3e Avent (13/11/2020 - 2 baptêmes)

Homélie du 3e dimanche de l’Avent (13 décembre 2020)

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

Rapports entre S. Jean-Baptiste et Jésus et valeur des deux baptêmes

Les évangiles des trois derniers dimanches de l’Avent (Mt 11, 2-10 ; Jn 1, 19-28 ; Lc 3, 1-6) insistent beaucoup sur S. Jean-Baptiste. Notre passage du jour évoque plus particulièrement la valeur du baptême de Jean : « Pourquoi donc baptises-tu, si tu n’es ni le Christ, ni Élie, ni le Prophète ? ». Mais plus largement, pour celui qui est « plus qu’un prophète » (Mt 11, 9), précurseur du Seigneur auquel il prépare le chemin (prodrome), quels rapports entretient-il Jean-Baptiste avec Jésus-Christ, le Sauveur qui est déjà venu, est présent sacramentalement et reviendra à la fin des temps. Méditons avec S. Thomas d’Aquin (ST, III, 38 : de baptismo Ioannis) sur cette relation singulière.

  1. Pourquoi Jean devait-il baptiser ? (dimension positive)
    1. Jésus fut d’abord baptisé pour consacrer le baptême

Le baptême de Jésus est très particulier. Le Seigneur n’avait pas besoin d’être sauvé mais vint pour sauver les hommes (paraphrasant le Fils de l’Homme qui « est venu, non pas pour être servi, mais servir » en Mt 20, 28 et Mc 10, 45). Si pour tous les autres, le baptême sera source de la grâce, Jésus descendit au contraire dans le Jourdain pour donner aux eaux le pouvoir de sanctifier. Il consacra donc une fois pour toute l’eau du baptême. Voilà pourquoi Jésus voulut être baptisé : « Il fallait que le Christ fût baptisé par lui afin de consacrer le baptême, dit St. Augustin » (III, 38, 1).

    1. Jean prépara la venue du Messie

S. Thomas dénombre 3 autres raisons pour lesquelles Jean devait baptiser (III, 38, 1) :

2) Jean devait manifester le Christ (Jn 1, 31). Son baptême dans l’eau attirait les foules et lui permettait de toucher un plus grand nombre de personnes (S. Jean Chrysostome).

3) Jean était le précurseur, tant au début de la vie intra-utérine du Christ qu’au début de sa vie publique. Il annonça dans les deux cas la messianité de son cousin, refusant d’usurper sa place (S. Grégoire le Grand).

4) Jean prépara les âmes à recevoir dignement le baptême dans l’eau et dans l’esprit qu’institua le Christ, comme par un catéchuménat : « On peut comparer le profit que retirent les catéchumènes de l'enseignement de la foi avant leur baptême, au bien que procurait le baptême de Jean avant celui du Christ. Jean prêchait, en effet, la pénitence, annonçait le baptême du Christ, et attirait à la connaissance de la vérité qui s'est manifestée au monde ; pareillement les ministres du Christ, qui commencent par enseigner, réprouvent ensuite les péchés et en promettent la rémission dans le baptême du Christ » (S. Bède le Vénérable).

  1. Dimension partielle et temporaire du baptême de Jean (ce qui lui manquait)
    1. Le baptême de Jean ne confère pas la grâce mais invite à la pénitence

Le baptême n’était pas un sacrement mais plutôt un sacramental (à la manière d’une bénédiction d’eau bénite) (III, 38, 1, ad 1). Effectivement inspiré du Saint-Esprit pour préparer la venue du Christ, il ne pouvait pas donner plus d’effets qu’une action humaine et non divine (III, 38, 2). De ce fait, il était appelé baptême de Jean et la qualité du baptême dépendait de la qualité de celui qui le conférait comme pour tous les sacramentaux[1]. Et Jean menait une vie très austère qui le recommandait (III, 38, 2, ad 2), outre qu’il accomplissait les Écritures, auxquelles il se référait en disant : « Je suis la voix qui crie dans le désert » (Jn 1, 19). Mais le baptême institué par Jésus fonctionne ex opere operato. Il dépend de Dieu qui opère la purification intérieure et non de la sainteté du ministre (III, 38, 2, ad 1).

Le baptême de Jean tient le milieu, dans la pédagogie divine, entre d’un côté les nombreux rites de purification des Juifs dans l’Ancienne Alliance (cf. Mc 7, 3-4 : « Les pharisiens en effet, comme tous les Juifs, se lavent toujours soigneusement les mains avant de manger, par attachement à la tradition des anciens ; et au retour du marché, ils ne mangent pas avant de s’être aspergés d’eau, et ils sont attachés encore par tradition à beaucoup d’autres pratiques : lavage de coupes, de carafes et de plats »), et de l’autre le baptême du Christ qui n’est pas fait que dans l’eau mais dans l’esprit.

S. Thomas considère étonnamment que même la circoncision lave du péché originel (III, 38, 3, ad 3). Les ablutions rituelles des Juifs ne les purifiaient qu’extérieurement, en leur chair (III, 38, 1, ad 3) tandis que Jean, comme tous les prophètes, invitait à une purification intérieure, spirituelle. Ce qui explique que les enfants ne pouvaient recevoir ce baptême mais seulement les adultes (38, 4, ad 3) ce que pratique d’ailleurs, par un archéologisme déplacé, les baptistes et anabaptistes (amish par exemple).

