Nativité (25/12/21 - lect. thom.)

Homélie de Noël (25/12/2021)

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Lecture thomiste des messes de la nuit et de l’aurore

 

Parmi les trois messes de Noël qu’un prêtre peut célébrer, méditons sur l’évangile non de la messe du jour plus théologique, mais celui tiré des messes de minuit (Lc 2, 1-14) et de l’aurore (Lc 2, 15-20) qui raconte à proprement parler la Nativité et l’adoration des bergers.

  1. Une naissance particulière
    1. Le contexte politique romain

Pour enseigner aux hommes à chercher la paix, le divin maître naquit dans un temps de paix générale sous l’empereur Auguste : « Il sera juge entre les nations et l’arbitre de peuples nombreux. De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre » (Is 2, 4). Cette paix dans tout l’empire romain intervint après les guerres menées pour établir son pouvoir contre Pompée et Marc-Antoine (de 44 à 27 av. JC). Les Juifs n’étaient plus maîtres chez eux depuis 63 av. JC mais étaient tributaires des Romains : « Le sceptre royal n’échappera pas à Juda, ni le bâton de commandement, à sa descendance, jusqu’à ce que vienne celui à qui le pouvoir appartient, à qui les peuples obéiront » (Gn 49, 10). Auguste signifie « agrandisseur », titre repris dans le Saint-Empire par « ein Mehrer des Reiches ». « En ces jours-là, parut un édit de l’empereur Auguste, ordonnant de recenser toute la terre » (Lc 2, 1). Auguste recensa tout son Empire mais ce fut étalé sur de nombreuses années et sous diverses formes, incluant la collation des anciens registres fiscaux et l’organisation des nouvelles provinces, ce qui permit la rédaction du breviarium totius imperii.

Il fallait que les Juifs allassent dans leur tribu, en l’occurrence Juda, celle du roi David. Bethléem se démarque de Nazareth où Jésus fut conçu à l’Annonciation (25 mars) et où il grandit au retour de l’exil en Égypte. Au sens mystique, le dénombrement du monde qui s’opérait pour des motifs fiscaux se fit lorsque le Seigneur allait paraître dans une chair mortelle pour inscrire le nom de ses élus au livre de la vie (Ap 3, 5). Si l’annonce du salut est destinée au monde entier, tous ne l’accueilleront pas. Tous nous devrons revenir dans notre patrie (terre de nos pères) qui est celle de Dieu le Père qui nous jugera, espérant alors que nous serons d’un poids suffisant sur la balance (Dn 5, 27) des mérites qu’il nous aura attribué au regard de nos efforts. Seul Dieu peut connaître réellement toute la Terre et non pas un empereur, aussi illustre soit-il car il ne dominait réellement qu’une petite partie du monde tandis que Dieu a créé cette Terre (Ps 23). Mais la constitution d’un grand Empire allait permettre la plus rapide diffusion du christianisme. L’unité politique symbolisait aussi le futur passage de l’idolâtrie polythéiste vers le culte d’un seul Dieu.

    1. Joseph et Marie

Joseph le juste, gardien du Verbe, et Marie, la vierge, mère de celui-ci, se soumirent à ces lois. Le Fils de Dieu voulut naître d’une vierge pour montrer combien la virginité lui est chère. Ils quittèrent le bruit du monde symbolisé par la Galilée des nations pour venir dans la ville de Juda, qui se traduit par ‘confession’ et ‘louange’ (yadah), y payer au roi éternel le tribut de la piété. À l’exemple de la bienheureuse Vierge Marie, l’Église nous a conçus par l’opération de l’Esprit saint. Épouse d’un autre, elle est fécondée par ce divin Esprit, elle est unie visiblement au souverain pontife, qui est son chef, mais elle est comblée des dons et de la vertu invisible de l’Esprit saint.

