Immaculée Conception (8/12 - dogme Immaculée)

Homélie de l’Immaculée Conception (8 décembre 2019)

 

Le dogme de l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie

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L’Église, sous le pontificat du Bx Pie X, a défini le 8 décembre 1854 de manière infaillible le dogme suivant : Marie fut conçue sans la souillure du péché originel. Mais que devons-nous comprendre précisément par cela ?

  1. Définition dogmatique
    1. Conception passive pour l’infusion de l’âme

Le dogme se réfère uniquement à sa conception passive, à savoir l’infusion de l’âme créée directement par Dieu dans la matière corporelle préparée par les parents. Autant dire que S. Anne et Joachim ont conçu de manière normale, sexuellement, le petit embryon de la Mère de Dieu. C’est là l’autre aspect, la conception active. En effet, dans le composé de la personne humaine : un principe périssable, le corps, sert de matière pour la forme, principe spirituel et donc immortel qu’est l’âme. La mort est justement la séparation de la forme d’avec sa matière, de l’âme avec son corps. Il importe de ne pas confondre avec une conception active miraculeuse comme pour Jésus où l’Esprit Saint vint couvrir de son ombre la Vierge le 25 mars (Lc 1, 35).

Pour une conception passive normale, l’âme infusée dans l’embryon serait marquée du péché originel, c’est-à-dire qu’elle serait formellement dépourvue de la grâce sanctifiante, à cause du péché originel que nous héritons d’Adam dès ce moment-là. Autant dire que l’âme est donc vouée à l’enfer naturellement, mais pas surnaturellement si elle est lavée dans les eaux du baptême.

  1. Un privilège par grâce singulière en vue de la maternité divine

Donc pour la Vierge Marie eut lieu une exception : elle entra dans l’existence en état de grâce, contrairement à tous les autres êtres humains. Il s’agit là d’un privilège uniquement pour elle (privilegium singulare), un don de Dieu immérité, une grâce spéciale, une exception.

La cause efficiente de cette Immaculée Conception est le Dieu tout-puissant. La cause méritoire est dans les mérites de la Rédemption. En effet, Marie aussi fut rachetée : son privilège ne porte pas sur le fait qu’elle n’aurait pas eu besoin de la Rédemption mais sur le mode de son rachat dont elle avait malgré tout besoin : elle devait contracter le péché originel mais ne le contracta pas (debuit contrahere peccatum, sed non contraxit). Pour elle, le rachat se fit par une rédemption de préservation et non de réparation (redemptio præservativa et non reparativa). Cela ne contredit donc nullement le dogme défini au concile de Trente de l’universalité du péché originel et donc du besoin de Rédemption. La cause finale qui explique cette exception est bien sûr sa maternité divine. Il fallait préparer un digne habitacle pour le Fils de Dieu (oraison de la messe : dignum Filio tuo habitaculum præparasti).

  1. Les preuves scripturaires

Bien sûr, la Sainte Écriture n’évoque pas explicitement ce dogme mais le contient de manière implicite dans différents passages. Toutefois l’infaillibilité ne s’étend que sur le dogme et pas sur sa démonstration.

  1. L’ancien Testament

Le Protévangile (Gn 3, 15) donne une première indication : « J’établirai une inimitié entre toi et la femme, entre ta semence et sa semence, elle (la semence de la femme) te brisera la tête et toi, tu lui mordras le talon »[1]. Bien sûr, le passage est moral pour toute l’humanité mais aussi messianique au sens littéral donné par les Septante. En effet, le terme grec pour semence est « το σπέρμα » (to sperma, spermatos), à savoir un neutre, alors que juste après il y aurait une faute grammaticale puisque le texte de LXX poursuit avec un pronom masculin (autos et pas auton)[2]. En prenant individuellement la postérité de la femme et en la rapportant au Rédempteur, on en vint à voir, dans la femme, Marie, la Mère du Sauveur. S. Irénée, S. Épiphane, S. Isidore de Péluse, S. Cyprien, S. Léon le Grand interprétaient dans ce sens déjà.

  1. L’évangile selon Luc

La salutation angélique (Lc 1, 28) : « Salut, pleine de grâce » (Χαῖρε, κεχαριτωμένη) évoque, suivant le contexte, la maternité divine et donc une perfection unique en son genre. L’état de grâce n’est vraiment complet que s’il l’est non seulement intensivement, mais aussi extensivement, c’est-à-dire s’étend à toute sa vie, à partir de son entrée dans le monde.

La salutation d’Élisabeth (Lc 1, 41-42) : « Tu es bénie entre toute les femmes et le fruit de ton sein est béni » (Εὐλογημένη σὺ ἐν γυναιξί καὶ εὐλογημένος ὁ καρπὸς τῆς κοιλίας σου) établit un parallèle entre la bénédiction de Dieu qui repose sur Marie et sur le Christ dans son humanité. Donc tout comme le Christ, Marie fut exempte de tout péché dès le début de son existence.

