1er dimanche Carême (18 février)

Homélie du 1er dimanche de Carême (18 février 2018)

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La triple tentation du Christ au désert

Pour débuter le carême, il est toujours bon de savoir qui est l’ennemi et comment il fonctionne, d’autant qu’il manque singulièrement d’originalité, lui qui est menteur et homicide dès l’origine (Jn 8, 44).

  1. Les circonstances
    1. Le désert, lieu du retour à Dieu, en se détournant du démon

Comme le peuple hébreu, après le passage de la Mer Rouge, figure du baptême, fut conduit au Sinaï, Jésus, après son baptême, alla au désert[1]. Les baptisés doivent aussi rechercher, singulièrement durant le Carême, une forme de vie solitaire et calme, en abandonnant le monde physiquement ou mentalement, pour se rapprocher de Dieu. Le désert est l’image d’un retour à Dieu après l’infidélité de notre condition pécheresse : « C’est pourquoi, mon épouse infidèle, je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur » (Os 2, 16). On ne risque guère d’être tenté par Satan si l’on reste dans le monde, livré au prince des ténèbres, puisqu’il y règne. Seuls ceux qui recherchent vraiment Dieu sont tentés par Satan, pas ceux qui lui appartiennent déjà[2] !

L’Esprit-Saint conduit Jésus pour y être tenté en son humanité. Ainsi, nous les hommes, par son secours, pourrons triompher (St Hilaire). De même que par sa mort, Jésus vainquit la nôtre, de même par sa tentation il vainc toutes nos tentations : « nous n’avons pas un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses, mais un grand prêtre éprouvé en toutes choses, à notre ressemblance, excepté le péché » (He 4, 15). La tentation a trois degrés : la suggestion, la délectation, le consentement. Le premier degré est extérieur et peut être sans péché. Celui-là seul peut se trouver dans le Christ : ni le deuxième, intérieur, avec lequel commence le péché, ni le troisième car le consentement parachève le péché (St Grégoire le Grand).

Pour pouvoir triompher réellement du démon, il convient de jeûner parce que « ce genre de démons n’est éjecté que par la prière et le jeûne » (Mt 17, 21). Et le jeûne chrétien est un vrai jeûne : quarante jours et quarante nuits, contrairement aux musulmans qui ont une approche superficielle et pharisienne : le jour mais pas la nuit. Rien manger du tout le jour pour tout se permettre la nuit où ils font une fête après le coucher du soleil et une avant son lever. Résultats, ils mangent encore plus durant le Ramadan que le reste de l’année. On voit toute l’hypocrisie de cette religion diabolique. Les catholiques ont un jeûne plus modéré mais intérieur et profond.

  1. La sainte quarantaine

La quarantaine (quadragesima donne carême) vient de Moïse (Ex 24, 18 : « Moïse entra dans la nuée et gravit la montagne. Moïse resta sur la montagne quarante jours et quarante nuits ») et Élie (1 R 19, 8 : « Élie se leva, mangea et but. Puis, fortifié par cette nourriture, il marcha quarante jours et quarante nuits jusqu’à l’Horeb, la montagne de Dieu »). Les mêmes qui seront aux côtés de Jésus dans l’évangile de la Transfiguration repris au second dimanche de Carême.

Dix représente la loi, car dans les dix commandements est contenue toute la loi. Quatre représente le composé humain (les quatre éléments : eau, terre, air, feu ; les quatre points cardinaux), donc la chair entendue comme rébellion contre Dieu (Ga 5, 17 : « les tendances de la chair s’opposent à l’Esprit (Saint) »). Puisque nous transgressons la loi divine, par la suggestion de la chair, il est juste que nous affligions notre chair pendant quarante jours. Il convient de prendre à la lettre le fait que le Seigneur ne mangeât pas durant quarante jours (mais bût). Un être humain en bonne santé peut le faire raisonnablement car le corps fabrique un substitut, grâce aux protéines et aux lipides : les corps cétoniques (le carburant du jeûne).

  1. La tentation du Christ
    1. La gourmandise

Dieu éprouve pour instruire comme avec Abraham (Gn 22, 1) alors que le diable tente pour tromper et perdre (1 Th 3, 5 : « pour savoir où en était votre foi, de peur que peut-être le Tentateur ne vous ait tentés, et que notre peine ne soit perdue »). Qui veut assiéger une place forte commence par la partie la plus faible. Avant de s’attaquer au plus subtil, le diable commence par les vices les plus communs et répandus, liés aux besoins les plus primaires pour préserver l’individu : la nourriture. Cela avait si bien marché avec Adam ! La tentation est de nouveau double : directe car charnelle et oblique en induisant à l’orgueil et à l’avidité, péchés spirituels (« Vous serez comme des dieux », Gn 3, 5). Le diable savait que le Christ allait venir dans le monde, et Jésus paraissait être fils de Dieu. Mais il doutait si c’était celui dont les prophètes avaient parlé, car il ne trouvait rien contre lui. Il saurait ainsi qu’il est Dieu s’il était capable de transformer la pierre en pain : « Sa parole est pleine de puissance » (Qo 8, 4 Vulg). S’il ne l’était pas, il l’induisait à l’arrogance. Beaucoup de gens consentent à des péchés charnels, croyant que cela ne va pas leur faire perdre l’état spirituel.