Nous savons peu de choses sur la naissance de Jésus, si ce n’est qu’une femme mariée l’a conçu par l’Esprit Saint, et qu’elle l’a engendré en demeurant vierge. En assumant notre humanité, Jésus ne s’est pas soumis à toutes les lois de la nature humaine. S’il naît d’une femme qui est la part de l’humanité, l’engendrement d’une vierge montre qu’il est supérieur à l’homme. La Vierge l’a porté dans la joie, sa conception est sans tache, son enfantement sans difficulté, sa naissance sans souillure, sans déchirement et sans douleurs. Ève qui avait déposé dans notre nature le germe de la mort en désobéissant, fut condamnée à enfanter dans la douleur. La mère de celui qui est la vie enfanta dans la joie. Le Christ entra dans cette vie mortelle à l’époque de l’année où les ténèbres commencent à diminuer, la longueur des nuits cédant déjà devant l’astre du jour. La mort du péché a atteint le terme de sa gravité qui disparaît devant la vraie lumière.

  1. L’abaissement qui sauve
    1. Le pain vivant descendu du Ciel

Inférer comme Helvidius du ‘premier né’ qu’il y en aurait d’autres est hérétique. Si tout fils unique est premier né, tout premier né n’est pas fils unique. Est premier né non pas celui après lequel naissent d’autres enfants, mais celui avant lequel il n’y a eu aucun enfant. Autrement, les prêtres (Nb 18, 15) n’auraient aucun droit sur eux avant que ne naissent d’autres enfants qui du fils unique feraient un simple premier né. Jésus est aussi fils unique dans sa nature divine, unique encore par sa double nature divine et humaine. Et les Chrétiens sont ses frères spirituels : « pour que ce Fils soit le premier-né d’une multitude de frères » (Rm 8, 29).

Marie ne fut pas assistée pour la naissance et reçut donc elle-même son enfant, l’enveloppa de pauvres langes afin que nous recouvrions la robe première de notre innocence, lavés dans son sang (Ap 7, 14). Celui par qui tout a été fait, voit ses mains et ses pieds comme enchaînés, afin que nos mains soient libres pour toutes les bonnes œuvres, et que nos pieds soient dirigés dans la voie de la paix. Dès son entrée dans le monde, il rechercha la pauvreté qu’il rendit honorable, lui qui n’eut pas même de berceau. Celui qui a le ciel pour trône, se renferma dans une crèche étroite pour se faire notre nourriture. Il rassasie l’âme des élus. Souvent l’homme ressemble au bétail qu’on abat (Ps 48, 13) en se rabaissant en-dessous de sa dignité conférée par la raison. Les Hébreux « échangeaient ce qui était leur gloire pour l'image d'un veau qui mange du foin » (Ps 105, 20, Vulg.). Bethléem signifie ‘maison du pain’ car Jésus a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel » (Jn 6, 51).

De même, Jésus foula aux pieds l’orgueil humain en rejetant tout l’appareil de puissance (tremblement de terre, foudre) auquel on associe Dieu car il venait, non pour perdre, mais pour sauver. Lui qui n’avait pas de place dans une hôtellerie vint préparer plusieurs demeures dans la maison de son Père (Jn 14, 2). Lui qui naquit en un lieu étranger au lieu de sa maison parentale vint nous ramener dans notre patrie céleste. « Seigneur Jésus, je dois plus à vos humiliations qui m’ont racheté, qu’aux œuvres de votre puissance qui m’ont créé » (S. Ambroise).

    1. Les anges informent les bergers

Dieu prend soin d’établir et de confirmer la foi. Un ange instruisit Marie puis Joseph, enfin les bergers. Si c’était en songe pour le père adoptif, c’était bien visiblement pour les bergers qui furent les premiers avertis. Le Ciel bouscula la hiérarchie sociale, comme pour la Résurrection avec Marie-Madeleine, en évitant les scribes et pharisiens, trop corrompus. Les bergers étaient des simples. L’apparition se distingue de celle aux patriarches par la lumière dont ils furent environnés. L’ange apaisa leur frayeur pour y substituer la joie. Les trois noms qu’il reçoit sont le Christ (onction non d’huile mais pour la double nature grâce à l’Esprit Saint : reçue en tant qu’homme, donnée en tant que Dieu), le Seigneur (majesté) et Sauveur (action).

