Quinquagésime (26 février 2017)

Homélie de la Quinquagésime (26 février 2017)

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La souffrance (2)

Achevons notre méditation sur la souffrance humaine à partir de Salvifici Doloris de Jean-Paul II.

  1. Participants des souffrances du Christ
    1. La fécondité de la souffrance

La foi nous aide à voir que la souffrance peut avoir une fécondité : « S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira »[1].

Non seulement la Rédemption s’accomplit par la souffrance, mais la souffrance humaine est rachetée au prix très élevée du sang du Fils de Dieu[2], elle est élevée à une dimension plus haute. Et cette souffrance est ouverte. Tout homme est appelé à y participer, donc à collaborer à la Rédemption. Le Christ a élevé la souffrance humaine jusqu’à lui donner valeur de Rédemption (SD 19).

Cette approche n’est possible que si on met en perspective la souffrance avec la Résurrection, donc que la première est replacée dans sa dimension finie, puis comparée à l’espérance de la vie éternelle, dans sa dimension infinie : « J’estime, en effet, qu’il n’y a pas de commune mesure entre les souffrances du temps présent et la gloire qui va être révélée pour nous »[3].

Le Christ, en souffrant la Passion jusqu’à la Croix, a ouvert Sa souffrance à toute l’humanité parce qu’Il a participé à toute la souffrance humaine. L’homme retrouve en Jésus ses propres souffrances, mais, grâce à la foi, enrichies d’un contenu nouveau et d’une signification nouvelle (SD 20).

St. Paul a d’abord connu l’expérience de la conversion sur le chemin de Damas et a donc fait une expérience de la Résurrection, puis il est arrivé à la communion aux souffrances du Christ. Il faut donc partir d’abord de la rencontre avec Jésus pour accepter, ensuite, de partager tout avec Lui, y compris cette dimension d’oblation par amour via la souffrance et la mort. On n’accepte ce chemin terrifiant qu’à condition d’avoir entrevu le but auquel il conduit : « Il s’agit pour moi de connaître le Christ, d’éprouver la puissance de Sa résurrection et de communier aux souffrances de Sa passion, en devenant semblable à Lui dans Sa mort, avec l’espoir de parvenir à la résurrection d’entre les morts » (Ph 3, 10-11). On est capable de vouloir souffrir avec Jésus et pour Jésus que si l’on a compris qu’Il est mort pour l’amour de nous et qu’on espère Lui être conformé : « avec le Christ, je suis crucifié. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré Lui-même pour moi » (Ga 2, 19-20).

  1. La maturation par la souffrance

La souffrance nous fait mûrir (SD 21). Mais nous pouvons aussi être submergés, au moment de la souffrance, par son poids, son obscurité, son absence de sens. Il convient alors de faire appel à la foi pour la remettre en perspective entre le temporel et l’éternel. Si la Croix a représenté, aux yeux des hommes, le dépouillement du Christ, elle a représenté en même temps aux yeux de Dieu, Son élévation. Dans la faiblesse, Il a manifesté Sa puissance, et dans l’humiliation, toute Sa grandeur messianique. En effet, il pardonne alors à ceux qui L’ont livré : « Père, pardonnez-leur : ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23, 34). La souffrance est un appel à la grandeur morale de l’homme, à sa maturité spirituelle (SD 22).

Pire que la mort corporelle est la mort spirituelle, due au péché. Et il vaut mieux subir le martyre que d’apostasier. C’est inhumain parce que c’est divin. Souffrir revient à expérimenter sa faiblesse, qui rend réceptif, ouvert à l’action des forces salvifiques de Dieu offertes à l’humanité dans le Christ. Dieu montre quels moyens Il choisit pour agir : la souffrance que sont en eux-mêmes la faiblesse et le dépouillement de l’homme. Dans la souffrance est comme contenu un appel particulier à la vertu : la persévérance dans l’acceptation de ce qui dérange et fait mal et qui conduit à laisser agir l’Esprit-Saint en nous. « Bien plus, nous mettons notre fierté dans la détresse elle-même, puisque la détresse, nous le savons, produit la persévérance ; la persévérance produit la vertu éprouvée ; la vertu éprouvée produit l’espérance ; et l’espérance ne déçoit pas, puisque l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 3-5) (SD 23).