Le lien avec la pénitence, donc le sacrement de la confession, est évident. Aujourd’hui, le baptême purifie tous les péchés actuels commis chez un adulte sans avoir à les confesser. Ce baptême dans l’eau seule ne donnait qu’un signe de la volonté de se convertir (III, 38, 2, ad 1 ; 3, ad 1 ; 38, 4, ad 2), non pas les moyens intérieurs ou la grâce de pouvoir le faire (III, 38, 3). Ce baptême n’imprimait pas non plus de caractère (III, 38, 6), si bien qu’il fallait le recommencer une fois survenu le Christ qui envoya ses apôtres baptiser.

 

« Il en résulte que le baptême de Jean ne conférait pas la grâce, mais y préparait seulement. De trois manières : 1° par l'enseignement de Jean, qui amenait les auditeurs à la foi au Christ ; 2° en accoutumant les hommes au rite du baptême du Christ ; 3° par la pénitence, qui les préparait à recevoir l'effet du baptême du Christ » (III, 38, 3).

    1. Une mission inachevée par volonté divine

« Nos sacrements sont des signes de la grâce présente, tandis que les sacrements de l'ancienne loi étaient les signes de la grâce future » (S. Augustin, III, 38, 6, ad 5). Cela recoupe les titres que donne le Baptiste : « Mais ce qui est achevé par l’Époux est commencé par l'ami de l'Époux » (S. Jérôme, III, 38, 3, ad 1). Si l’action de S. Jean-Baptiste était incomplète, elle n’en demeurait pas moins nécessaire. Le Père voulait que son Fils fût ainsi annoncé.

« On peut dire que, le Christ une fois baptisé, le baptême de Jean a pris fin ; non aussitôt, mais après l'emprisonnement du Précurseur. Ce qui fait dire à S. Jean Chrysostome :À mon sens, voici pourquoi la mort de Jean a été permise et pourquoi, après sa disparition, le Christ s'est mis à prêcher abondamment : pour que tout l'attachement de la foule se reporte sur le Christ, et qu'on ne soit plus divisé par l'opinion que l'on avait de l'un et de l'autre’ » (III, 38, 5, ad 2).

D’ailleurs, le baptême de Jean devait être complété par le baptême dans l’eau mais dans l’esprit. Si bien que les Pères de l’Église s’accordent pour dire que S. Jean fut baptisé après avoir baptisé Jésus[2] !

Cette incomplétude explique l’usage catholique séparant les deux sacrements du baptême et de la confirmation qui sont administrés en une seule fois dans le monde orthodoxe gréco-catholique ou même dans certains pays comme le Mexique. En effet, il est un baptême qui fut donné par les disciples du Christ mais n’était pas complet : « C'est aussi la raison pour laquelle ceux qu'avait baptisés le diacre Philippe, qui administrait le baptême du Christ, n'ont pas été baptisés à nouveau, mais ont reçu des Apôtres l'imposition des mains ; de même que ceux que les prêtres ont baptisés sont confirmés par les évêques » (III, 38, 6, ad 1).

Conclusion

Le protestant Cullmann soulignait dans l’Histoire Sainte un mouvement de contraction puis d’expansion avec Jésus comme figure centrale : de la création du monde à l’élection d’Israël puis à la mise à part du petit reste avec St. Jean-Baptiste comme le dernier des prophètes puis la Nativité, le baptême de Jésus inaugurant le ministère public, le choix des apôtres, l’expansion de l’Église « allez et de toutes la nations faites des disciples en les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (Mt 28, 19).

Noël est le point focal de l’Histoire, convergence de tout par la venue du Sauveur sur la Terre. Et dans cet événement central, S. Jean-Baptiste est à la charnière. Lui aussi est le dernier et le premier, mais oméga puis alpha pourrait-on dire ! « [Jean] fut en effet le terme de la loi et le commencement de l'Évangile ». Il annonça le Christ étant enfant à la Visitation et maintenant dans l’Avent. Il baptisa Jésus qu’il annonça comme le vrai Messie dans le temps après l’Épiphanie. Reprenons, nous aussi, le Benedictus de Zacharie (Lc 1, 76-79) :

« Toi aussi, petit enfant, tu seras appelé prophète du Très-Haut ; tu marcheras devant, à la face du Seigneur, et tu prépareras ses chemins

pour donner à son peuple de connaître le salut par la rémission de ses péchés, grâce à la tendresse, à l’amour de notre Dieu, quand nous visite l’astre d’en haut,

pour illuminer ceux qui habitent les ténèbres et l’ombre de la mort, pour conduire nos pas au chemin de la paix ». Amen !

 

[1] III, 38, 6, ad 1 : « On a baptisé après Jean, parce qu'il ne donnait pas le baptême du Christ, mais le sien... Le baptême donné par Pierre, et celui qu’a pu donner Judas était le baptême du Christ... Et c'est pourquoi si Judas a célébré des baptêmes, on n'a pas rebaptisé... Car la valeur du baptême vient de celui par le pouvoir de qui il est donné, et non en fonction de celui qui l’administre ».

[2] III, 38, 6, ad 3 : « Comme dit S. Jean Chrysostome, ‘lorsque, à Jean qui lui dit : ‘C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi’, le Christ répond : ‘laisse maintenant", cela montre que, par la suite, le Christ baptisa Jean’. Il ajoute : ‘Cela est écrit dans certains livres apocryphes’. Il est cependant certain, d'après S. Jérôme, ‘que si le Christ devait être baptisé dans l'eau, Jean devait l'être par le Christ dans l'Esprit’ ».