Le Seigneur donne trois leçons que l’homme tenté doit appliquer :

  • Recourir à la médecine de l’Écriture : « Dans mon cœur j’ai caché tes paroles, pour ne pas pécher contre toi » (Ps 118, 11 Vulg.).
  • Ne rien faire selon le bon plaisir du diable. Le Seigneur pouvait, sans péché, transformer des pierres en pain, mais refusa parce que l’autre le lui suggérait.
  • On ne doit pas agir sans utilité, faisant ostentation de sa puissance : c’est de la vanité.

Le Christ refuse tant la passion des choses d’ici-bas que la présomption. Il commence par éviter la vantardise, comme s’il disait : « Toi tu évoques le Fils de Dieu, moi je parle de l’homme » en répondant : « L’homme ne vit pas seulement de pain » (v. 4). Les choses de Dieu sont à rechercher en priorité : « recherchez les réalités d’en haut » (Col 3, 1) et même goutez les : « quæ sursum sunt, sapite »[3]. L’inédie montre assez que certains mystiques (St Nicolas de Flüe, Marthe Robin) furent dispensés des règles de la nature et ne purent plus consommer d’autre nourriture que l’Eucharistie.

  1. La vaine gloire

« L’orgueil s’insinue dans les bonnes œuvres, de sorte qu’elles périssent » dit la Règle de St Augustin, reprise par les Dominicains dont fait partie St Thomas. St Matthieu établit cet ordre des tentations, inversé chez St Luc, car il y voit une progression suivant la nature de la tentation rappelant Adam (St Raban Maur). D’abord la gourmandise (« Le jour où tu en mangeras », Gn 2, 17) ; deuxièmement, l’orgueil (« Vous serez comme des dieux ») ; troisièmement, l’avidité et ambition (« connaissant le bien et le mal » Gn 3, 5).

Jésus est transporté (« assumpsit ») à Jérusalem, donc hors du désert. Le temple de Salomon avait trois étages (1 R 6, 8) avec un toit plat. Toujours le diable frappe de deux flèches : d’une part, il induit à la vaine gloire ; d’autre part, à l’homicide. Le Christ a atteint le comble de l’abaissement divin sur la Croix, lui qui est venu pour faire monter les hommes au Ciel, suivant l’image de l’ascenseur de Ste Thérèse de Lisieux. Il leur ouvre le chemin : « nul n’est monté au ciel sinon celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » (Jn 3, 13). Au contraire, le but de Satan est toujours de faire tomber. Celui qui fut jeté à bas par la puissance de Dieu « je vis Satan tomber comme l’éclair » (Lc 10, 18) cherche toujours à entraîner dans sa chute d’autres avec lui : « sa queue, entraînant le tiers des étoiles du ciel, les précipita sur la terre » (Ap 12, 4). Le diable révèle toutefois sa faiblesse, car personne n’est vaincu par lui sans le vouloir : il dit : « jette-toi » mais ne le jette pas lui-même.

Le faîte était le lieu où l’on enseignait. Le diable tente de vaine gloire les gens importants, les docteurs. Or, notre gloire ne doit pas provenir d’en-bas : « jamais nous n’avons recherché la gloire qui vient des hommes » (1 Th 2, 6). Pour obtenir la vraie gloire, on doit rechercher l’humilité qui agit sur Dieu comme un appel d’air[4]. Certains théologiens, à commencer par Luther et les Protestants, manipulent la Sainte Écriture pour tromper : « Les gens ignorants et instables faussent les Écritures pour leur propre perdition » (2 P 3, 16). Leur chef en est le diable, maître dans cette stratégie.

On fausser la Sainte Écriture de trois façons :

  • Ce qui est dit sur un sujet est appliqué à un autre. Par ex, ce qui est dit d’un juste est appliqué au Christ (« Qui aurait pu transgresser et n’a pas transgressé » Si 31, 10) ou ceux qui déduisent une subordination du Fils comme s’il n’avait pas la même nature que le Père en mésusant : « Le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28) qui est dit du Christ en tant qu’homme. Ici le diable évoque le Ps 90, 12 qui parle d’un membre du Christ qui a besoin de la garde des anges : « pour que tu ne trébuches » alors que le Christ ne pouvait trébucher à l’occasion d’un péché.
  • On donne autorité à quelque chose qui n’a pas autorité. Par ex : « si ton ennemi a faim, donne-lui à manger (…) en agissant ainsi, tu entasseras sur sa tête des charbons ardents » (Rm 12, 20) ne peut être pris littéralement car on ne peut agir bien pour que l’injuste soit puni par Dieu. Ici, l’Écriture soutient que le juste est protégé par les anges, de sorte qu’il ne court pas de danger, pas pour que l’homme se jette dans le danger, ce qui est tenter Dieu.
  • On accepte l’autorité que des passages qui arrange. Hérétique veut dire erreur car airêsis, d’aireô en grec signifie : je choisis. On prend une vérité en éliminant les vérités connexes. Ici le diable a enlevé la suite du texte, qui était contre lui : « Sur la vipère et le basilic tu marcheras, tu fouleras le lion et le dragon » (Ps 90, 13).

