5e dimanche ap Épiphanie (5 février 2017)

Homélie du 5e dimanche après l’Épiphanie (5 février 2017)

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La Présentation de Jésus au Temple

Cette semaine, nous fêtions la Chandeleur, le 2 février. Attardons-nous sur la signification de cette fête qui clôture, dans le calendrier sanctoral, le temps de Noël (l’hymne mariale change et est passée de l’Alma Redemptoris Mater à l’Ave Regina Cœlorum) qui, pour le temporal, se finissait le 13 janvier avec le baptême de Notre Seigneur. Nous nous inspirons, partiellement, de certaines judicieuses remarques de Benoît XVI[1].

  1. « Né sujet de la Loi »
    1. Soumission à la loi mosaïque

« Mais lorsqu’est venue la plénitude des temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme et soumis à la loi de Moïse » (Ga 4, 4).

Tant Jésus que Sa Mère ont accepté de Se soumettre à la Loi juive : « « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir » (Mt 5, 17). Pourtant le Christ est venu lui donner son sens plus plénier, donc la parfaire par une dimension plus intérieure, grâce à l’Esprit Saint qui nous fait aimer la volonté du Père et suivre plus joyeusement Ses préceptes : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai en vous mon esprit, je ferai que vous marchiez selon mes lois, que vous gardiez mes préceptes et leur soyez fidèles » (Ez 36, 26-27). Dieu en nous donnant le moteur intérieur de l’Esprit-Saint, souhaite que nous agissions comme des fils aimant plutôt que comme des serviteurs mus par la peur du gendarme « Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, et cet Esprit crie ‘Abba !’, c’est-à-dire : Père ! » (Ga 4, 6). Notre Seigneur veut former des vrais adorateurs « Mais l’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité : tels sont les adorateurs que recherche le Père » (Jn 4, 23).

  1. La circoncision

Comme sur le retable du maître-autel du Gesù à Rome, on représente souvent ensemble à la fois les événements du 8e jour (la Circoncision) et du 40e jour (la Présentation au Temple). Le premier fait entrer officiellement Jésus dans la communauté juive, celle des fils d’Abraham : Il est donc cohéritier des promesses faites au Patriarche pour sa descendance. Il est juridiquement membre du peuple d’Israël. Il reçoit aussi Son nom qui exprime sa fonction (nomen omen) : « Dieu sauve » (Lc 2, 21). Plus que recevoir la promesse, Jésus vient donc l’accomplir. Il scelle aussi définitivement l’Alliance, déjà par Son sang puisque la Circoncision est spirituellement relue comme une anticipation de la Croix salvifique : c’est la première fois que le sang du Seigneur est répandu pour le salut du monde (Mt 26, 28, cf. Jn 6, 51-58).

Jésus suivait ainsi le précepte juif donné par Dieu en Lév 12, 2-4 : « Parle aux fils d’Israël. Tu leur diras : Si une femme est enceinte et accouche d’un garçon, elle sera impure pendant sept jours, de la même impureté qu’au moment de ses règles. Le huitième jour, on circoncira le prépuce de l’enfant, et pendant trente-trois jours encore, elle restera à purifier son sang. Elle ne touchera rien de consacré et n’entrera pas dans le sanctuaire jusqu’à ce que soit achevé le temps de sa purification ».

  1. La purification de la Vierge Marie

Le 2 février est donc ce quarantième jour après Noël, l’un des nombreux cycles de quarante jours qui parcourent l’année liturgique, même si c’est parfois si discret (comme entre la Transfiguration le 6 août et l’Exaltation de la Croix le 14 septembre). Une fois ce délai passé, deux sacrifices devaient être offerts : un sacrifice pour la purification (l’agneau) et un sacrifice pour les péchés de la mère (une tourterelle)[2]. Il est intéressant que celle qui n’a jamais péché puisqu’elle est l’Immaculée, préservée à la fois du péché originel mais ne commettant pas non plus le moindre péché actuel, personnel, ne veuille pas se soustraire d’elle-même à ce qui est requis pour tous, ne faisant pas prévaloir ce qui est son privilège, par humilité et obéissance mais aussi comme son Fils partageant la condition des hommes pécheurs : « Celui qui n’a pas connu le péché, Dieu l’a pour nous identifié au péché, afin qu’en lui nous devenions justes de la justice même de Dieu » (2 Co 5, 21).

