilde, petite-fille de Guillaume le Conquérant[1]. Il voulait asseoir son pouvoir à la manière normande, à savoir en unifiant le royaume d’Angleterre sous une seule loi, donc sans reconnaître les privilèges ou libertés de l’Église qui prétendait avoir sa propre juridiction pour les siens. Thomas le servit loyalement dans ces projets et il sut gagner la confiance du roi qui lui confia même l’éducation de son fils Henri le Jeune[2]. Lorsque mourut l’archevêque, le roi fit savoir au chapitre qu’il lui agréerait que le prochain primat d’Angleterre fût Thomas Becket, ce qui fut fait. Il fut consacré le 2 mai 1162, devenant presque en même temps prêtre et évêque.

 

  1. Un primat d’Angleterre jaloux des droits de l’Église

 

Ce n’est qu’à partir de son sacre comme archevêque de Canterbury que St. Thomas changea de vie radicalement et voulut défendre les droits de l’Église. Lui qui était un courtisan gai et amateur de plaisirs devint un ascète. Bx. Jacques de Voragine dans sa Légende dorée, rapporte qu’il portait le cilice et prenait soin des pauvres chaque jour[3].

 

L’Église traversait une période difficile à cette époque : l’empereur Frédéric Ier Barberousse avait suscité des antipapes contre Alexandre III qui s’était exilé en France. C’est le pape en personne qui remit au nouvel archevêque de Canterbury le pallium, signe distinctif de sa juridiction en 1163. Dès son retour en Angleterre, Thomas mit en œuvre son programme à la fois juridique et foncier : il souhaitait l’exemption complète de l’Église de toute juridiction civile, avec un contrôle exclusif de sa propre juridiction par le clergé, liberté d’appel, etc. et l’acquisition et la sécurité de la propriété comme un fonds indépendant.

 

Le roi ne comprit pas la volte-face de son ancien ami et s’opposa naturellement en convoquant le clergé à Westminster le 11 octobre 1163. Les autres évêques ne soutinrent pas Thomas qui accepta un genre de compromis oralement tout en émettant de sérieuses réserves. Cela aboutit aux constitutions de Clarendon (30 janvier 1164) où Thomas fut trahi par ses confrères d’York et de Londres, prêts à toutes les compromissions. De plus Henri était outré que l’archevêque refusa le couronnement de son fils Henri « le jeune roi », son protégé pendant quelques mois, et le mariage consanguin de son frère Guillaume avec Isabelle de Warenne.

 

St. Thomas fut convoqué à Northampton le 8 octobre 1164 pour répondre de l'accusation de contestation de l'autorité royale et de malfaisance dans son emploi de chancelier. Mais il dénia à l'assemblée le droit de le juger et en appela au pape. Dans une lettre célèbre alors adressée au pape, il exaltait le principe de la supériorité pontificale, notamment en matière judiciaire. Il s'en prit surtout à l'attitude des autres évêques anglais qui s’étaient ralliés au roi et qui selon lui, méconnaissaient le principe de la hiérarchie ecclésiastique. Il s’exila volontairement le 2 novembre 1164 pour la Bourgogne où séjournait Alexandre III (à Sens[4]). Le Pape refusa du coup d’envoyer des légats demandés par Henri II pour trancher le litige.

 

Henri II s’attaqua aux biens et aux amis de St. Thomas qui se réfugia à l’abbaye de Pontigny, fille de Cîteaux (fin 1164-1166) puis à l’abbaye de Sainte-Colombe de Saint-Denis-lès-Sens (1166-1170). Plusieurs tentatives de conciliation échouèrent, qu’elles émanassent du Pape ou du roi Louis VII de France (qui le soutenait car il était opposé à son puissant vassal, détenteur de l’Aquitaine, de la Normandie, du Maine et du Poitou). Le pape Alexandre soutenait Thomas mais ne pouvait se brouiller avec l’Angleterre, alors qu’il avait déjà excommunié l’empereur du St. Empire. Il accepta un temps d’envoyer le légat demandé par le roi (1167) mais finalement était près à excommunier Henri II et jeter l’interdit sur son royaume.

 

 

  1. St. Thomas Becket : son martyre
    1. Le retour en Angleterre

 

Devant la menace de l’excommunication si clairement brandie, Henri II autorisa par une paix boiteuse conclue à Fréteval dans le Maine (22 juillet 1170), le retour du turbulent prélat[5]. Thomas rentra en Angleterre le 3 décembre 1170 et deux jours après reprenait possession de sa cathèdre. Mais Henri n’était pas plus enclin à la conciliation et refusait de rendre les propriétés ecclésiastiques qu'il avait saisies. Thomas avait déjà préparé la sanction contre ceux qui avaient privé l'Église de ses biens et contre les évêques qui avaient inspiré la saisie. Le roi, exaspéré, s’écria : « n'y aura-t-il personne pour me débarrasser de ce prêtre turbulent ? ». Cette phrase fut interprétée comme ordre par quatre chevaliers anglo-normands : Reginald Fitzurse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton. Dans la nuit de Noël 1170, après avoir célébré la messe, Thomas monta en chaire et prédit qu'il serait bientôt massacré par les impies.