  1. « Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Église » (Col 1, 24).
    1. Le caractère créateur de la souffrance

Cette phrase célèbre peut évidemment prêter à confusion. La souffrance du Christ a créé le bien de la Rédemption du monde, bien inépuisable et infini. Aucun homme ne peut lui ajouter quoi que ce soit. Mais en même temps, dans le mystère de l’Église, qui est Son corps, le Christ, en un sens, a ouvert sa souffrance rédemptrice à toute souffrance de l’homme. La Rédemption est complète mais reste constamment ouverte à tout amour qui s’exprime dans la souffrance humaine. La Rédemption, déjà accomplie totalement, s’accomplit, en un sens, constamment. On ne peut pas le comprendre si on le comprend pas ce qu’est l’Église : la continuation de l’œuvre rédemptrice, la continuité de la logique de l’Incarnation (SD 24).

  1. La souffrance en Église

Le Pape n’évoque pas une autre dimension qui joue un grand rôle à mon sens, c’est que l’Église est aussi un lieu de la souffrance : elle fait souffrir d’une manière toute particulière car en elle s’éprouve on ne peut plus fortement la tension entre sa vocation à être épouse sans tâche ni ride du Christ et sa réalité en tant qu’elle est communauté de pécheurs. Vous me direz, comme elle est Son corps aussi (et c’est non moins réel !), elle souffre avec Lui mais disons quand même que certains membres font souffrir d’autres, et pas que la tête, le Christ, qui en subit nécessairement le contrecoup. Il n’est pas de saints, je crois, qui n’eût souffert dans et par l’Église. Le Père Joseph Kentenich, fondateur du mouvement marial de Schönstatt, qui fut persécuté pendant de nombreuses années comme St. Padre Pio, fit graver sur sa tombe : « Dilexit Ecclesiam » (il a aimé l’Église).

Par chance, le Christ nous a donné sa Mère comme consolatrice. Elle a souffert plus qu’aucune femme, depuis la naissance de Jésus (avec la pauvreté à Bethléem, l’annonce du glaive dans son cœur par Siméon, le massacre des Innocents, la fuite en Égypte) jusqu’à Sa mort (cf. les 7 douleurs de la Vierge Marie). Il a voulu associer Sa Mère à Sa Passion puis nous l’a donnée comme consolation avec l’Esprit-Saint dont elle fut l’habitacle. Elle n’a pas seulement participé à la Passion de son Fils par sa présence, mais aussi par sa compassion et c’est pour cela qu’on doit recourir à elle, devenue sur la Croix notre mère à travers la figure de Jean (SD 25).

C’est sans doute que la souffrance est nécessaire : le Christ nous a averti qu’on ne pouvait Le suivre sans se charger chaque jour de notre Croix (Lc 9, 23). On suscite la haine lorsqu’on suit le Christ : pas que du monde mais aussi dans l’Église car alors ceux qui essaient de prendre au sérieux l’appel du Christ renvoient ceux qui font des compromissions à leur petite cuisine regorgeant d’accommodements avec le monde qui pourtant doit nous haïr comme Il a haï notre maître (Jn 15, 18-21). Ceux qui sont encensés par le monde sentent le souffre. Les stigmates que le Christ porte comme seules marques d’identité avec Son corps de souffrance (au contraire de la couronne d’épines ou des marques de la flagellation) est pourtant le trophée de la victoire de la souffrance, de Sa victoire sur le monde et la mort. Victoire qu’Il veut nous partager (SD 25).

