Septuagésime (12 février 2017)

Homélie de la Septuagésime (12 février 2017)

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La souffrance (1)

Hier, 11 février, nous fêtions Notre-Dame de Lourdes qui est aussi la journée mondiale des malades. Tout à l’heure, j’administrerai à l’un d’entre nous l’onction des malades. Il m’a paru intéressant de méditer sur la souffrance humaine à ce propos, en m’inspirant de la réflexion de St. Jean-Paul II dans sa lettre apostolique Salvifici Doloris sur le sens chrétien de la souffrance humaine (11 février 1984).

  1. Le monde de la souffrance humaine
    1. Les formes de souffrance

La souffrance est toujours difficile à mesurer. Elle a certes une dimension objective, mais que n’épuise nullement la médecine, y compris dans le désir de la contenir par le soulagement thérapeutique. La souffrance a aussi une dimension subjective qui la rend difficilement communicable : mieux vaut toujours éviter de comparer les souffrances !

La souffrance n’est pas que physique mais aussi morale car l’être humain est un composé de matière et d’esprit : une âme qui est forme d’un corps. Et ne réduisons pas la dimension spirituelle à une simple dimension psychique (le psychosomatique).

L’Écriture Sainte, dans l’Ancien Testament, évoque de nombreuses manifestations de la souffrance (SD 6) dans lesquelles nous nous retrouverons peut-être : le danger de mort (Ezékias en Is 38, 1-3), le mort de ses enfants (crainte par Agar en Gn 15-16 et Jacob en Gn 37, 33-35, éprouvée par David en 2 Sm 19, 1), la privation de descendance (Abraham en Gn 15, 2 ; Rachel en Gn 30, 1, Anne, mère de Samuel en 1 Sm 1, 6-10), la persécution et l’hostilité du milieu (Jb 19, 18 ; 30, 1.9 ; Ps 22 (21), 17-21), la raillerie et la dérision, la solitude et l’abandon (Jr 20, 7), la difficulté à comprendre la prospérité des méchants et la souffrance des justes (Ps 73 (72), 3-14 ; Qo 4, 1-3), l’infidélité et l’ingratitude des amis, voisins (Jb 19, 19 ; Ps 41 (40) 10 ; 55 (54) 13-15 ; Jr 20, 10, Si 37, 1-6), les malheurs de sa patrie (Ps 44 (43), 10-17 ; Ps 77 (76), 3-11 ; Is 22, 4 ; Jr 4, 8 ; 13, 17).

  1. Souffrance et mal

L’homme souffre lorsqu’il éprouve un mal. Autant l’hébreu désigne d’un même mot les deux (souffrance et mal), autant le grec du Nouveau Testament utilise le terme « paschô » (donnant le mot Pâques) : « je suis affecté de, je souffre ». Cela permet de distinguer la mal objectif et l’homme sujet de ce mal. Car le mal est à la fois actif et passif (patior en latin). La passivité n’est pas sans rappeler métaphysiquement que le mal est une absence d’être. Mais quand on souffre, on agit aussi spécifiquement : douleur, tristesse, déception, abattement, désespoir.

Le christianisme n’est pas un manichéisme. Il affirme que la Création est bonne, voulue par Dieu. Il n’est pas bouddhisme non plus : il ne s’agit pas de se libérer de toute sensation, de se rendre impassible. Ce qui n’est pas sans parenté avec l’ataraxie des philosophes grecs : cette forme de quiétude découlant de l’absence de trouble ou douleur chez les Stoïciens, Épicuriens, Sceptiques.

L’homme souffre en raison d’un bien auquel il ne participe pas, dont il est, en un sens, dépossédé ou dont il s’est privé lui-même : il devrait avoir part à ce bien mais n’y a pas part (privatio boni debiti : privation d’un bien dû !) (SD 7).

Certaines époques sont marquées par une densité particulière de souffrance (épidémies, catastrophes, guerre, famine) (SD 8).

  1. Le sens de la souffrance
    1. Pourquoi la souffrance ?

La question du pourquoi interroge sur la cause (pourquoi) mais aussi sur le but (pour quoi, en deux mots séparés). Cause et but indiquent comme un chemin, un sens (un point de départ et un point d’arrivée). Si la douleur physique est répandue dans le monde animal, la souffrance est profondément humaine car seule l’homme, en souffrant, a les capacités d’en demander les raisons. Il souffre d’une manière humainement plus profonde encore s’il ne trouve pas de réponse satisfaisante.