  1. L’évolution théologique
    1. Les premiers pères de l’Église

Les Pères grecs et latins n’enseignent là encore qu’implicitement l’Immaculée Conception. Ils la pensent comme la pureté et la sainteté la plus parfaites. Saint Éphrem de Nisibe : « Toi et ta mère, vous êtes les seuls à être totalement beaux, sous tout rapport ; car en toi, ô Seigneur, il n’y a pas de tache et il n’y a pas de souillure en ta mère » (Carmina Nisibina XXVII). Certes, d’aucuns envisagent plus l’absence de péché personnel plutôt que du péché originel (S. Augustin, De natura et gratia XXXVI, 42).

Ils envisagent aussi une ressemblance entre Ève et Marie mais aussi comme un négatif photographique : Marie est l’image d’Ève d’avant la faute, une source de salut et non pas de ruine. S. Éphrem : « Deux innocentes, deux toutes simples, Marie et Ève, étaient en tout égales. Mais, plus tard, l’une devint cause de notre mort, l’autre cause de notre vie » (Op. syr. II, 327).

  1. Les controverses médiévales et modernes

La fête de la conception en S. Anne fut célébrée par les Grecs dès le VIIe s. (conception passive de Marie). De là, elle passa à l’Italie méridionale, puis à l’Irlande et à l’Angleterre sous le titre de Conceptio beatæ Virginis même si elle était plus sur la conception active après la longue stérilité d’Anne et la prédiction de l’ange (cf. l’apocryphe Protévangile de Jacques).

Au début du XIIe s., Eadmer, disciple de S. Anselme de Cantorbéry et Osbert de Clare, deux moines britanniques, se déclarèrent partisans d’une immaculée conception passive de Marie (donc exempte du péché originel). Mais S. Bernard s’opposa à l’introduction de cette fête à Lyon (vers 1140) et enseigna que Marie avait été sanctifiée seulement après sa conception, mais dès le sein de sa mère (Epistola 174). Tous les grands théologiens scolastiques franciscains et dominicains le suivirent malheureusement. C’est l’une des rares erreurs de S. Thomas d’Aquin.

Il fallut attendre Guillaume de Ware et Bx Duns Scot, deux franciscains pour résoudre le problème de l’universalité du péché originel et de la nécessité du salut pour tous les hommes. Scot enseigna que l’animation ne devait pas précéder la sanctification dans le temps (secundum ordinem temporis) mais seulement dans l’ordre de la nature (in ordine naturæ). Plus que dans la chronologie, toujours problématique pour parler de l’action divine qui est en dehors du temps, il se situait dans la métaphysique. Il parle de prérédemption car la préservation du péché originel est meilleure que sa réparation (mieux vaut n’avoir jamais péché que se racheter).

Le concile de Bâle (36e session, plus œcuménique, 1439) prit parti en faveur de l’Immaculée Conception. Le pape franciscain Sixte IV (1471-1484) fit ériger la chapelle Sixtine sous ce vocable et, en 1483, par la Constitution Grave Nimis, interdit, sous peine d’excommunication, de taxer de faute grave la croyance en l’Immaculée Conception ou sa célébration solennelle. Mais, pour éviter que ce ne fût compris comme une décision dogmatique suivait une déclaration formelle précisant que le Siège apostolique ne s’était pas encore prononcé sur le fond. En conséquence, il n’était pas permis non plus de taxer d’hérésie les adversaires de l’opinion immaculatiste soutenue par Duns Scot et l’université de Paris (Extrav. commun., 3.12.2).

Le concile de Trente précisa que « ce n’était pas son intention d’inclure dans ce décret (sur le péché originel) la bienheureuse et immaculée Vierge Marie, Mère de Dieu » (Denzinger 792). S. Pie V condamna en 1567 Baius qui soutenait que personne, en dehors du Christ, n’aurait été exempt du péché originel et que la mort et les tribulations de Marie auraient été une peine pour des péchés actuels ou pour le péché originel (Denzinger 1083). Ce docteur de Louvain était le précurseur du jansénisme, la version « catholique » du protestantisme.

Spéculativement, on dit en scolastique que Dieu pouvait faire cela, il convenait d’exempter Marie, donc il le fit : « Potuit, decuit, ergo fecit ».


[1] Aujourd’hui traduit par l’AELF : « Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et sa descendance : celle-ci te meurtrira la tête, et toi, tu lui meurtriras le talon ».

[2] « καὶ ἔχθραν θήσω ἀνὰ μέσον σοῦ καὶ ἀνὰ μέσον τῆς γυναικὸς καὶ ἀνὰ μέσον τοῦ σπέρματός σου καὶ ἀνὰ μέσον τοῦ σπέρματος αὐτῆς· αὐτός σου τηρήσει κεφαλήν, καὶ σὺ τηρήσεις αὐτοῦ πτέρναν ».