La troupe céleste innombrable montre que les anges exécutent humblement les ordres et secondent dans les combats leur chef puissant venu triompher des légions démoniaques ennemies. Celui qui vient de naître est tout à la fois Dieu et homme, aussi les anges annoncent-ils la paix aux hommes et chantent gloire à Dieu à l’unisson (alors qu’un seul ange annonça l’abaissement du Fils). Ils se réjouissent de voir les hommes réconciliés appelés à compléter leur nombre dans les cieux. La paix des hommes est Jésus-Christ qui nous a réconciliés à Dieu son Père (2 Cor 5, 18-19 ; Ep 2, 16 ; Col 1, 20. 22), en effaçant les fautes qui nous rendaient ses ennemis. Des habitants du ciel et de la terre, il n’entendait faire qu’un seul troupeau. Encore faut-il accueillir le Messie par sa bonne volonté car « pas de paix pour les méchants, – dit mon Dieu » (Is 57, 21). Car la paix dont Dieu n’est pas l’auteur, n’est pas la vraie paix.

    1. Les bergers vinrent adorer

Les bergers n’étaient pas dépaysés par l’étable, environnement familier des pasteurs. Si la pauvreté des langes était réelle, elle était rehaussée de la louange du chœur angélique. Si la crèche paraît indisposer, l’étoile annonce qui l’envoie. Les pasteurs qui prennent soin du troupeau sont invités à partager la gloire de la vision joyeuse, à prémunir leur troupeau des dangers des prédateurs de la nuit : « veillez : votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (1 P 5, 8). Avec celui qui dit : « Je suis le bon pasteur » (Jn 10, 11.14), ils ramènent dans l’unique bercail les brebis dispersées (Jn 10, 16 ; 11, 52).

Les bergers vinrent en hâte non pas voir tellement cet enfant que ce Verbe qui a été de tout temps mais se fit chair pour nous : « et l’ayant vu, ils reconnurent la vérité de ce qui leur avait été dit au sujet de cet enfant » (Lc 2, 17, Vulg.). Incapables d’imaginer ce qu’ils n’auraient pas entendu puis vu, le témoignage des bergers était si frappant. Ils publiaient la vérité avec une éloquence pleine de simplicité. N’en méprisons ni le rôle ni les paroles puisque même la Mère de Dieu les recueillit, repassant dans son coeur les preuves de la foi, elle qui savait le vrai miracle mieux que quiconque.

Certains doivent parler, d’autres méditer et tous sont nécessaires dans le corps mystique du Christ. Leur joie n’est pas d’ici-bas mais d’en-haut et elle se communique au monde entier puisqu’Israël n’a pas reconnu Dieu dans le Christ : « Le bœuf connaît son propriétaire, et l’âne, la crèche de son maître. Israël ne le connaît pas, mon peuple ne comprend pas » (Is 1, 3). Les bergers figurent les pasteurs des ouailles divines (d’oves = les brebis) qui veillent tandis que les autres dorment. Tantôt ils s’adonnent à la contemplation des choses célestes, tantôt parcourent la vie des saints pour recueillir leurs exemples, et reprennent ensuite par l’enseignement l’exercice du ministère pastoral.

Mais chaque fidèle, même le plus renfermé dans la vie privée, remplit l’office de pasteur, s’il prend soin de son âme en accumulant les bonnes œuvres, la gouverne dans une sage mesure, la nourrit des pâturages de la sainte Écriture, et la préserve des embûches du démon.

Date de dernière mise à jour : 25/12/2021