« Pourquoi la souffrance ? » revient à interroger « pourquoi le mal ? ». Mais à qui est posée cette question ? Non pas au monde, bien que la souffrance provienne souvent de lui, mais à Dieu ! Si l’existence du monde ouvre l’âme humaine à celle de Dieu Créateur et à Sa puissance, le mal et la souffrance obscurcissent cette image, particulièrement dans la dimension de Dieu Provident : tant de souffrances sans faute et tant de fautes sans peines adéquates en retour (SD 9).

  1. Souffrance et péché

Job est LE livre qui s’interroge sur le pourquoi de la souffrance humaine. Pour ses amis, la souffrance ne peut avoir de sens que comme peine pour le péché, en se plaçant exclusivement sur le terrain de la justice de Dieu, qui récompense le bien par le bien et punit le mal (de faute) par le mal (de peine). Au mal moral correspond le mal physique et psychique de la punition. D’une certaine manière, les trois amis justifient le mal : l’ordre moral objectif requiert une peine pour la transgression du péché : « les laboureurs d’iniquité et les semeurs de misère eux-mêmes la moissonnent » (Jb 4, 8) (SD 10).

Toutefois, Job pose surtout la question de la souffrance de l’innocent. Il ne s’agit pas d’attaquer les bases de l’ordre moral transcendant fondé sur la justice, mais de dire que ces principes ne peuvent s’appliquer de façon exclusive et superficielle. S’il est vrai que la souffrance a un sens comme punition lorsqu’elle est liée à la faute, il n’est pas vrai au contraire que toute souffrance soit une conséquence de la faute et ait un caractère de punition (SD 11). Attention donc à systématiser la réciproque. C’est la leçon, non seulement donnée aux trois amis de Job lorsque Dieu se manifeste et innocente Job mais aussi aux disciples par Jésus : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? Jésus répondit : ‘Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui’ » (Jn 9, 2-3).

Pour Job, il fallait le mettre à l’épreuve pour montrer sa justice. Car la souffrance a une valeur éducative : lorsque Dieu punit Son peuple élu, Il veut le mener à la conversion : « ces châtiments ont eu lieu non pour la ruine, mais pour l’éducation de notre race » (2 M 6, 12). La punition permet donc au sujet transgressant de reconstruire le bien en lui (SD 12). Le cœur est un muscle, comme la viande. Et lorsque la viande est trop dure, il faut qu’elle soit attendrie par un maillet de bois. Nous ne savons pas aimer. Notre cœur de l’homme est rendu dur par le péché.

  1. En Jésus, la souffrance vaincue par l’amour
    1. Le salut : Dieu nous sauve de la souffrance éternelle

Dieu donne une dimension nouvelle au mystère de la souffrance et du mal. Je dis bien mystère et non pas problème pour reprendre la distinction de Gabriel Marcel, le philosophe existentialiste chrétien qui considère que le problème a une dimension de pure objectivité, extériorité comme un scientifique qui étudie en l’isolant, un phénomène dans son laboratoire, au contraire du mystère où celui qui étudie la question y en embarqué, partie prenante.

« Car Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais obtienne la vie éternelle » (Jn 3, 16). Dieu veut sauver l’homme, lui éviter la perdition, la damnation. Il lui propose la vie éternelle, le Paradis. Il offre une dimension salvifique : Il veut le sauver de la mort éternelle. On parle ainsi de sotériologie (de sôter, le Sauveur en grec). L’homme aurait dû payer pour son péché un prix : la mort éternelle. Mais Dieu a Lui-même payé ce prix par la Croix du Fils, Il l’a donc racheté au pouvoir de la mort, c’est la Rédemption (de red-emptio : rachat). La souffrance temporelle n’est donc qu’une image de la souffrance définitive et éternelle de l’enfer. Jésus s’attaque donc au péché et à la mort (SD 14).

Le mal reste en effet lié au péché et à la mort. Et même si c’est avec une grande prudence que l’on doit juger la souffrance de l’homme comme une conséquence de péchés concrets, actuels de tel homme, on ne peut cependant pas la séparer du péché des origines : « le péché du monde » chez St. Jean (1, 29). En l’homme, il y a toujours des compromissions de toutes sortes avec le péché et une solidarité dans le prix à payer. La mort est liée au péché : si quelquefois on la perçoit comme une libération des souffrances de la vie, elle synthétise pourtant définitivement leur œuvre destructrice.

