Noël (25/12/20 - généalogie chargée)

Homélie du jour de Noël (25 décembre 2020)

Une généalogie du Christ chargée mais rachetée

Pour écouter l'homélie, cliquez ici

L’Évangile selon S. Matthieu commence par une généalogie du Christ. Aujourd’hui, dans une société de plus en plus déracinée ou les familles recomposées compliquent la tâche, connaître ses origines devient un phénomène répandu. Nombreux sont les généalogistes amateurs qui se lancent à l’assaut des registres paroissiaux dans les archives départementales. Certains, comme les hérétiques mormons (« Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours ») vont jusqu’à collecter ces mêmes informations pour rattraper leurs ancêtres morts sans le baptême de leur secte. D’autres considèrent que les si lourds silences du passé, les tabous familiaux qui se présentent partout dans les familles mériteraient une forme de « guérison des racines familiales par l’Eucharistie » pour empêcher l’action mauvaise d’âmes en peine venues perturber l’équilibre psychologique de leurs descendants. Cela n’est pas juste mais il est vrai par ailleurs que tous, nous avons dans notre arbre généalogique des non-dits qui peuvent perturber l’équilibre psychologique d’enfants malheureux (une « fille-mère », un enfant de la guerre « fils de Boche », une naissance sous X, un abandon etc…). L’événement voire le nom des personnes est passé sous silence par une sorte de damnatio memoriæ comme dans l’Antiquité où Égyptiens (le pharaon Aménophis IV = Akhénaton) et Romains supprimaient jusqu’au souvenir des « mauvais » empereurs (ou simplement les perdants) en grattant les monuments signés par leur dédicace (Caracalla supprima sur l’arc de triomphe de leur père Septime Sévère le nom de Gète qu’il avait fait tuer).

Au contraire, le Christ, est venu récapituler toute l’histoire humaine, entachée de péché qu’il voulut assumer, sans jamais le contracter lui-même (péché originel) ni commettre le moindre péché (péchés actuels), mais en portant le poids de ce péché : « nous n’avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d’une manière semblable, à l’exception du péché. Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour une aide opportune » (He 4, 15-16) et se faisant maudire pour détruire toute malédiction (Ga 3, 13, cf. Dt 21, 22).

Ce péché assumé se retrouve dans ancêtres de S. Joseph, donc une filiation plus « symbolique » que réelle par le père adoptif de Jésus Christ. Notre Seigneur n’a pas eu peur de « se salir les mains » pour sauver tout le monde qui l’accepterait, quel que soit ses antécédents. Seules 3 femmes sont citées parmi les 42 générations qui se sont succédées en un peu moins de 1700 ans : Tamar, Ruth, « la femme d’Uri » = Bethsabée.

  1. Trois femmes de l’Ancien Testament au destin compliqué
  1. Tamar

Parmi les douze fils de Jacob = Israël figure Juda (vers 1500 av. JC). Il eut trois fils de sa femme Shua. À son premier-né, Er, il donna Tamar. Elle devint veuve car son mari ayant déplu à Dieu mourut rapidement. Son frère Ônan refusa d’assumer son devoir de susciter, par la loi du lévirat, une descendance à son frère défunt en offrant un premier fils portant son nom. Il mourut lui aussi. Juda voulut préserver Shéla son troisième et renvoya injustement sa belle-fille chez elle. Elle se déguisa et lui, la prenant pour une prostituée, lui suscita des jumeaux, Pharès et Zara (dont la fameuse loi du second-né comme étant l’aîné) : « Lorsque vint le temps de ses couches, il apparut qu’elle avait dans son sein des jumeaux. Pendant l’accouchement, l’un d’eux tendit la main et la sage-femme la saisit et y attacha un fil écarlate, en disant : ‘C’est celui-là qui est sorti le premier’. Mais il advint qu’il retira sa main et ce fut son frère qui sortit. Alors elle dit : ‘Comme tu t’es ouvert une brèche !’ Et on l’appela Pharès. Ensuite sortit son frère, qui avait le fil écarlate à la main, et on l’appela Zara » (Gn 38, 27-30). Elle avait ainsi suscité de son beau-père cette descendance que lui, par ses fils, n’avait pas voulu donner. Elle le força ainsi à réparer cette injustice.

  1. Ruth

Ruth est suffisamment importante pour qu’un livre entier de l’Ancien Testament lui soit consacrée. Au temps des Juges (entre 1200 et 1000 av. JC), un homme de Bethléem (= Éphrata), Élimélek, avait quitté sa patrie à cause de la famine et s’était établi dans les champs de Moab. Il y mourut comme ses deux fils, laissant sa femme seule avec ses deux brus dont Ruth, qui demeura d’une parfaite fidélité à sa belle-mère Noémie. Elle l’accompagna de Moab en Juda lorsqu’elle revint sur la terre de ses ancêtres à Bethléem et adopta son Dieu, le Seigneur. Elle plut à un parent de sa belle-mère, qui avait « droit de rachat ». Par la même loi du lévirat, il pouvait récupérer l’héritage en terre avec la femme.