L’Évangile affirme : « Ils venaient aussi offrir le sacrifice prescrit par la loi du Seigneur : un couple de tourterelles ou deux petites colombes » (Lc 2, 24). Cela montre que cette kénose parallèle du Fils et de Sa Mère va jusqu’à la pauvreté puisqu’au lieu du sacrifice de l’agneau, la Vierge Marie présente le sacrifice des pauvres : « Si elle ne trouve pas une somme suffisante pour une tête de petit bétail, elle prendra deux tourterelles ou deux jeunes pigeons, l’un pour l’holocauste et l’autre pour le sacrifice pour la faute. Le prêtre accomplira sur la femme le rite d’expiation, et elle sera purifiée » (Lév 12, 8). St. Luc insiste toujours sur la dimension de la pauvreté : la famille de Jésus figurait parmi les pauvres d’Israël, ceux qui sont le berceau de l’accomplissement de la promesse (« Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance » Lc 10, 21).

C’est le monde qui doit être purifié et non pas Marie, tout comme à Son baptême dans le Jourdain, ce n’est pas Jésus qui doit être purifié mais le monde. En s’immergeant dans les eaux du Jourdain, le Christ a béni l’eau du salut de tous les fonts baptismaux de l’Histoire. Mais il faut le faire pour que la loi/la justice soit accomplie : « Mais Jésus répondit (au Baptiste) : ‘Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice’. Alors Jean le laisse faire » (Mt 3, 15).

  1. La présentation de Jésus au Temple

Lc 2, 22-23 : « les parents de Jésus l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur, selon ce qui est écrit dans la Loi : Tout premier-né de sexe masculin sera consacré au Seigneur ».

  1. Le Le rachat du premier-né, propriété inconditionnelle de Dieu

Le premier-né joue un rôle particulier. Normalement, il reçoit double part d’héritage (Deut 15, 17), il joue en théorie un rôle cultuel dans le Temple (même si ensuite le « prêtre » ou cohen = le dévoué/dédié à Dieu, descendants d’Aaron, le remplace) et il est chef de clan. On retrouve en quelque sorte la dimension de prêtre et de roi qui sont parmi les trois dimensions messianiques : prêtre, prophète et roi (et la prophétie sera dans l’épisode de la présentation, assumée par Siméon et Anne).

Normalement, le prix du rachat est de 5 sicles d’argent (Nb 18, 16), soit environ 96 g. Cette cérémonie du rachat du premier-né (pidion ha-bèn en hébreu) se pratique toujours chez les Juifs pour celui qui ouvre la matrice, l’utérus de la mère (Ex 13, 2. 12-15). Ce qui compte en fait, c’est que les prémices, d’une certaine manière, représentent ce qui est le plus beau de soi, de sa force (Dt 21, 17 : « car c’est lui les prémices de sa virilité, c’est à lui qu’appartient le droit d’aînesse »). Certes, Dieu va souvent préférer les cadets, d’où toutes les nombreuses occurrences vétérotestamentaires de la lutte pour ce droit d’aînesse (Jacob et Esaü, Joseph et Benjamin préférés de Jacob, Éphraïm et Manassé, le roi David oublié par Jessé).

Mais on a l’impression qu’ici, Jésus est signalé comme étant le modèle de ce qu’aurait dû être la création de l’homme à l’origine, au commencement, avant la Chute (cf Mt 19, 8 : « Au commencement, il n’en était pas ainsi »). Jésus est effectivement le modèle de la création de l’homme, avant qu’il ne soit défiguré par Satan. Il sert ainsi à le reconstituer, par la Résurrection : « Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né, avant toute créature : en Lui, tout fut créé, dans le ciel et sur la terre (…) tout subsiste en lui (…). C’est lui le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin qu’il ait en tout la primauté » (Col 1, 15, 18, cf. 1 Co 15, 20). Le rachat rappelle que l’homme était fait pour Dieu et qu’avec Jésus, il retourne à Son Créateur, à sa vocation première.

  1. Jésus offert Lui-même : Il appartient totalement au Père

Retenons que, formellement, ce rachat est étonnant car, avec le privilège de la virginité perpétuelle de Marie valant aussi in partu, au sens strict, Jésus n’a pas ouvert la matrice de Sa mère. Mais nous sommes là encore dans la logique de gratuité ou Jésus assume tout de l’humanité et se solidarise avec elle dans les moindres détails, à l’exception du péché. Il est aussi pleinement humain malgré Sa place tout de même à part.

Quand l’enfant est racheté : le cohen, « prêtre » juif, demande au père : « Que préférez-vous ? Me remettre votre fils premier-né ou le racheter au prix de cinq sicles comme l’exige la Torah ? ». Donc ici, on pourrait croire que Marie et Joseph récupèrent leur fils, or il n’en est rien ! Il n’est pas retourné à la propriété de Ses parents terrestres (« Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? », Lc 2, 49), mais Il a été remis totalement à Dieu. Le verbe paristanai (Lc 2, 23 : « παραστῆσαι τῷ Κυρίῳ ») est clair : il est offert à Dieu, sacrifié au sens strict (rendu sacré, n’appartenant plus au monde, mis à part). En réalité, Luc n’évoque pas concrètement le rachat mais glisse de cette signification vers la présentation qui évoque l’offrande publique à Dieu, Son Père.

