Noël (25/12 - raisons de l'Incarnation)

Homélie de Noël (25 décembre 2019)

 

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Pourquoi le Fils de Dieu s’est-il incarné ?

 

« Homme, éveille-toi : pour toi, Dieu s’est fait homme. Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. Pour toi, je le répète, Dieu s’est fait homme. Tu serais mort pour l’éternité, s’il n’était né dans le temps. Tu n’aurais jamais été libéré de la chair du péché, s’il n’avait pris la ressemblance du péché. Tu serais victime d’une misère sans fin, s’il ne t’avait fait cette miséricorde. Tu n’aurais pas retrouvé la vie, s’il n’avait pas rejoint ta mort. Tu aurais succombé, s’il n’était allé à ton secours. Tu aurais péri, s’il n’était pas venu » est un célèbre commentaire de S. Augustin sur Noël (Expergiscere, o homo). Le prologue de l’évangile de Jean, lu à chaque messe mais aujourd’hui transféré à l’évangile du jour, nous invite précisément à méditer sur les raisons de cette Incarnation : « et Deus caro factus est » (et Dieu s’est fait chair et il a habité parmi nous).

 

I)              L’argument de convenance

 

Il serait faux pas de dire que Jésus Christ, seconde personne de la Trinité, le Fils éternel du Père, dût s’incarner au sens strict d’une nécessité entendue comme celle par exemple de se sustenter pour survivre corporellement. En effet, Dieu, par sa vertu toute-puissante, aurait pu restaurer notre nature de bien d’autres manières.

 

Mais une nécessité n’est pas que ce sans quoi quelque chose ne pourrait pas exister. Elle peut s’entendre autrement, comme ce qui permet de parvenir à sa fin propre de la façon la meilleure et la plus adaptée, comme une voiture peut être nécessaire en tant que moyen le plus convenable pour se rendre à tel but difficilement accessible autrement. C’est uniquement ainsi qu’il était nécessaire que Dieu s’incarnât pour restaurer notre nature. ‘Montrons que Dieu, à la puissance de qui tout est également soumis, avait la possibilité d’employer un autre moyen, mais qu’il n’y en a eu aucun de plus adapté à notre misère et à notre guérison’ (S. Augustin in ST III, 1, 2).

 

II)           Les raisons positives : progresser dans le bien

a.     Renforcer les vertus théologales

 

* Notre foi devient plus assurée, du fait que l’on croit Dieu qui nous parle en personne. « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes ; mais à la fin, en ces jours où nous sommes, il nous a parlé par son Fils » (He 1, 1-2). Nous disons en effet dans l’acte de foi : « Mon Dieu, je crois fermement toutes les vérités que vous nous enseignez par votre Église, parce que c’est vous, la vérité même, qui les lui avez révélées, et que vous ne pouvez ni vous tromper ni nous tromper ». Si Dieu ne peut nous tromper, force est de constater que de passer par la médiation des prophètes impliquait un élément humain non négligeable d’interprétation et donc un certain risque d’erreur (il y avait des faux prophètes !).

 

Toutefois, la logique de l’Incarnation n’écarte pas l’élément humain, au contraire. Non seulement nous devons passer par l’humanité du Christ assumée par le Fils éternel mais en plus, nous n’avons pas d’autre moyen d’accéder à cette humanité que par la médiation de l’Église fondée sur le témoignage oral des apôtres transmis par écrit par les évangélistes (parfois identiques pour Jean et Matthieu, et même Paul). Même cette Tradition précède l’Écriture. Un élément interprétatif demeure présent, dont le magistère de l’Église doit écarter les hérésies. La logique de l’Incarnation passe donc par les causes secondes, des hommes choisis par Dieu mais faillibles, qui toutefois n’empêchent pas l’objective efficacité des sacrements qui, heureusement, est fondée sur la seule puissance de Dieu et non la sainteté subjective des ministres (ex opere operato).

 

Nous faisons donc plus confiance à Dieu qu’à ses saints, comme on dit. « Pour que l’homme marche avec plus de confiance vers la vérité, la Vérité en personne, le Fils de Dieu, en assumant l’humanité, a constitué et fondé la foi » (S. Augustin).

 

* L’espérance est par là soulevée au maximum. « Rien n’était aussi nécessaire pour relever notre espérance que de nous montrer combien Dieu nous aimait. Quel signe plus évident pouvons-nous en avoir que l’union du Fils de Dieu à notre nature ? » (S. Augustin). Si Dieu en effet assume notre nature, ce n’est plus nous mais lui qui agira par nous. Non pas que nous n’ayons rien à faire. Dans le mouvement de Schönstatt, la Mater ter admirabilis (Mère trois fois admirable) est entourée de cette expression : « Nihil sine te, nihil sine nos » (rien sans toi, rien sans nous). Et S. Augustin de renchérir : « Dieu, qui nous a créés sans nous, n’a pas voulu nous sauver sans nous » (S. Augustin, serm. 169, 11, 13 : PL 38, 923).

