2e Avent (5/12 - rapports Jésus/Jean)

Homélie du 2e dimanche de l’Avent (5 décembre 2021)

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Jean et Jésus : la voix et le verbe

  1. Débat sur la nature de Jésus
    1. Jean avait déjà désigné le Messie…

L’attitude de S. Jean le Baptiste étonne quelque peu ((Mt 11, 2-10). Il baptisa le Christ malgré la conscience de son indignité envers lui « Jean voulait l’en empêcher et disait : ‘C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et c’est toi qui viens à moi !’ Mais Jésus lui répondit : ‘Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice’. Alors Jean le laisse faire » (Mt 3, 14-15). Il fut témoin de la théophanie où « les cieux s’ouvrirent : il vit l’Esprit de Dieu descendre comme une colombe et venir sur lui. Et des cieux, une voix disait : ‘Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui je trouve ma joie’ ». D’une certaine manière, à cette date, vers l’an 28-29, il était prisonnier (v. 2) comme martyre de la foi.

S. Jean reconnut la qualité de Fils de Dieu et sauveur : « Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde (…) c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël (…). Et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser dans l’eau m’a dit : ‘Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, celui-là baptise dans l’Esprit Saint’. Moi, j’ai vu, et je rends témoignage : c’est lui le Fils de Dieu’ » (Jn 1, 29-34). À tel point qu’il perdit des disciples au profit de Jésus (André, Pierre, Philippe et Nathanaël).

    1. … mais semble chercher une confirmation

Alors pourquoi semble-t-il presque revenir en arrière dans la foi ? Pourquoi envoyer deux disciples (deux témoins sont nécessaires pour attester quelque chose dans la tradition juive) questionner le Christ sur sa nature profonde ? Certes, il fallait lever l’ambiguïté sur les différentes acceptions de Messie ou Sauveur. Au lieu d’une Messie trop humain même si choisi par Dieu pour une mission essentielle (comme un prêtre, un voyant, un prophète, un roi), nous avons un Messie qui est Dieu. Il est consubstantiel au Père. Jean l’avait connu et reconnu comme Fils de Dieu non par élection mais par substance, coéternel au Père (existant avant lui bien que né après lui). Peut-être fallait-il que ses disciples crussent à leur tour par eux-mêmes en permettant une rencontre personnelle avec le Christ ? Eux qui l’auront vu, entendu, touché pourront annoncer le Verbe de Vie (cf. 1 Jn 1, 1-3).

Le Christ les envoie à la manière de la finale de cet évangile selon Matthieu : « Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Apprenez-leur à observer tout ce que je vous ai commandé. Et moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 19-20 : ‘euntes renuntiate’ au lieu de ‘euntes docete’) mais cette fois-ci évangéliser S. Jean-Baptiste, peut-être pour le rassurer à l’heure où il allait offrir le sacrifice de sa vie pour cette même vérité.

La réponse de Jésus se réfère au prophète Isaïe librement repris : « Les sourds, en ce jour-là, entendront les paroles du livre. Quant aux aveugles, sortant de l’obscurité et des ténèbres, leurs yeux verront. Les humbles se réjouiront de plus en plus dans le Seigneur, les malheureux exulteront en Dieu, le Saint d’Israël » (Is 29, 18-19, cf. 35, 5). Déjà devant un autre public, à la synagogue de Nazareth (Lc 4, 17-21), il avait recouru à ce même prophète (Is 61, 1) pour révéler qui il était. Dans les deux cas le scandale apparaît. Jésus devant les disciples johanniques espère leur compréhension mais ne reçut que désapprobation dans sa ville au point de chercher à le tuer car il souffre contradiction car que le Fils de Dieu souffre sur la Croix suscite le scandale, comme prédit par Siméon (Lc 2, 34).

  1. Débat sur la mission de Jean
    1. Le roseau ploie mais ne rompt pas

Puis nous assistons à un retournement. Jésus interroge la foule après avoir été interrogé par les deux disciples non plus sur sa propre nature mais sur la mission de Jean-Baptiste. « Qu’êtes-vous allé voir ? » revient trois fois comme une ritournelle (v. 7.8.9). Le roseau est fragile d’apparence et frêle mais La Fontaine a montré qu’il résiste mieux aux vents que le chêne qui plie et casse tandis que le roseau peut dire : « Je plie, et ne romps pas ». Son apparence ne retient pas l’attention comme le cèdre biblique ou le chêne de le fable car il est sans éclat comme le fut le Fils de Dieu : « si défiguré qu’il ne ressemblait plus à un homme ; il n’avait plus l’apparence d’un fils d’homme » (Is 52, 14), « le serviteur a poussé comme une plante chétive, une racine dans une terre aride ; il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien » (Is 53, 2-3).