Mais un autre parent plus proche passait avant lui : « Booz dit : ‘Le jour où, de la main de Noémie, tu acquerras ce champ, tu acquiers aussi Ruth la Moabite, la femme de celui qui est mort, pour perpétuer le nom du mort sur son patrimoine’. Celui qui avait droit de rachat répondit alors : ‘Je ne puis exercer mon droit, car je craindrais de nuire à mon patrimoine. Exerce pour toi-même mon droit de rachat, car moi je ne puis l’exercer’. Or c’était autrefois la coutume en Israël, en cas de rachat ou d’héritage, pour valider toute affaire : l’un ôtait sa sandale et la donnait à l’autre. Telle était en Israël la manière de témoigner. Celui qui avait droit de rachat dit donc à Booz : ‘Fais l’acquisition pour toi-même’, et il retira sa sandale » (Ruth 4, 5-8).

Booz répara l’injustice commise contre Ruth en l’épousant. Ils engendrèrent Obed, le grand-père de David. L’allusion de S. Jean-Baptiste, au 3e dimanche de l’Avent, qu’il n’avait pas le droit de délier la courroie de ses sandales, montre qu’il restait à sa place. Il n’était pas l’Époux mais que l’ami de l’Époux. Il n’avait pas le droit de rachat et devait laisser le Christ épouser sa bien-aimée, l’humanité renouvelée par Son sacrifice, ou l’Église.

  1. « La femme d’Uri » = Bethsabée

Le roi David (1010-970), roi glorieux, avait commencé pourtant dans l’oubli. Il fallut que Samuel le fit chercher de derrière les fagots car 8e fils de Jessé, lui, le petit berger, avait même été oublié par son père lorsque le prophète était venu pour l’oindre (2 Sm 11). Mais il était aussi un grand pécheur dénoncé par le prophète Nathan : « Il y avait deux hommes dans la même ville, l’un riche et l’autre pauvre. Le riche avait petit et gros bétail, en très grande abondance. Le pauvre n’avait rien du tout qu’une brebis, une seule petite qu’il avait achetée. Il la nourrissait et elle grandissait avec lui et avec ses enfants, mangeant son pain, buvant dans sa coupe, dormant dans son sein : c’était comme sa fille. Un hôte se présenta chez l’homme riche qui épargna de prendre sur son petit ou gros bétail de quoi servir au voyageur arrivé chez lui. Il vola la brebis de l’homme pauvre et l’apprêta pour son visiteur’. David entra en grande colère contre cet homme et dit à Nathan : ‘Aussi vrai que le Seigneur est vivant, l’homme qui a fait cela est passible de mort ! Il remboursera la brebis au quadruple, pour avoir commis cette action et n’avoir pas eu de pitié’. Nathan dit alors à David : ‘Cet homme, c’est toi ! Ainsi parle le Seigneur, Dieu d’Israël : Je t’ai oint comme roi d’Israël, je t’ai sauvé de la main de Saül, je t’ai livré la maison de ton maître, j’ai mis dans tes bras les femmes de ton maître, je t’ai donné la maison d’Israël et de Juda et, si ce n’est pas assez, j’ajouterai pour toi n’importe quoi. Pourquoi as-tu méprisé le Seigneur et fait ce qui lui déplaît ? Tu as frappé par l’épée Uri le Hittite, sa femme tu l’as prise pour ta femme, lui tu l’as fait périr par l’épée des Ammonites » (2 Sm 12, 1-9).

Bien qu’ayant tout reçu par don gratuit de Dieu qui avait rejeté Saül, premier roi d’Israël, David s’était épris d’une femme prenant son bain dans le jardin jouxtant son palais qu’il avait aperçue de sa terrasse : Bethsabée, la femme d’Uri le Hittite. Il la fit venir en son palais mais elle conçut de cet adultère. Pour cacher son forfait, il fit rappeler de la guerre contre les Ammonites Uri pour qu’il retournât chez lui et pût s’unir à sa femme et ainsi faire passer cet enfant pour le sien. Mais Uri, soldat fidèle, refusa de retourner chez lui comme si la guerre était achevée. Alors David l’exposa au pire du combat pour le faire mourir. L’enfant adultérin mourut de la main même de Dieu, expiant la faute de son père. Mais Dieu permit que le second survécût, Salomon.

Ces trois femmes de l’Histoire Sainte eurent un parcours mouvementé : parfois victimes d’injustices mais parfois pécheresses. La bienheureuse Vierge Marie, une femme exempte de tout péché, cassa cette chaîne. Sa généalogie est significative.