 

Mais le principe est de s’ouvrir au maximum à Dieu pour le laisser agir en nous : par sa grâce, par les vertus théologales précisément qui sont dons de Dieu. « Confie ton chemin au Seigneur et espère en lui et c’est lui qui agira » (Ps 36 [37], 5 Vulg. =  Committe Domino viam tuam et spera in eo, et ipse faciet). D’ailleurs, par la métaphysique de l’amitié (Jn 15, 15), l’ami qui agit pour moi se dépossède de tout ce qu’il a fait pour moi pour me laisser en avoir le mérite, comme un partage total de l’action puisque l’ami devient un autre moi-même : « Et voici que, comme David avait achevé de parler à Saül, l’âme de Jonathan fut attachée à l’âme de David, et Jonathan l’aima comme son âme » (1 Sm 18 = Et factum est cum complesset loqui ad Saul, anima Jonathae conglutinata est animae David, et dilexit eum Jonathas quasi animam suam). À la messe le prêtre applique les mérites de la Croix pour ceux pour lesquels on prie. Si nous sommes faibles, Dieu est fort : « Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? » (Rm 8, 31 = Si Deus pro nobis, quis contra nos ?).

 

* Notre charité est réveillée au maximum par l’Incarnation : « Quel plus grand motif y a-t-il de la venue du Seigneur que de nous montrer son amour pour nous ? (…) Si nous avons tardé à l’aimer, maintenant au moins ne tardons pas à lui rendre amour pour amour ». En effet, Jésus a prouvé son amour sur la Croix : « il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime » (Jn 15, 13).

 

b.     Renforcer les vertus morales pour accéder à la vie éternelle

 

L’Incarnation nous donne un modèle de vie, par l’exemple que Jésus a présenté. « L’homme, que l’on pouvait voir, il ne fallait pas le suivre ; il fallait suivre Dieu, que l’on ne pouvait voir. C’est donc pour donner à l’homme un modèle visible par l’homme et que l’homme pouvait suivre, que Dieu s’est fait homme » (S. Augustin)

 

L’Incarnation est nécessaire à la pleine participation de la divinité qui est la béatitude véritable de l’homme et la fin de la vie humaine. C’est cela qui nous a été conféré par l’humanité du Christ. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » (S. Augustin).

 

III)         Les raisons négatives : nous éloigner du mal

a.     L’erreur de Satan et de ses disciples contre le corps

 

Par ce mystère, l’homme apprend à se méfier du démon, auteur du péché. En effet, l’une des raisons traditionnellement avancée pour la rébellion de Satan est que Dieu, voulant rendre bienheureuse sa créature humaine, renversait la hiérarchie ontologique : l’être incréé (Dieu), les êtres purement spirituels créés (anges d’où déchurent les démons), les êtres créés mixtes spirituels et corporels (homme composé d’âme et de corps), les êtres créés animés irrationnels qu’ils soient sensibles ou non (les animaux et les plantes), et les êtres purement matériels (la pierre). « À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci ? Tu l’as voulu un peu moindre que les anges, le couronnant de gloire et d’honneur » (Ps 8, 5-5, Vulg = Minuisti eum paulo minus ab angelis ; gloria et honore coronasti eum. Mal rendu par « un peu moindre qu’un dieu »). A fortiori en s’incarnant, les anges rebelles avaient en horreur la perspective de devoir adorer la sainte humanité du Christ. « Si la nature humaine a été unie à Dieu au point de devenir une seule personne, que ces esprits mauvais et orgueilleux n’osent plus se préférer à l’homme sous prétexte qu’ils n’ont pas de chair » (S. Augustin)

 

L’Incarnation peut aussi détruire la présomption de l’homme « la grâce de Dieu est mise en valeur pour nous, sans aucun mérite de notre part, chez le Christ homme » tout comme son « orgueil qui est le plus grand obstacle à l’union avec Dieu, peut être réfuté et guéri par cette grande humilité de Dieu ». En effet, « le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix » (Ph 2, 5-8). La kénose est l’antidote.

 

b.     Redécouvrir le don de Dieu pour lutter plus efficacement contre le mal

 

Par ce mystère nous découvrons toute la dignité de la nature humaine, qu’il ne faut pas souiller par le péché. « Chrétien, reconnais ta dignité et, après avoir été uni à la nature divine, ne va pas, par une conduite honteuse, retourner à ton ancienne bassesse » (S. Léon) comme le chien retourne à ses vomissures (2 P 2, 22).

 

L’Incarnation est utile pour délivrer l’homme de la servitude du péché. Mais cela « devait se faire de telle sorte que le diable fût vaincu par la justice de l’homme Jésus Christ » (S. Augustin). Le Christ a satisfait pour nous, c’est-à-dire a payé à notre place le prix qui était dû à la justice divine. Un simple homme ne pouvait pas satisfaire pour tout le genre humain puisque tout homme est nécessairement pécheur. Et Dieu n’avait pas à satisfaire. Il fallait donc que Jésus Christ fût à la fois Dieu et homme. « La puissance assume la faiblesse, et la majesté la bassesse ; ainsi ce qui convenait à notre guérison, l’unique médiateur entre Dieu et les hommes pouvait mourir d’une part, et ressusciter de l’autre. S’il n’avait pas été vrai Dieu, il n’aurait pas apporté le remède, s’il n’avait pas été vrai homme, il n’aurait pas offert un modèle » (S. Léon).

 

Conclusion

 

Cette Incarnation qui est véritablement le point d’achoppement avec les Protestants, les Juifs, les Musulmans (« nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » 1 Co 1, 23), doit être adorée par les vrais Chrétiens catholiques et susciter en nous une action de grâces pour tant d’amour envers nous. Dieu s’est fait petit enfant pour se laisser toucher par nos pattes sales. N’ayons pas peur de le prendre dans nos bras, comme S. Philippe Neri en reçut la grâce mystique.