L’Église moderne cherche à plaire aux hommes plutôt qu’à Dieu (contrairement à Ga 1, 10). Les Chrétiens n’ont plus la colonne vertébrale de la vérité (1 Tm 3, 5) de foi. Ils se laissent balloter à tout vent de doctrine et circonvenir par l’erreur : « comme des petits enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour nous entraîner dans l’erreur » (Ep 4, 14). « Un temps viendra où les gens ne supporteront plus l’enseignement de la saine doctrine ; mais, au gré de leurs caprices, ils iront se chercher une foule de maîtres pour calmer leur démangeaison d’entendre du nouveau. Ils refuseront d’entendre la vérité pour se tourner vers des récits mythologiques » (2 Tm 4, 3-4). Ne dit-on pas que vouloir être dans le vent est l’ambition d’une feuille morte (aphorisme attribué à Jean Guitton ou Gustave Thibon) ?

    1. Plaire à Dieu plutôt qu’aux hommes

L’apparence n’est rien. Dieu seul sonde les reins et le cœur (Jr 11, 20). S. Jean n’attirait pas plus les regards avec ses poils de chameau et sa ceinture de cuir (Mt 3, 4), mais il avait la beauté du lys des champs : « ils ne travaillent pas, ils ne filent pas. Or je vous dis que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’était pas habillé comme l’un d’entre eux » (Mt 6, 28-29). Les lieux de pouvoir ne sont pas ceux où l’on rencontre le plus de serviteurs fidèles de Dieu. Car pour y paraître, il faut donner le change, savoir courber l’échine, se prostituer à l’esprit du monde. Ce que refusa le Baptiste, en particulier comme intrépide défenseur de l’indissolubilité du mariage (Mt 6, 17-29, cf. Lc 3, 19-20) alors qu’Hérode Antipas avait pris à son demi-frère Philippe sa femme Hérodiade (cf Mc 6, 19 et Lv 18, 16 ; 20, 21). S. Thomas More mourut aussi martyr pour cette même raison. Mais Henri VIII fut maudit par Dieu avec ses six femmes qui ne lui laissèrent aucune descendance mâle et sa dynastie des Tudor s’éteignit après sa fille, Élisabeth Ière, la sanguinaire à force de céruse se prenait pour l’Immaculée anglicane, la fausse reine-vierge.

    1. La voix qui disparaît pour laisser la place au Verbe

« C’est de lui qu’il est écrit : Voici que j’envoie mon messager en avant de toi, pour préparer le chemin devant toi » se réfère au prophète Malachie (Ml 3, 1) sur le rôle de prodrome, celui qui prépare le chemin en l’aplanissant (Is 40, 1). La question de l’identité de l’un est liée à celle de l’autre. Les Juifs attendaient un nouvel Élie pour annoncer le Messie (cf. Mt 16, 14 ; Jn 1, 19-23). Des confusions étaient possibles.

S. Augustin éclaire son rôle : « Jean était la voix, mais le Seigneur ‘au commencement était la Parole’. Jean, une voix pour un temps ; le Christ (…) la Parole éternelle. Enlève la parole, qu’est-ce que la voix ? Là où il n’y a rien à comprendre, c’est une sonorité vide. La voix sans la parole frappe l’oreille, elle n’édifie pas le cœur (…). Si je pense à ce que je dis, la parole est déjà dans mon cœur ; mais lorsque je veux te parler, je cherche comment faire passer dans ton cœur ce qui est déjà dans le mien. Si je cherche donc comment la parole qui est déjà dans mon cœur pourra te rejoindre et s’établir dans ton cœur, je me sers de la voix, et c’est avec cette voix que je te parle : le son de la voix conduit jusqu’à toi l’idée contenue dans la parole ; alors, il est vrai que le son s’évanouit ; mais la parole que le son a conduite jusqu’à toi est désormais dans ton cœur sans avoir quitté le mien. Lorsque la parole est passée jusqu’à toi, n’est-ce donc pas le son qui semble dire lui-même : ‘Lui, il faut qu’il grandisse ; et moi, que je diminue ?’ Le son de la voix a retenti pour accomplir son service, et il a disparu, comme en disant : ‘Moi, j'ai la joie en plénitude’. Retenons la parole, ne laissons pas partir la parole conçue au fond de nous (…). Il est difficile de distinguer la parole de la voix, et c’est pourquoi on a pris Jean pour le Christ. On a pris la voix pour la parole ; mais la voix s’est fait connaître afin de ne pas faire obstacle à la parole (…). Que signifie : ‘Préparez la route’, sinon : Priez comme il faut ? (…) Ayez d’humbles pensées ? Jean vous donne un exemple d’humilité (…). S’il avait dit : ‘Je suis le Messie’, on l’aurait cru très facilement, puisqu’on le croyait avant même qu’il ne parle. Il l’a nié : il s’est fait connaître, il s’est défini, il s’est abaissé ». Or qui s’abaisse sera exalté (Mt 23, 12) ! Il nous montre le chemin pour la plus grande gloire de Dieu.