 

  1. Meurtre dans la cathédrale

 

Je reprends le titre de la célèbre pièce de T.S. Eliott Murder in the cathedral (1935) pour décrire le martyre[6]. Le lendemain de la fête des saints Innocents, alors qu’il était à l'église pour les vêpres, les quatre assassins forcèrent l'entrée du cloître et comme des moines cherchaient à les empêcher d'entrer dans l'église, l'archevêque dit :  « Il ne faut pas garder le temple de Dieu comme on garde une forteresse ; nous ne triompherons pas de nos ennemis en combattant, mais en souffrant. Pour moi, je suis prêt à être sacrifié pour la cause de l'Eglise dont je défends les droits. » Les quatre assassins entrèrent donc dans l'église en criant : « Où est Thomas Becket ? Où est ce traître au Roi et à l'État ? Où est l'Archevêque ? » L’archevêque se présenta : « Me voici ! Non pas traître à l'Etat, mais prêtre de Jésus-Christ. » Les assassins lui crièrent : « Sauve-toi, autrement tu es mort ! » Thomas répondit : « Je n'ai garde de fuir ; tout ce que je demande, c'est de donner mon âme pour celles en faveur desquelles mon Sauveur a donné tout son sang. Cependant, je vous défends, de la part de Dieu tout-puissant, de maltraiter qui que ce soit des miens. » Ne pouvant arriver à le traîner dehors, les quatre assassins le frappèrent dans l'église : « Je meurs volontiers pour le nom de Jésus et la défense de l'Eglise ». Aujourd’hui, dans la cathédrale anglicane de Canterbury, un autel à gauche du cœur surélevé marque l’emplacement du martyre de trois épées pour le nombre de coups qu’il reçut.

 

Conclusion : Le triomphe posthume de St. Thomas

St. Thomas assassiné dans sa cathédrale par des sicaires du roi souleva une vague d’indignation qui embarrassa bien le roi et favorisa les intérêts du Pape et de l’Église. Le martyr fut aussitôt vénéré par le peuple comme un saint, le roi soumis à la peine ecclésiastique de l’interdit. Il dut, pour obtenir le pardon, faire un pèlerinage humiliant au tombeau de St. Thomas Becket et se soumettre à la pénitence publique de la flagellation à Avranches (21 mai 1172) et de revenir sur les constitutions de Clarendon.

 

Des miracles ayant attesté la glorification de Thomas Becket, Alexandre III le canonisa le 21 février 1173[7]. Pour se faire bien voir et en quelque sorte pour expier, en 1174, Henri II ordonna de faire construire notre église du Mont-aux-Malades, près du prieuré St. Jacques, confié aux augustins pour prendre soins des lépreux de la ville de Rouen.

 

Prions St. Thomas pour que nous ayons à cœur de défendre avec le même courage contre les pouvoirs temporels les droits de Dieu, même contre les lâches dans l’Église qui seraient prêts à toute compromission.

 

Bibliographie :

 

- Aubé, Pierre, Thomas Becket, Fayard,‎ 1988.

- Langlois, P. - Histoire du prieuré du Mont-aux-Malades. Rouen, 1858.

- Deschamps, R. - La paroisse Saint-Jacques et l'église Saint-Thomas de Cantorbéry du Mont-aux-Malades. Rouen, 1941.

 

 

 


[1] Mathilde est la fille d’Henri Ier, plus jeune fils de Guillaume. Elle épousa d’abord l’Empereur Henri V dont elle fut veuve mais garda le titre « d’Emperesse ».

[2] Enterré dans la cathédrale de Rouen, dans le déambulatoire à gauche en entrant.

[3] Légende dorée, Garnier Flammarion, 1967, p. 92 : « Mais tout aussitôt il fut changé en autre homme, il était devenu parfait, et mortifiait sa chair par le cilice et par les jeûnes ; car il portait non seulement un cilice au lieu de chemise, mais il avait des caleçons : de chèvre qui le couvrez jusqu’aux genoux (…). Tous les jours, il lavait à genoux les pieds de 13 pauvres auxquels il donnait un repas et quatre pièces d’argent ».

[4] Il y demeura jusqu’au 23 novembre 1165.

[5] Nous sommes quelques semaines après le couronnement d’Henri le Jeune fait par l’archevêque d’York contre l’usage attribuant cette fonction au primat d’Angleterre.

[6] Une autre pièce célèbre est attribuée à Jean Anouilh : Becket ou l’honneur de Dieu (1959).

[7] En 1538, Henri VIII se donna le ridicule de procéder à la « décanonisation » de saint Thomas Becket. Un fidèle serviteur du pape contre le pouvoir du roi d’Angleterre, cela faisait mauvais genre !