Jésus vient effacer de l’histoire humaine la domination du péché qui s’est enraciné sous l’influence de l’Esprit du mal dès le péché originel, puis Il donne à l’homme la possibilité de vivre dans la grâce sanctifiante. L’homme a donc pour horizon la vie éternelle et la sainteté qui le nourrissent de l’espérance. Si cette espérance ne supprime nullement les souffrances temporelles, elle jette cependant une lumière nouvelle (SD 15).

  1. Le salut par la souffrance

Jésus se fait proche du monde de la souffrance humaine : il guérit les malades, console les affligés, libère les possédés, enseigne par les béatitudes les personnes éprouvées. Mais il a aussi assumé Lui-même la souffrance, avant même Sa Passion, dans Sa vie publique : fatigue, absence de maison, incompréhension même des proches, hostilité jusqu’à vouloir le faire disparaître (SD 16).

Jésus répond au péché par la souffrance librement accueillie par obéissance à la volonté du Père. Il répond à la mort par Sa Résurrection. Il accomplit les Écritures et singulièrement le 4e chant du serviteur souffrant (Is 53, 2-10[1]). Jésus souffre par substitution (théologie tirée de la satisfaction de St. Anselme de Canterbury) et rédemption. Jésus prend sur Lui nos péchés, anéantit le mal dans l’espace spirituel des rapports entre Dieu et l’humanité et Il remplit cet espace avec le bien. Cela n’est possible que par Sa double nature de vrai Dieu et vrai homme (SD 17).

Le Christ souffre volontairement et c’est innocent qu’Il souffre. Il accepte, par ce langage de la Croix (1 Co 1, 18), la souffrance, d’emblée, car c’est la volonté du Père. À Gethsémani, Il prie le Père d’éloigner cette coupe de Lui mais Se soumet joyeusement à la volonté du Père, Il obéit. Il prouve qu’Il aime Son Père par cela et Il va tellement souffrir qu’on voit dès lors le lien : la vérité de l’amour se prouve par la vérité de la souffrance. J’aime vraiment parce que j’aime tellement que cela me fait mal (SD 18).

Mais au Golgotha, le « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » est encore plus poignant. L’homme-Dieu ressent l’abandon qui donne une mesure du mal. Le mal qui consiste à tourner le dos à Dieu. Le Christ, par la profondeur divine de l’union filiale au Père, perçoit d’une façon humainement inexprimable (car personne n’a été aussi uni à Dieu que Lui), la souffrance qu’est la séparation, le rejet du Père, la rupture avec Dieu. Mais c’est justement cette souffrance qui opère la Rédemption et qu’Il peut dire en expirant : « Tout est accompli » (Jn 19, 30) (SD 18).

Conclusion :

La souffrance humaine a atteint son sommet dans la souffrance du Christ. Personne n’a souffert plus que le Christ : non pas qu’au point de vue de la quantité de douleur physique mais surtout métaphysiquement car Il a ressenti dans Sa Personne divine mais avec deux natures, tout l’écart qui sépare l’homme de Dieu d’une part et l’homme de bien du péché d’autre part. En personne d’autre que Lui, l’innocence était aussi flagrante car Il n’a pas même part au péché originel, sans parler d’aucun péché actuel.

La souffrance est désormais liée à l’amour. Dieu est capable de créer le bien, de la tirer même du mal, au moyen de la souffrance. De même que le bien suprême de la Rédemption du monde a été tiré de la Croix du Christ et trouve continuellement en elle son point de départ. Nous verrons la prochaine fois le désir de participer aux souffrances du Christ.

 

[1] « Il était sans apparence ni beauté qui attire nos regards, son aspect n’avait rien pour nous plaire. Méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance, il était pareil à celui devant qui on se voile la face ; et nous l’avons méprisé, compté pour rien. En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé. Et nous, nous pensions qu’il était frappé, meurtri par Dieu, humilié. Or, c’est à cause de nos révoltes qu’il a été transpercé, à cause de nos fautes qu’il a été broyé. Le châtiment qui nous donne la paix a pesé sur lui : par ses blessures, nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis, chacun suivait son propre chemin. Mais le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à nous tous. Maltraité, il s’humilie, il n’ouvre pas la bouche : comme un agneau conduit à l’abattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il n’ouvre pas la bouche. Arrêté, puis jugé, il a été supprimé. Qui donc s’est inquiété de son sort ? Il a été retranché de la terre des vivants, frappé à mort pour les révoltes de son peuple. On a placé sa tombe avec les méchants, son tombeau avec les riches ; et pourtant il n’avait pas commis de violence, on ne trouvait pas de tromperie dans sa bouche. Broyé par la souffrance, il a plu au Seigneur ».