  1. Marie renouvela le genre humain en donnant sa chair au Fils de Dieu
  1. Marie, fille de David ?

Jésus, aux yeux de la loi, par la généalogie, était de la maison et descendance messianique de David, donc d’ascendance royale par Joseph. Il est le « fils de David » dont le trône sera assuré pour toujours. Mais l’était-il par la chair de sa mère aussi puisqu’il est « issu de la lignée de David selon la chair » (Rm 1, 3). Une première hypothèse, attribue à Marie l’ascendance davidique car on se mariait souvent dans sa tribu (celle de Juda) voire dans le même clan comme le recommandait Tobie : « Choisis une femme du sang de tes pères, dit Tobie à son fils, ne prends pas une femme étrangère à la tribu de ton père » (Tb 4,12)[1]. Mais alors pourquoi les Évangiles ne le mentionnent-ils pas clairement ?

  1. Marie, de la race sacerdotale

La seconde hypothèse était que Jésus était d’ascendance sacerdotale par Marie. Elle serait non pas de la tribu de Juda mais de Lévi. En effet Marie est la parente (Lc 1,36) d’Élisabeth qui est fille d’Aaron (Lc 1,5)[2]. En ce cas Jésus unirait en sa personne les deux lignes de l’attente messianique : sacerdotale et royale. Il serait fils de David par Joseph et fils d’Aaron par sa mère. Il serait roi et prêtre tout à la fois.

Or, la tradition juive (dont les Esséniens) interprétant le dernier prophète : « Ce sont les deux Oints qui se tiennent devant le Seigneur de toute la terre » (Za 4,14), attendait non pas un mais bien deux messies. Le messie royal devait venir d’abord comme descendant de David et chef de guerre eschatologique pour assurer la paix d’Israël en terrassant les ennemis de Dieu. Puis ce messie royal s’effacerait en laissant la place au messie sacerdotal, fils d’Aaron revêtu ultimement de la primauté. Certains écrits juifs (Testament des Douze patriarches : Sim.7, 2) fondaient ces deux lignées messianiques et affirmaient que l’unique Messie serait à la fois roi et prêtre, à la fois de la tribu de Juda et de celle de Lévi.

  1. Marie, de la maison de Dieu

Une troisième hypothèse enfin, donne à ce silence généalogique un poids théologique, à la manière de l’ordre du roi Melchisédek (Ps 109, 4) qui, précisément, n’a pas de généalogie car il est de Dieu, préfiguration du Fils. Marie ne serait d’aucune tribu en particulier parce qu’elle est la Mère de tous les vivants, nouvelle Ève. Elle ne serait ni de la maison de David ni de celle de Lévi mais tout simplement de la maison de Dieu (« Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes ; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu », Ep 2,19). Aussi ne reçut-elle pas de bénédiction particulière comme chacune des douze tribus (cf Gn 49). Elle est simplement « bénie entre toutes les femmes » et Jésus, le fruit de ses entrailles est béni.

Conclusion

Jésus, par son arbre généalogique, assuma tout de notre histoire, y compris celle du péché sans s’y compromettre toutefois. Il est capable de faire passer le bien à travers le mal comme la grâce à travers des ministres défaillants. Lui, l’Enfant-Dieu, né cette nuit sainte, fit éclater la puissance de la miséricorde divine au milieu du péché. C’est là toute notre espérance pour que jamais le mal n’ait le dernier mot : « Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu. Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu » (2 Co 5, 21).

 

[1] Cf. le Protévangile de Jacques, S. Augustin : « Puisque le même évangéliste nous dit que l’époux de Marie était Joseph, que la mère du Christ était vierge, et que le Christ est de la descendance de David, que reste-t-il à croire, sinon que Marie n’était pas étrangère à la parenté de David ? » ou S. Bède le Vénérable (+ 735) : « car aux termes de la Loi chacun devait prendre épouse dans sa tribu ou dans sa famille ».

[2] Cf. S. Ephrem (+373) : « Les paroles de l’ange à Marie : ‘Élisabeth, ta parente’, présentent Marie comme étant de la maison de Lévi » (in Commentaire du Diatessaron n°25), ou S. Grégoire de Nazianze : « Vous vous demanderez peut-être : Comment le Christ descend-il de David ? Marie est évidemment de la famille d’Aaron puisqu’au dire de l’ange elle est la cousine d’Élisabeth. Il faut voir ici l’effet d’un dessein providentiel de Dieu, qui voulait unir le sang royal à la race sacerdotale, afin que Jésus-Christ qui est à la fois prêtre et roi, eût aussi pour ancêtre selon la chair, les prêtres et les rois » (cité in Catena Aurea p.40).