  1. Les prophéties
    1. La réalisation de la Consolation d’Israël

L’Israël croyant, symbolisé par l’âge avancé des deux prophètes Siméon et Anne pour signifier que l’on passe à une nouvelle Alliance, vient reconnaître « le Christ, le Messie du Seigneur » (Lc 2, 26).

« C’était un homme juste et religieux, qui attendait la Consolation d’Israël, et l’Esprit Saint était sur lui » (Lc 2, 25). Siméon était un homme juste, comme St. Joseph : quelqu’un qui vit dans et de la parole de Dieu, dans Sa volonté, telle qu’exprimée alors dans la Torah (la Loi juive). Il était religieux ou pieux, c’est-à-dire qu’il est ouvert, intimement, à Dieu. Il est intérieurement proche du Temple, avant de s’y rendre physiquement.

La « consolotation » (paráklésis : παράκλησιν) évoque l’Esprit-Saint, évoqué deux fois dans les versets suivants, le Paraclet chez St. Jean. L’Esprit de Dieu repose sur lui. Siméon est un homme spirituel, sensible aux appels de Dieu, un prophète qui espère et attend. Son Cantique (Lc 2, 29-32) est repris dans les complies, l’office du coucher du bréviaire des moines, religieux et prêtres.

Jésus est qualifié de lumière pour éclairer les Nations, référence à Is 42, 6 et 49, 6, deux premiers chants du serviteur souffrant, considérés comme des prophéties de la venue du Christ : « C’est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob, ramener les rescapés d’Israël : je fais de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu’aux extrémités de la terre ». La gloire d’Israël est sa seconde qualité : il relève Israël mais étend son message à tout l’univers.

  1. La Gloire et la Croix

« Voici que cet enfant provoquera la chute et le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe de contradiction » (Lc 2, 34). Après, Siméon annonce que Jésus sera pierre d’achoppement (1 P 2, 8 ; cf. Is 8, 14 ; Rm 9, 32). Par Son Incarnation et Sa souffrance rédemptrice sur la Croix, Jésus surprend, choque, voire fait vaciller (scandalise) : « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes » (1 Co 1, 22-23).

Jésus est la Parole vivante de Dieu. L’homme, dans son histoire, s’oppose toujours à Dieu. Donc il s’oppose aussi à la Parole de Dieu qu’est Jésus. Mais n’y voyons pas qu’un moment historique lorsqu’Il est crucifié : toujours aujourd’hui, Dieu est perçu comme limitant notre liberté, Celui qui doit être éliminé (la mort de Dieu de Nietzsche ou Sartre) pour que l’homme puisse être prétendument « soi-même » (en réalité tomber sous la coupe de Satan). Jésus vient nous libérer de notre enfermement dans l’orgueil et l’auto-complaisance.

Marie reçoit la prophétie aussi de la Croix pour elle. Lorsque St. Longin va transpercer le cœur de Jésus déjà mort (Lc 19, 34), c’est en réalité l’âme de Sa Mère qui est touchée puisqu’un cadavre ne souffre plus (Lc 2, 35). La gloire n’est pas séparable de la Croix. La Mater dolorosa exprime au sens propre la sympathie : souffrir avec l’être aimé. L’indifférence à la souffrance est typique du paganisme.

Conclusion :

Le Seigneur nous a fait connaître dans le Temps de Noël un temps joyeux, pétri des souvenirs de l’enfance. Pourtant, de nombreux signes mettent cette enfance du Sauveur en perspective avec la Croix alors que s’annonce déjà le temps de la Septuagésime, prolongation anticipée du Carême.

 


[1] Ratzinger, Joseph, Benoît XVI, L’enfance de Jésus, Flammarion, Paris, 2012, chap. 3, p. 115-124.

[2] « Quand sera achevée la période de sa purification, que ce soit pour un garçon ou pour une fille, elle amènera au prêtre, à l’entrée de la tente de la Rencontre, un agneau de l’année pour un holocauste, un jeune pigeon ou une tourterelle, en sacrifice pour la faute. Le prêtre les présentera devant le Seigneur, et accomplira sur la femme le rite d’expiation ; ainsi, elle sera purifiée de son flux de sang. Telle est la loi concernant la femme qui accouche d’un garçon ou d’une fille » (Lév 12, 6-7).