  1. La grâce spéciale de la souffrance

Qui ignore que certains saints ne se fussent convertis que parce qu’ils souffrirent ? Qu’on pense à St. François d’Assise, à St. Ignace de Loyola. L’emprisonnement, la maladie les obligèrent à reconnaître la supériorité de la dimension spirituelle par rapport à la dimension corporelle de l’homme. Ils reçurent leur vocation propre dans cette expérience de la souffrance qui montra la dignité de l’homme, pourtant ainsi diminuée à vue humaine.

Lorsque le corps est profondément atteint par la maladie, réduit à l’incapacité, lorsque la personne humane se trouve presque dans l’impossibilité de vivre et d’agir, la maturité intérieure et la grandeur spirituelle deviennent d’autant plus évidentes et elles constituent une leçon d’autant plus émouvante pour les personnes qui jouissent d’une santé normale (SD 26). Ces phrases de St. Jean-Paul II prennent un relief tout particulier si l’on se remémore ses dernières apparitions publiques : le Pape avait tenu jusqu’au bout. Il en a été édifiant, même s’il faisait aussi peine de le voir si souffrant, diminué. Il a été grand moralement dans son incapacité physique. Le sens de l’admirable échange est d’éprouver un mal offert à Jésus pour en faire le fondement le plus solide d’un bien définitif car éternel : le salut.

Conclusion :

Le pourquoi humain qui accompagne l’entrée dans la souffrance de l’homme protestant contre ce qui lui arrive est adressé in fine au Christ Jésus qui est normalement reconnu comme Celui qui a souffert plus que tout autre. Il ne lui répond que de la Croix, ni directement, ni abstraitement. Il l’invite en effet à Le suivre : « Viens, suis-moi ! ». ‘Prends ta part avec ta souffrance à cette œuvre de salut du monde qui s’accomplit par ma propre souffrance’ (SD 26). Pour surmonter le sentiment d’inutilité et de poids pour les autres, il faut découvrir le sens salvifique de la souffrance offerte à Jésus qui seul, peut transformer le sentiment déprimant. Le souffrant rend en effet un service irremplaçable : il agit comme médiation et source des bienfaits indispensables au salut du monde. Quel prêtre ou personne religieuse n’a demandé qu’on offre ses souffrances pour l’évangélisation ? (SD 27).

Soyons le bon Samaritain qui s’arrête auprès de la souffrance et ne continue pas son chemin, soyons disponible. Il se laisse émouvoir mais agit, donne de sa personne, de ses moyens matériels (SD 28), ce faisant, il se trouve lui-même car il accomplit son humanité en se donnant de manière désintéressée. La souffrance appelle l’amour (SD 29).

 


[1] Is 53, 10-12 : « Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur. S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance, il prolongera ses jours : par lui, ce qui plaît au Seigneur réussira. Par suite de ses tourments, il verra la lumière, la connaissance le comblera. Le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes, il se chargera de leurs fautes. C’est pourquoi, parmi les grands, je lui donnerai sa part, avec les puissants il partagera le butin, car il s’est dépouillé lui-même jusqu’à la mort, et il a été compté avec les pécheurs, alors qu’il portait le péché des multitudes et qu’il intercédait pour les pécheurs ».

[2] 1 P 1, 18-19 : « Vous le savez : ce n’est pas par des biens corruptibles, l’argent ou l’or, que vous avez été rachetés de la conduite superficielle héritée de vos pères ; mais c’est par un sang précieux, celui d’un agneau sans défaut et sans tache, le Christ » et 1 Co 6, 20 : « vous avez été achetés à grand prix ».

[3] Rm 8, 17-18. Cf. aussi « Car notre détresse du moment présent est légère par rapport au poids vraiment incomparable de gloire éternelle qu’elle produit pour nous. Et notre regard ne s’attache pas à ce qui se voit, mais à ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4, 17-18) et SD 22.