Jésus réplique par la sagesse en opposant une autorité scripturaire, comme s’il disait : « Tu me dis de me jeter pour voir si Dieu me tire de là, mais cela est prohibé dans l’Écriture » : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu » (Dt 6, 16).

  1. L’ambition

Enfin, Jésus est emmené sur une très haute montagne où il lui montra la gloire de tous les royaumes du monde sur lesquels il régnait, mais que pour un temps : « Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31).

Le diable est menteur dans la promesse, orgueilleux dans l’exigence. Après avoir cherché à savoir si c’était le fils de Dieu et ne le croyant pas, il dit qu’il lui donnera les royaumes. Pourtant, on sait que « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi si tu ne l’avais reçu d’en haut » (Jn 19, 11)[5]. Il veut être adoré comme Dieu, lui qui disait : « J’escaladerai les cieux ; plus haut que les étoiles de Dieu j’élèverai mon trône ; j’irai siéger à la montagne de l’assemblée des dieux au plus haut du mont Safone, j’escaladerai les hauteurs des nuages, je serai semblable au Très-Haut ! » (Is 14, 13-14). Il veut des adorateurs pour l’idolâtrer. Mais adorer Dieu, ce n’est pas que tomber à terre pour la proskynèse (prostration) mais tomber en enfer comme les adorateurs de Satan (Dn 3, 7 pour la statue de Nabuchodonosor). Enfin, « l’ambition comporte en soi un danger, elle se plie à la complaisance pour être gratifiée d’honneurs, mais en voulant s’élever, elle s’abaisse » (St Ambroise).

Le Christ a pu supporter les injures contre lui mais pas celle contre son Père (Chrysostome), pour lequel il est si zélé (Ps 68, 10). Le « Vade Satana » (v. 10) signifie « Je ne veux pas que tu tentes davantage ». À Pierre mal inspiré, il dit « Vade retro » (Mt 16, 23) car Pierre devra passer derrière Jésus pour venir à sa suite et vivre sa propre passion et crucifixion. Le diable doit être purement et simplement écarté pour qu’il retourne en enfer : « Allez, maudits, dans le feu éternel, qui est préparé pour le diable et ses anges » (Mt 25, 41).

En réalité, en se référant au Décalogue (Dt 6, 13 ; 10, 20), le commandement est « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu » et personne d’autre : ni homme ni ange (d’où le chapeau que portent les Juifs pour signifier leur commune dignité sous le ciel de Dieu). Et même, Satan pervertit l’ordre car c’est lui qui devrait adorer Dieu et non l’inverse. Les termes sont toutefois légèrement différents : « tu adoreras » et « tu serviras ». On doit se soumettre à Dieu d’une part et s’élever jusqu’à lui comme vers sa fin ultime, d’autre part. En premier, on doit donc lui obéir, faisant sa volonté (« Il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » Ac 5, 29). Enfin, on peut servir de deux façons. Le culte de latrie est dû à Dieu seul : par l’adoration en le servant de préférence à tout et en tendant vers lui comme notre fin ultime, ce qu’aucune créature ne peut être (« Ne comptez pas sur les puissants, des fils d'homme qui ne peuvent sauver ! », Ps 145, 3). L’autre servitude est due aux supérieurs (y compris les saints) et on l’appelle doulie.

Conclusion :

« Soumettez-vous donc à Dieu, et résistez au diable : il s’enfuira loin de vous » (Jc 4, 7). Après sa victoire, le Christ est célébré par les anges comme un général vainqueur par ses troupes. Il ne permettra plus à Satan de le toucher avant qu’il ne monte sur le Calvaire où il le fera chuter trois fois.

 


[1] St Thomas, Lectura in Matthæum.

[2] St Jean Chrysostome : « Ceux qui ne quittent pas la volonté de la chair et du monde ne sont pas fils de Dieu mais fils du diable, eux qui, même ayant leur propre femme, désirent celle d’autrui ; mais les fils de Dieu ayant l’Esprit Saint sont conduits au désert pour être tentés avec le Christ ».

[3] Comme toujours, l’aplatissement de la traduction moderne fait perdre le concept de saveur : « Pensez aux réalités d’en haut » (AELF) alors que sapere est tout autant savoir que goûter, savourer (contraire d’insipide).

[4] Et pour l’homme, selon Cicéron, De Officiis : « Il faut prendre garde au désir de gloire car il arrache du cœur la liberté, vers laquelle les hommes généreux doivent porter tous leurs efforts ».

[5]  Cf. aussi « Par moi les princes règnent, et les puissants décrètent le droit » (Pr 8, 15 Vulg).